mardi 30 septembre 2008

MALOYA 6

Babou et Nicolas sont assis côte à côte sur les marches de la varangue. Ils se tiennent les mains, et rien d’autre en ce moment ne trahit autre chose entre eux qu’une amitié fraternelle.

- Oté mounoir, aou la fin’ rêvé, ça même ! dit Nicolas. (1)


- Ecoute ! Et la feuille donc, moin la fin’ rêvé ? (2)


- La feuille, zot la fin’ ramasse à terre dans zot chambre.(3)


Elle secoue négativement la tête et se lève en le tirant par les deux mains, qu’elle tenait.


- Comment elle serait venue ? Ça vient d’une plante qui est dans la prison. Viens voir !


Il se laisse entraîner en souriant :


- Ah ! Quoça zot fais faire à moin là ! (4)


Main dans la main, ils contournent la maison. Au bout de l’allée, la porte de la prison est ouverte. Des fanjans y sont rangés contre le mur, sauf un, qui a été déplacé, dévoilant un anneau rouillé scellé dans le mur.


- Tu vois !


Nicolas se tait un instant, troublé, avant de protester encore:


- Mi di aou in zaffair : zot lé somnambule ! (5)


- Somnambule ?


- Ça même !... Proçain coup ou çava fair un ti carré la nuit, vien plutôt voir a moin ! (6)



Rougissante, Babou lui donne un coup de poing en riant, puis un très rapide baiser sur la joue avant de sortir en disant :


- Ris pas Nicolas ! Narcisse lé là, moin lé sûre. Mi çava caus’ gramoun. (7)



Vêtu comme la veille mais la tête couverte d’un chapeau de paille, il est occupé à tailler des rosiers.


- Je crois que Nicolas a raison mon enfant, dit-il. C’est un rêve, tout simplement. D’ailleurs rappelle-toi le cahier : Narcisse s’est enfui dans la montagne.


- On le croit ! Mais on n’a pas retrouvé sa trace !


- Ça, c’est pas le seul, dit Nicolas. Mais Charles-François l’a fait rechercher !


- Ou bien il a fait semblant !


- Mais pourquoi semblant ?


- Réfléchis, s’il l’avait tué ...


- Oh tu regardes trop de films toi !


- Mais non ! C’est logique ! Quelques semaines avant la mort d’Anne, quand il a su qu’elle était enceinte, il a dû tout comprendre, alors tu imagines un peu la colère ?


- Mais pourquoi le faire chercher alors ?


- Aou lé pas futé, ou connais (8)? Si on avait su qu’il l’avait tué, y a pas que lui qui aurait tout compris. Alors tu te rends compte du scandale ? Juste ce qu’il voulait pas ! Pour moi il a commencé par le faire enfermer dans la prison, sous n’importe quel prétexte, puis dans sa colère ou même seulement pour pas qu’il parle, pour pas qu’elle puisse le revoir, puisqu’elle était encore en vie à ce moment-là, il l’a tué. Et pour pas qu’on le sache, il a caché tout seul son corps dans le mur même et il a dit qu’il s’était évadé. D’ailleurs... attendez moi, je reviens !


Et elle court vers la maison.


Nicolas regarde le grand-père travailler en silence.


- Je crois que cette histoire a trop excité l’imagination de notre petite Anne, dit enfin le vieil homme... Et pourtant ...


Elle revient, essoufflée, tenant le cahier qu’elle ouvre devant eux.


- Regardez : avant de mourir, Charles-François dit : “Pas ton père... Pas ton père... La prison... Anne !...” Vous voyez bien qu’il y a quelque chose dans la prison !


- À moins que ce soit au contraire ces mots que tu as lus qui soient à l’origine de ton rêve... Voyons, qu’il ait eu des raisons de le tuer, même mauvaises,... je ne dis pas... Mais le reste de ton histoire est cousu de fil blanc ! Des travaux de maçonnerie récents, ça se voit dans un vieux mur ! Et les esclaves se seraient étonnés que le maître ait fait ça lui-même !


- Je sais pas, moi...D’abord le mur, à l’époque, il était peut-être pas si vieux. Puis la prison, elle devait quand même pas servir tous les jours. Peut-être qu’il y avait déjà des fanjans devant le mur, comme maintenant ...


- Et c’est vrai que s’il y avait eu des esclaves qui se soient doutés de quelque chose, ils se seraient bien gardés de le dire ! intervient Nicolas.


- Grand-père, je t’en supplie, il faut casser le mur !


- Après tout, on peut toujours y aller voir... Sans ça tu vas en rêver toutes les nuits ! Allez, tu as gagné ! Je te promets de m’en occuper...


- Pourquoi pas tout de suite, grand-père ?


- Pas si vite mon enfant ! Ça risque d’être un travail délicat. Je ne voudrais pas qu’on fasse tout effondrer. Mais je te promets de m’en occuper très vite... Patience ! Oui je sais, la patience et toi ça fait deux, tu n’as jamais aimé attendre...


- Si ! murmure Nicolas en souriant à l’oreille de Babou.


- Toi aussi, non? réplique-t-elle sur le même ton.


- Qu’est-ce que vous complotez tous les deux ? Vous avez des secrets ?


- Non ! proteste Babou sans trop de conviction.


- Mais si, mais si, bien sûr ! Et je ne vous les demande pas ! Allez, les secrets des enfants ne regardent pas les vieux !... Surtout quand les enfants grandissent ! ajoute-t-il, rêveur.


Tandis que son grand-père fait mine de retourner à ses rosiers, Babou va lui donner sur la joue un gros baiser de petite fille avant de revenir auprès de Nicolas.


- Et le coffret du Frère Denis, tu n’y penses plus ? reprend le vieil homme.


- Bien sûr que si, pourquoi ?


- Ça, c’est ma surprise. J’ai téléphoné aux Pères hier soir. Ils m’ont rappelé ce matin et m’ont confirmé que le coffret attend toujours et qu’ils le donneront à la première Anne-Elisabeth Hoareau d’Ambreville qui se présentera.


- Et on pourrait y aller maintenant ?


- Plutôt cet après-midi. Allez. En attendant laissez-moi finir mon travail !


- Grand-père, tu es un amour !


Cette fois c’est un gros baiser sur chaque joue qu’elle lui donne en le serrant dans ses bras.


- Et toi tu viens avec nous et tu restes encore ce soir, décide-t-elle à l’intention de Nicolas.


Le grand-père l’embrasse sur le front en caressant brièvement ses cheveux. Il prend Nicolas à témoin:


- Comme elle cajole quand on fait ce qu’elle veut ! Vous voyez Nicolas, je crois que je l’ai toujours trop gâtée. C’est une enjôleuse, les hommes devraient s’en méfier.


- Dis ! Me trahis pas, toi, sinon je t’aime plus !


- Ton grand-père te trahit pas, plaisante Nicolas: tout le monde te connaît ! Celui qui va t’épouser, il va regretter, c’est sûr !


Babou prend une mine outragée, mais ses yeux caressent son ami.


- Dis donc toi ! Et d’abord, ça te regarde ? Allez, viens baigner (9) au lieu de dire des bêtises !


Sous l’œil attendri du vieil homme, ils s’éloignent main dans la main.


- Ne soyez pas en retard pour le déjeuner !



Entouré d’ombres vertes, le bassin étincelle toujours au soleil lorsque les deux jeunes gens y arrivent. Seul le bruit de l’eau se fait entendre. Ils restent un moment immobiles, debout côte à côte et se donnant toujours la main, comme s’ils voulaient laisser la paix du lieu entrer en eux. Les yeux de Babou sont fixés sur la cascade, ceux de Nicolas sur son profil gauche. Les cheveux rassemblés devant l’épaule droite et le décolleté coulissé dégagent la ligne du cou. La main gauche du garçon amorce un geste vers le visage de la jeune fille puis retombe. Il murmure : “Anne !... Tu es belle !...”


Elle lui sourit avec un peu de coquetterie et s’éloigne de quelques pas.


- Allons ! dit-elle en se déshabillant très vite.


En maillot deux pièces comme la veille, elle court à l’eau. Il n’a pas bougé, et ses yeux ne l’ont pas quittée. Elle se retourne, sa tête seule émergeant, et d’une main lance une gerbe d’eau dans sa direction.


- Alors ? Zot la per de l’eau aster ? (10)


- Comme soudain réveillé, Nicolas rit et se déshabille à son tour.


- Mi çava montre aou ! (11) menace-t-il en se précipitant vers elle, qui s’enfuit en nageant vers l’autre extrémité du bassin.


Comme il va la rattraper, elle sort de l’eau et continue à fuir difficilement dans les rochers, où elle se trouve bientôt acculée. Il la rejoint et la soulève dans ses bras pour la porter vers le bassin et l’y jeter. Elle ne résiste pas. Elle a passé un bras autour de son cou et laisse aller sa tête contre son épaule dans une attitude câline. Dans l’eau jusqu’à mi-cuisse, il s’arrête puis, au lieu de la jeter devant lui, il fait encore un pas et laisse descendre son bras gauche pour déposer doucement ses pieds, tandis que du droit il continue à entourer ses épaules. Elle ne se dégage pas. Simplement, parce qu’elle est plus petite que lui, le bras qu’elle avait passé autour de son cou glisse dans un mouvement caressant jusqu’à ce que la main s’arrête sur la nuque du garçon. De la main gauche, il caresse ses cheveux. Il y dépose un baiser très tendre et très léger, comme on ferait sur ceux d’un enfant endormi. Elle a laissé sa joue appuyée au creux de l’épaule de son ami. Dans l’eau jusqu’à la taille, leurs corps se frôlent sans presque se toucher. Combien de temps restent-ils ainsi, immobiles ? Le temps s’est arrêté...


Enfin elle lève les yeux vers son visage:


- Je crois qu’il vaudrait mieux rentrer, dit-elle gravement, sans pourtant bouger davantage.


Il répond seulement : “oui”. Il ne bouge pas tout de suite non plus. Puis il pose à nouveau un baiser sur ses cheveux et, lentement, il se détourne et s’en va vers ses vêtements.


Elle l’a regardé s’éloigner, toujours immobile, et c’est seulement lorsqu’il est rhabillé qu’elle sort à son tour de l’eau.


Maintenant c’est lui qui la regarde essorer ses cheveux, remettre sa jupe, son caraco, ses sandales. De temps à autre elle jette un coup d’œil vers lui et lui sourit. Elle voit qu’il la regarde mais elle n’en est pas gênée. Elle le rejoint, il la reprend par la main et l’entraîne vers le sentier. Ce n’est qu’au moment de gravir les marches de la varangue (12) que leurs mains esquissent un geste pour se séparer. Mais Babou se ravise.


- Allons voir Anne, dit-elle.





(1) Hé bien mon enfant, tu as rêvé, voilà tout !


(2) Écoute ! et la feuille donc, je l'ai rêvée ?


(3) La feuille, tu l'as ramassée à terre dans ta chambre.


(4) Ah qu'est-ce que tu me fais faire !


(5) Je vais te dire quelque chose : tu es somnambule !


(6) Exactement ! La prochaine fois que tu vas faire un tour la nuit, viens plutôt me voir !


(7) Ris pas Nicolas ! Narcisse est là, j'en suis sûre. Je vais en parler à grand-père.

(8) Tu n'est pas malin, tu sais !


(9) Dans l'usage créole le verbe n'est pas pronominal


(10) Alors ? Tu as peur de l'eau maintenant


(11) Je vais te montrer !



lundi 29 septembre 2008

MALOYA 5

Du dos de la main, Babou s’essuie les yeux avant de refermer le cahier. Elle reste un moment immobile, le corps penché en avant et la main posée sur la couverture de cuir, le regard lointain. Timidement, Nicolas prend cette main et la porte à ses lèvres. Babou se retourne lentement, et son visage reflète une émotion intense. Elle sourit et, à son tour porte à ses lèvres la main de son ami, qui n’a pas lâché la sienne. Le visage de Nicolas exprime la même émotion. Ils sont immobiles, écoutant leur coeur battre à leurs oreilles, au rythme du rouleur, que l’on entend par la fenêtre. Dans la pièce, une pendule sonne six heures.

- Allons rejoindre les autres, dit Babou.


Ils quittent la bibliothèque sans cesser de se tenir la main. Au moment de sortir de la maison, ils échangent un long regard plein de lumière et de sérénité, puis se séparent et font quelques pas vers l’esplanade.


- Attends, dit Babou, se ravisant tout à coup. Je vais demander à Mamie si tu peux dormir ici.


- Mais... mes parents m’attendent cette nuit...


- Tu peux leur téléphoner ! ... Nicolas !... J’ai envie que tu sois là demain matin.


Le regard de Babou est aussi limpide que tendre. Qui résisterait ? Nicolas n’y songe pas.


- Si tes grands parents veulent bien..., répond-il en la dévorant du regard, tandis qu’elle rentre dans la maison en lui criant : “Attends-moi !”



Toute la soirée, sous l’œil des caméras de la télévision, les groupes se succèdent autour du feu de camp qui ajoute ses jeux d’ombre et de lumière aux ondulations des larges jupes et des corps possédés par le rythme du rouleur. Celui de Babou et Nicolas a dansé à son tour, puis s’est écarté pour regarder la suite sans gêner la prise de vue. Babou et Nicolas sont assis par terre, côte à côte comme d’habitude. Qui remarquerait, dans l’obscurité, que leurs mains se sont rejointes dans l’herbe ?


Un groupe d’enfants danse devant le feu, et Babou se souvient : “C’est ainsi que, dans sa douzième année, Anne était une fort jolie petite sauvageonne blonde qui, accompagnée de son inséparable Narcisse, courait rochers et bois, se mêlait aux jeux et aux danses venues d’Afrique des jeunes Cafres de Clairfond...” Devant ses yeux, ce sont toujours les mêmes enfants qui dansent, mais ils sont vêtus comme jadis les petits esclaves, et au milieu d’eux est apparue une fillette blonde, vêtue d’une robe blanche très simple. Son regard ne quitte pas celui d’un jeune noir, à peine plus grand qu’elle. Babou regarde le visage de Nicolas, qu’éclairent par intermittence les lueurs changeantes du feu éloigné. Il sent son regard et se tourne vers elle en souriant. Leurs mains se serrent plus fort. Devant le feu qu’elle fixe à nouveau, Babou voit encore les enfants d’autrefois. Puis dans la flamme n’apparaît plus que le visage soudain attristé de la fillette blonde. Tandis qu’en face d’elle son ami est aspiré par la nuit, deux larmes coulent de ses yeux. Babou se souvient : “...on renvoya Narcisse parmi les esclaves de son âge et les deux enfants furent dès lors condamnés à ne plus se voir...”


Sa main serre plus fort celle de Nicolas. Il est là, lui, et elle est bien. Elle ferme les yeux... “Cinq ans plus tard, pourtant... Charles-François...réclama sa fille auprès de lui...On la vit souvent venir s’asseoir en rêvant sur les bords de ce bassin, près d’ici, où elle s’était naguère si souvent baignée”... Babou revoit le sentier qu’elle a parcouru cet après-midi, avec Nicolas, la cascade et le bassin où ils se sont baignés... Dans un rayon de soleil, la fillette blonde et le garçon noir, nus, jouent à s’éclabousser... La jeune fille du portrait est venue s’asseoir sur un rocher et les regarde jouer... “Elle y restait longtemps, prêtant l’oreille aux échos du caïambre et du rouleur qui lui parvenaient parfois des cases proches...” comme on les entend ce soir... “et personne n’eût voulu troubler sa rêverie”. La jeune fille a dénoué le cordon de son corsage. Le soleil scintille encore sur la cascade, mais les deux enfants ont disparu. La jeune fille a pris leur place dans le bassin. Ses vêtements sont posés sur le rocher où elle était assise. Le visage mélancolique, elle nage lentement dans l’eau verte. Au loin, on entend le rouleur et le kayamb.


Furtivement, Nicolas porte à ses lèvres la main de Babou, qui la rabat vivement dans l’herbe. Ils se regardent, espiègles et complices et très vite retournent leurs visages vers le feu. La jeune fille nage toujours dans le scintillement du soleil. “Tout porte à croire qu’elle revit alors Narcisse et que leur affection, irritée par une si longue séparation, altérée par les fièvres de leur âge, dépouilla l’innocence fraternelle pour s’exprimer avec une ardeur qui dut les surprendre...” Un jeune homme qui ressemble à Nicolas nage vers elle. Comme celles de Babou et Nicolas cet après-midi, leurs mains se rejoignent. Le kayamb et le rouleur battent très fort. Face à face, tout proches l’un de l’autre, leurs corps émergent lentement. Ils sont nus... Leurs lèvres se rejoignent.


La tête de Babou vient s’appuyer un peu sur l’épaule de Nicolas, qui passe un bras autour de sa taille. Le battement de leurs cœurs couvre celui du rouleur.


Près du feu qui brûle moins fort, un nouveau groupe s’est installé. Le rythme est plus lourd, et l’on entend distinctement la mélopée étrange du bobre.


L’animateur s’approche du groupe assis dans l’herbe.


- Allez, il faut partir maintenant, on a promis aux parents de vous ramener avant minuit, dit-il à mi-voix. Oui, je sais, c’est dommage, mais vous savez bien qu’avec eux ça va se prolonger même quand on ne filmera plus, ajoute-t-il avec un mouvement du menton vers le feu. Allez, on y va sans bruit ! On rejoint les enfants au car.


Les adolescents obéissent. Babou et Nicolas se lèvent en même temps mais restent en arrière, puis se dirigent vers la maison. La porte franchie, ils se disent bonsoir, s’embrassent rapidement sur les joues comme frère et sœur. Mais au moment où ils se séparent, la main de Babou retient celle de Nicolas. Il l’attire vers lui et prend son visage dans ses mains. Les doigts dans ses cheveux, il baise doucement son front, son nez. Leurs lèvres s’effleurent.


- Non ! murmure Babou sans s’écarter de lui. Pas encore !


Il recule lentement, en laissant ses deux mains glisser des tempes de Babou vers ses joues. Au moment de quitter son visage, ses pouces caressent les lèvres entrouvertes.


- Bonsoir Babou.


- Bonsoir Nicolas.


Leurs voix étaient très basses, un peu tremblantes. C’est comme s’ils avaient dit “Bonsoir mon amour”.


Quand il a disparu, elle fixe encore la porte une seconde et se retourne enfin pour sortir à son tour du côté opposé.


Dehors, le maloya continue, à peine éclairé par les projecteurs, autour d’un feu de plus en plus rougeoyant.



***



Dans une salle de bains, Babou vêtue d’une sage chemise de nuit blanche romantique, tresse ses cheveux en une seule natte souple, un léger sourire aux lèvres. Son regard est fixé loin au-delà de son image dans le miroir dont, quand elle a fini, elle approche lentement son visage. Sur ses tempes, ses joues, sa bouche, ses mains répètent la caresse de Nicolas. Elle s’approche encore de son image et en baise les lèvres. À leur place, un peu de buée persiste une seconde. Elle recule, et cette fois examine la peau dorée de son visage sans maquillage puis, déboutonnant sa chemise de nuit, ses seins que souligne la marque à peine plus claire du maillot. Toujours lentement mais sans s’attarder, elle en éprouve la douceur. Puis elle secoue la tête en souriant et tire la langue à son image. Elle reboutonne prestement la chemise de nuit, éteint la lumière et se dirige vers la chambre voisine. Elle semble se déplacer sur un nuage.


Par les volets entrouverts, face à un lit de cuivre habillé de satin à volants, entre un peu de la lumière qui éclaire, dehors, les techniciens de la télévision rangeant leur matériel, tandis que le bobre et le rouleur continuent à jouer auprès du feu qui se meurt. Babou est allongée sur le dos, la tête soulevée par un épais oreiller à volant de dentelle, les yeux grands ouverts. Ses bras reposent sur le revers du drap. Son sourire exprime un immense bonheur.


Le rais de lumière qui entrait dans la chambre s’éteint. Dehors, la pleine lune éclaire un ciel superbe, parcouru de nuages rapides bien qu’au sol pas un arbre ne bouge, et sur lequel le mausolée découpe une silhouette noire.


Un rayon de lune pénétrant par l’un des petits vitraux caresse le sarcophage. L’écho assourdi du bobre et du rouleur est entré avec lui.


Seules les ombres des nuages qui se poursuivent dans le ciel semblent animer les flamboyants immobiles qui bordent l’allée. Un instant cachée, la lune éclaire à nouveau les volets de la chambre où Babou s’est endormie sans changer de position.


Et voilà qu’elle ouvre lentement les yeux et regarde fixement vers le pied de son lit. En face d’elle, ses longs cheveux blonds éclairés par la lune se détachant dans la pénombre, c’est le visage d’Anne. L’expression mélancolique du portrait y a fait place à la tristesse désespérée de la fillette, tout à l’heure, devant le feu. Babou se redresse lentement sur son oreiller.


- Anne ? interroge-t-elle.


Il n’y a aucun trouble dans sa voix. C’est comme si elle parlait à une sœur, qui viendrait la voir la nuit dans sa chambre. Elle n’entend aucune réponse, mais elle sait qu’elle doit se lever. Elle sait qu’elle doit sortir de la maison par la porte de derrière, suivre une allée dans le jardin désert. Le chant du bobre flotte toujours dans la nuit. Dans un mur de pierre, une porte fermée. Elle murmure “la prison des esclaves”. Elle en ouvre la porte et le clair de lune y entre avec elle, découpant sur le mur des plantes vertes qu’on a entreposées là, dans des fanjans. Elle entend le bobre, le kayamb et le rouleur comme s’ils étaient là, tout près. Elle se retourne, interrogeant celle dont elle sent la présence auprès d’elle. Il faut déplacer un fanjan (1). Un anneau rouillé apparaît, scellé dans le mur. À nouveau elle se retourne et son regard interroge longuement la nuit avant de se fixer à nouveau sur l’anneau. Elle sait. Elle dit : “Narcisse?” Et soudain il n’y a plus que le silence et l’obscurité.



Un rayon de soleil et une symphonie d’oiseaux entrent par l’entrebâillement des volets. Dans son lit de cuivre, Babou s’éveille. Elle rejette pensivement la couverture, se lève et se dirige vers la fenêtre. Le jardin s’éveille, lui aussi, sous la rosée du matin.



Devant la glace de la salle de bains, Babou brosse ses cheveux de façon à reproduire la coiffure du portrait d’Anne. Sur sa jupe indienne de la veille, elle a remplacé le chemisier par un caraco de crépon blanc. Son visage ne porte toujours aucun maquillage. Elle pose la brosse et, après un dernier regard plutôt satisfait pour son image, se retourne pour ramasser sa chemise de nuit, qui a glissé sur le sol. Elle la ramasse, et son regard se fixe sur une feuille verte qui y est accrochée.

(1) Un fanjan est un pot utilisé pour cultiver des plantes qui est taillé dans un tronc de fougère arborescente.

dimanche 28 septembre 2008

MALOYA 4

Ces derniers devoirs rendus à mon grand-père, j’entrepris de rassembler tout ce qu’il était encore possible de savoir de ma mère, vingt ans après sa mort. À Clairfond, ainsi que je l’ai dit, son souvenir était révéré et les esclaves qui l’avaient connue m‘en parlèrent volontiers. Personne ne mentionna jamais ni le viol ni même la révolte, sur quoi je me gardais bien de poser des questions directes. J’appris en revanche qu’une vieille parente vivait encore chez qui, me dit-on, elle avait passé la plupart de ses dernières années et qui, depuis sa mort, avait cessé tout commerce avec son père, de même qu’un religieux qui était le frère de sa mère. La vieille parente refusa de me recevoir. Le religieux me dit quant à lui qu’il n’avait guère connu sa nièce, mais me conta sa propre histoire et celle de sa sœur, qui est fort curieuse. De ces divers témoignages j’ai pu tirer le récit qui va suivre.


Dans sa vingt-cinquième année, Charles-François avait rencontré sa femme Elisabeth au cours d’une expédition de chasse aux Marrons. Alors âgée de seize ans, elle était d’une rare beauté. Elle et son frère nommé Denis, de trois ans son cadet, avaient été jetés sur cette côte sauvage trois ans plus tôt, par le naufrage du bateau qui les amenait de Madagascar avec leurs parents et dont ils étaient les seuls survivants. Ils y avaient longtemps vécu seuls de fruits sauvages et de coquillages, avant d’être récemment capturés par un groupe de Marrons qui, ne sachant quoi faire d’eux, les avaient retenus prisonniers. Une tante, chez qui leur voyage aurait dû les amener, les recueillit alors mais, soucieuse de les purifier des mauvaises habitudes qu’avaient pu leur donner trois ans de vie sauvage, elle les confia à des religieux de leurs sexes respectifs, chez qui le Frère Denis devait choisir plus tard de passer sa vie. Sa sœur en revanche, qui avait dès le premier jour inspiré une vive passion à son libérateur, sortit un an plus tard du couvent pour l’épouser.


Après cinq ans de stérilité, elle donna enfin le jour à une petite fille à laquelle, bien qu’il eût sans doute préféré un héritier mâle, son père voua aussitôt une adoration égale à la passion qu’il continuait de ressentir pour sa jeune femme. Hélas, cette dernière devait bientôt lui être enlevée sans même qu’il eût, pour la pleurer, la consolation d’un tombeau.


Quelques mois plus tard en effet, sa santé semblant altérée, elle alla se reposer dans une maison qu’il avait fait construire pour elle dans la montagne. Il avait le projet de l’y rejoindre quelque temps plus tard avec l’enfant et sa nourrice, mais une tempête survint qui dévasta cette partie de l’île trois jours durant. Quand Charles-François arriva à cette maison il la trouva vide, les volets et une partie du toit arrachés. Elisabeth avait disparu, et avec elle le couple d’esclaves et les enfants qu’elle aimait avoir auprès d’elle. Toutes les recherches que l’on entreprit ne ramenèrent que quelques vêtements abandonnés dans les rochers par la décrue de la ravine voisine. Il semblait difficile à croire que tous aient été emportés jusqu’à la mer, mais on pensa qu’Elisabeth, qui avait gardé de ses années sauvages le goût de courir les bois, y avait sans doute été surprise par la tempête. Quelques-uns de ceux qui l’accompagnaient avaient pu partager son sort en s’efforçant de la sauver ; les autres peut-être, désespérés de la mort de leur protectrice et craignant d’en porter la responsabilité, s’étaient enfuis dans la montagne. Quoi qu’il en soit, on ne les retrouva jamais.


Charles-François crut perdre la raison. Quand il commença à se remettre, ce fut pour reporter toute sa passion sur l’enfant qui seule lui restait. Aussi, lorsque la tante d’Elisabeth vint lui proposer d’élever cette enfant avec les siens, refusa-t-il absolument de s’en séparer. L’intérêt qu’il porta à sa première éducation, quoique beaucoup plus vif que celui que portent d’ordinaire les pères aux fillettes de cet âge, ne pouvait cependant compenser entièrement l’absence d’une mère, et la petite Anne se trouva donc presque entièrement laissée à la responsabilité de sa nourrice.


Celle-ci, jeune Cafrine d’une vingtaine d’années, s’y consacra si entièrement qu’elle n’eut jamais d’autre enfant que celui qu’elle avait déjà, et qui était le frère de lait d’Anne. C’était alors un robuste petit négrillon d’un peu moins de deux ans qui devint pour Anne, à mesure qu’elle grandit, le meilleur des compagnons de jeux. La tante, qui venait parfois à Clairfond, ne tarda pas à s’alarmer de cette intimité, et elle tenta d’exiger que la Nénène écartât son fils de sa petite maîtresse. À six ans le petit Narcisse fut donc renvoyé dans le quartier des esclaves. Mais Anne le réclama avec de tels cris, refusant de manger, ne s’endormant qu’épuisée de sanglots et le réclamant encore à son réveil, que son père renonça bien vite à la priver de ce qui n’était en somme, pensait-il, qu’un jouet préféré. La tante se fâcha et espaça ses visites.


Anne et Narcisse grandirent donc comme Paul et Virginie, dans la liberté, au sein d’une nature presque toujours bienveillante, ne rencontrant qu’affection parmi les habitants du domaine, s’aimant sans réserve, comme frère et sœur, sans souci de la différence de leurs peaux.


C’est ainsi que, entrant dans sa douzième année, Anne était devenue une fort jolie petite sauvageonne blonde qui, accompagnée de son inséparable Narcisse, courait rochers et bois, se mêlait aux jeux et aux danses venues d’Afrique des jeunes Cafres de Clairfond, se baignait nue dans les ravines et rentrait, rose sous le hâle, couvrir de baisers un père qui n’imaginait plus pour lui-même d’autre joie que son bonheur.


La tante, cependant, ne l’avait pas oubliée et, voyant s’approcher le temps où elle ne serait plus une enfant, elle revint visiter son neveu, lui reprocha son imprudence, le persuada qu’il fallait songer à l’avenir de sa fille et que cet avenir ne pouvait se préparer que par une éducation mieux adaptée à son sexe et à sa fortune. Anne, désespérée, dut donc la suivre à Saint-Pierre, on renvoya Narcisse parmi les esclaves de son âge et les deux enfants furent dès lors condamnés à ne plus se voir. Car la tante veilla à ce que sa pupille ne fît plus au domaine que de courtes visites au cours desquelles elle n’était jamais seule.


Cinq ans plus tard, pourtant, il arriva que Charles-François tomba gravement malade et réclama sa fille auprès de lui. Celle-ci, dont le caractère avait toujours été disposé à la douceur, avait acquis un maintien grave et posé qui, joint à la grande beauté qu’elle tenait de sa mère, faisait d’elle le modèle de ce qu’on pouvait attendre d’une jeune fille de son milieu. Elle veilla son père avec un dévouement si exact que la tante, croyant tout à fait oubliée l’enfant sauvage dont la liberté l’avait scandalisée, pensa pouvoir la laisser au domaine sans chaperon. C’est tandis que sa santé se remettait peu à peu que mon grand-père, plus que jamais émerveillé par une fille aimante en qui il retrouvait désormais l’image de l’épouse trop tôt perdue, voulut faire peindre son portrait. Cependant, comme il devait encore faire de longues siestes au cours desquelles il n’avait besoin d’aucun service, Anne commença à retrouver seule, les après-midi, les sentiers de son enfance. On la vit souvent, m’a-t-on dit, venir s’asseoir en rêvant sur les bords de ce bassin, près d’ici, où elle s’était naguère si souvent baignée et qu’en souvenir d’elle les noirs appellent encore “Bassin Mam’zelle”. Elle y restait longtemps, prêtant l’oreille aux échos du caïambre et du rouleur qui lui parvenaient parfois des cases proches, et personne n’eût voulu troubler sa rêverie.


Tout me porte à croire qu’elle revit alors Narcisse et que leur affection, irritée par une si longue séparation, altérée par les fièvres de leur âge, dépouilla l’innocence fraternelle pour s’exprimer avec une ardeur qui dut les surprendre.


À mesure que, de témoignage en témoignage, les éléments de cette histoire s’assemblaient dans mon esprit, on comprendra en effet que tout ce que j’avais cru jusque là se trouvait bouleversé. M’efforçant désespérément, à la recherche de moi-même, de mettre mes pas dans ceux de ma mère, je voyais désormais par ses yeux ce frère de lait pour lequel elle avait eu tant d’attachement. Comment eût-elle pu ne voir en lui qu’un esclave ? Je l’imagine enfant, plein d’adoration et de prévenance pour la petite fille blonde dont le destin avait fait à la fois sa petite maîtresse et sa sœur cadette, et ne puis croire que, même devenu adolescent et découvrant soudain à la place de cette idole de son enfance une jeune fille désirable, il ait exercé sur elle une quelconque violence. Ma propre expérience et les confidences de quelques camarades d’études me l’avaient déjà appris en revanche : quoi que la bonne société feigne d’en croire, les jeunes filles aussi peuvent éprouver des élans auxquels les plus vertueuses résistent d’autant plus difficilement, dès lors qu’elles s’y exposent, que leur éducation ne les en a point averties.


Ainsi ma mère n’avait sans doute pas été la victime d’un viol. Ma naissance n’était pas la conséquence d’un crime, mais d’un amour fatal et irrésistible, comme celui de Tristan et Iseut qui faisait rêver mes vingt ans. Ma mère avait aimé cet esclave, comme un frère à l’âge de l’innocence, comme un amant lorsqu’elle l’avait soudain retrouvé à l’âge où des désirs encore inconnus avaient pu les surprendre l’un et l’autre. Et cet amour avait restitué à mon père la dignité humaine dont il avait été privé dans sa vie, et dans mon préjugé même, à moi, son fils, pour avoir eu le malheur de naître esclave.



Arrivé à ce point, je découvrais enfin l’affreuse iniquité de l’institution sur laquelle vivait notre petit monde insulaire. Il me restait à en tirer les conséquences, ce que je fis comme je dirai plus loin. Mais c’est là une autre histoire.


Je puis m’être trompé dans mes conjectures sur celle que je viens de conter, mais je ne trouve pas de meilleure explication à ce qui arriva ensuite et qui n’est pas douteux. A peine son père était-il guéri, et bien que son portrait ne fût point achevé, Anne repartit chez sa tante. Elle ne devait en revenir, quelques mois plus tard, que dans le cercueil où elle repose aujourd’hui. De ce qui s’était passé entre temps, je n’ai rien pu connaître que ce que m’en a appris son père mourant, à savoir ma naissance et, dans le même temps m’a-t-on dit, la disparition de Narcisse, qu’il fit vainement rechercher dans la montagne, où l’on pensait qu’il s’était enfui. A cinquante-trois ans, il ne serait pas impossible qu’il y vécût encore aujourd’hui dans quelque lieu reculé, car il y subsiste, croit-on, quelques groupes de Marrons à qui n’est pas encore parvenue la nouvelle de la libération de leurs frères.



Fou de douleur, mon grand-père fit édifier pour sa fille le mausolée à l’ombre duquel je devais grandir. Afin de perpétuer en même temps le souvenir de son épouse, qu’il n’avait pu honorer de la même manière, il voulut qu’elle y reposât sous le double prénom d’Anne-Elisabeth, qui était véritablement le sien.



Quant à moi, il m’était impossible, après ces découvertes, de supporter plus longtemps que l’on pût être esclave sur mes terres. Précédant de quelques années la mesure de justice que vient enfin de prendre la République, j’ai donc libéré sans tarder ceux que j’avais reçus en héritage, en les invitant à rester sur le domaine comme travailleurs libres. La plupart l’ont accepté et s’en sont bien trouvés, car ils ont pu ainsi s’accoutumer progressivement à une liberté à laquelle ils n’avaient point été préparés, et dont le sort de ceux qui préférèrent partir a montré les dangers.


Je n’ai pourtant pas eu le courage de rendre publique l’histoire de ma naissance. L’opprobre dont elle m’eût couvert aux yeux de mes voisins n’en est pas, je crois, la raison. J’avais assez de fortune pour le supporter matériellement, et assez d’orgueil pour être tenté de l’affronter. Mais, porté par l’esprit romanesque de mon âge, j’étais en quelque sorte tombé amoureux de cette jeune fille, pour l’éternité âgée de dix-sept ans et dont je venais seulement d’apprendre qu’elle était la mère que je n’avais pas eue. Si l’amour qu’elle avait éprouvé pour son esclave ne faisait que la rendre plus admirable à mes yeux, je connaissais en revanche trop bien les images dégradantes et les noms infamants qu’il lui eût valus dans l’esprit de ceux de sa caste s’ils l’eussent connu. Et l’idée qu’on en pût salir sa mémoire m’était insupportable. C’est donc sans en rien dire que je pris, dans le culte qu’il lui avait voué, la suite de son père, dont je comprenais mieux désormais les sentiments contradictoires que je lui avais inspiré.


Cet attachement pour ainsi dire mystique, pour une mère dont mes yeux n’avaient jamais connu qu’un portrait inachevé, suffit longtemps à occuper mon cœur. Au reste, la difficulté que j’éprouvais désormais à supporter la société de mes voisins esclavagistes ne favorisait pas les rencontres qui eussent pu m’en distraire.


Enfin, bien des années plus tard, l’amour d’une jeune femme en qui elle semble revivre est venu le conclure plutôt que le remplacer. Blond et rose comme sa mère, le fils qu’elle vient de me donner ne portera semble-t-il guère les traces de mon métissage. Dans d’autres familles que la nôtre, parmi les plus anciennement établies dans notre île, de pareilles traces reparaissent parfois, héritage sans doute d’une aïeule africaine, malgache ou indienne dont on ne veut se ressouvenir que pour les excuser, comme s’il s’agissait d’une tare. Si peu apparentes que puissent en être chez eux les marques, je voudrais au contraire que jamais mes descendants futurs n’oublient ni ne méprisent la part de sang africain qui coulera dans leurs veines. C’est dans ce seul but que j’ai voulu leur transmettre ce témoignage, afin qu’ils gardent avec respect le souvenir de la blonde enfant de dix-sept ans qui repose dans le tombeau voisin, et à qui le monde qu’il leur reviendra de créer eût peut-être permis de vivre plus longtemps, heureuse auprès de celui qu’elle aimait.



François-Xavier Hoareau d’Ambreville





le 22 juin 1852



J’apprends aujourd’hui que le Frère Denis, qui vient de mourir, a laissé à la garde de sa communauté un coffret scellé “pour être remis à Anne-Elisabeth Hoareau d’Ambreville, lorsqu’elle le demandera, à partir du 12 mars 1909”.


Je ne sais quel secret ce saint homme peut y révéler, ni pourquoi il le destine ainsi à une femme qui n’est pas encore née, mais cette date paraît marquer le centième anniversaire de la disparition de sa sœur, ma grand-mère. Pourquoi veut-il que la destinataire porte le même nom que sa fille unique ? Avait-il oublié, dans les derniers jours de sa vie qu’elle est morte depuis longtemps, et que, eût-elle vécu, elle eût été centenaire à la date qu’il a fixée? Ce mystère lui appartient.


J’avais déjà fait le vœu, si Dieu m’accorde une fille, de lui donner le nom de ma mère. À son défaut, j’espère qu’il y aura toujours dans ma descendance une Anne-Elisabeth pour recueillir ce dépôt, faute de quoi le secret de Frère Denis sera à jamais perdu.



samedi 27 septembre 2008

MALOYA 3

Domaine de Clairfond, ce 18 janvier 1850






Ce que je vais consigner ici n’est pas un roman, mais ce que je sais véritablement ou ai pu conjecturer sincèrement et vraisemblablement de ma naissance. Et je le consigne afin que mes descendants, se transmettant pieusement ce document de génération en génération, gardent, quoi qu’ils deviennent, la mémoire de leurs origines.



Mon existence officielle commença le 15 avril 1830, lorsque Charles-François Hoareau d’Ambreville, maître de Clairfond, veuf et sans postérité vivante, déclara adopter pour son fils François-Xavier, enfant mâle âgé d’environ six ans et né de parents inconnus. De cette date, je vécus à Clairfond et fus traité comme l’héritier du domaine. De ce qui l’avait précédée je ne conserve que le souvenir très confus d’une petite maison où je vivais avec la même Nénène qui me suivit à Clairfond, et où venait parfois un grand homme blanc à favoris, que j’identifie à Charles-François. La ressemblance de plus en plus frappante de mes traits et des siens, en dépit de quelques signes évidents quoique discrets de mon métissage, accréditèrent l’opinion qu’il n’était pas seulement mon père par adoption. Son refus obstiné de se remarier le privant, depuis la mort de sa fille unique, de tout espoir de descendance légitime, il avait dû se décider à donner son nom à un de ses bâtards.


À l’image de cette filiation, les rapports entre celui que j’appelais mon père et moi se développèrent, au fil des années, sur un mode ambigu. C’était un homme grand et robuste, au visage taciturne, aux manières brusques. On disait qu’il avait été jadis gai et bienveillant, mais que ses malheurs avaient altéré son caractère. Quoi qu’il en soit, il passait avec moi sans raison apparente de la plus affectueuse indulgence à une dureté presque haineuse. Je n’étais pas, de mon côté, un enfant facile, et plus je grandissais plus je me révoltais contre ses accès de tyrannie. Lorsqu’il y avait eu entre nous une scène particulièrement pénible, il avait coutume de s’enfermer dans le mausolée de sa fille. Il en ressortait plutôt accablé qu’apaisé et les regards qu’il me jetait alors, si je me trouvais sur son passage, me causaient un indéfinissable malaise. À cause de cela sans doute, je nourrissais une haine profonde à l’égard de cette fille qui, par-delà la mort, l’empêchait, me semblait-il, de m’aimer tout à fait, comme à l’égard d’une sœur aînée préférée et de plus inaccessible. La vénération dont tous ceux qui l’avaient connue dans le domaine entouraient son souvenir excitait davantage encore ma jalousie.


Un jour, alors qu’il s’apprêtait à entrer dans le tombeau, j’osai me dresser sur son chemin et lui crier ce que je ressentais. Le regard qu’il me lança alors me glaça jusqu’à la moelle. “Monstre !”, murmura-t-il les dents serrées, tandis qu’une gifle terrible me jetait à terre, à demi assommé.


Après quelques jours au cours desquels il ne voulut pas me voir, il me fit appeler et me dit d’un ton glacial :


- François-Xavier, il est temps de songer à acquérir une éducation qui vous rende digne du nom que vous portez et capable d’administrer les biens qui vous reviendront après ma mort. Vous allez partir dès aujourd’hui pour le collège de Bourbon, où l’on vous attend. Allez.


Je me dirigeai vers la porte, le cœur gros : j’avais environ treize ans, l’habitude de courir bois et ravines et le collège m’effrayait. Il me rappela :


- François !


Il m’appelait ainsi d’ordinaire dans ses moments de tendresse. Je me retournai. Il me regarda longuement, comme hésitant, puis :


- Allez.


Du collège de Bourbon, je partis quelques mois plus tard pour l’Europe sur son ordre sans l’avoir revu ni être retourné à Clairfond. Pendant les six ans que j’y passai, la douceur de notre île me manqua plus que l’affection instable de mon père. Enfin il me rappela. Je retrouvai un vieillard, pressé de se décharger sur moi des soins du domaine, mais me considérant avec une affection que j’oserai dire mêlée d’orgueil. Il faisait toujours de fréquentes visites au mausolée de sa fille, mais je n’étais plus un enfant et ma jalousie était éteinte.


Un jour il me proposa pour la première fois d’y entrer avec lui. Derrière la porte de bronze, dans une sorte de vestibule mal éclairé par le vitrail qui la surmontait, se dressait, face à un prie-Dieu de bois de tamarin, un grand portrait de jeune fille. Il était inachevé, et cela rendait plus pathétique encore l’expression profondément mélancolique du regard et l’éclat fragile des cheveux blonds.


- Elle ressemblait tant à sa mère ! murmura mon père. Le peintre n’a pas eu le temps... Je n’ai pas voulu qu’il achève après...


Le portrait avait fait sur moi une vive impression et de ce jour je le compris mieux. Mais cette amitié nouvelle entre nous n’eut pas le temps de se développer. La maladie qui l’avait si brusquement vieilli devint bientôt plus aiguë. Je crois bien que le culte de ses mortes avait remplacé chez lui la religion, toutefois, sentant venir la fin, il voulut se confesser. Quand le prêtre sortit de sa chambre, il me dit que mon père voulait me parler sans tarder, que sa confession l’avait beaucoup fatigué et que sans doute ces paroles seraient les dernières.


Je m’agenouillai près du lit et voici ce que j’entendis :


- Ecoute... La vérité... Le prêtre exige... On croit que je suis ton père ... naturel... Non... Je suis... ton grand-père... Anne... Morte à ta naissance...


Cette soudaine révélation me laissait stupéfait, au point que je parvenais à grand peine à en mesurer le sens. Incrédule, je protestai, un peu au hasard :


- Mais non ! ... Anne est morte depuis vingt ans et j’en ai vingt et un !


- Non vingt. L’acte ment... On ne devait pas savoir... Jamais... Ma petite Anne...


Une larme coulait sur sa joue. La petite fille adorée mère d’un bâtard ! Il venait d’avouer la honte de sa vie. Et soudain, je compris qu’elle était plus grande encore : Anne était ma mère, et j’étais métis !...


Je saisis sa main :


- Mon père ? Mon père ?


Se méprit-il sur le sens de mon interrogation ? Ne voulait-il pas en dire davantage? Ou, épuisé par son aveu, n’en était-il simplement plus capable ? Il murmura seulement:


- Pas ton père... Pas ton père... La prison... Anne !...


Son regard s’éteignait. Ce furent ses dernières paroles.



Je devais mettre quelque temps à mesurer le changement que cette révélation allait apporter dans ma vie. Mes descendants qui liront ces lignes en un temps où ces abominations auront enfin cessé doivent le savoir, il était assez ordinaire que les maîtres usassent pour leur plaisir de celles de leurs esclaves qui excitaient leur lubricité. Le sort des enfants qui naissaient de ces accouplements dépendait totalement du caractère de leur père. Les plus nombreux n’échappaient pas à la condition de leurs mères, et si celles-ci leur révélaient l’identité de leur géniteur, ce dernier voulait l’ignorer et ne faisait donc aucune différence entre ses bâtards supposés et les autres esclaves. Ceux-ci grandissaient alors avec pour seul héritage la haine qu’ils portaient à celui qui reniait sa semence. Parfois pourtant, et surtout quand la liaison avait eu quelque consistance, la mère ou, plus tard, l’enfant était affranchi, et si ce dernier restait un bâtard, du moins était-il libre. J’avais cru jusque là appartenir à la troisième sorte, certainement la plus rare, celle des bâtards légitimés par l’adoption. Je ne souffrais guère de cette condition : dans mon esprit, en m’engendrant dans le sein d’une femme inconnue, noire ou métisse, esclave ou libre, mon père avait fait une chose fort ordinaire, et en me reconnaissant pour son fils il s’était conduit avec une rare noblesse. J’avais donc tout lieu d’envisager mes origines avec plus de fierté que d’embarras.


Je n’avais jamais imaginé en revanche que mon père pût être un esclave.


Elevé dans un monde qui ne mettait pas en doute la légitimité de cette institution, j’y avais appris à considérer les esclaves comme appartenant certes à l’espèce humaine, mais dans une catégorie naturellement et définitivement inférieure. Mon séjour en France, dans un milieu qui tenait les philosophes pour suppôts de Satan, n’avait point altéré ces certitudes. Comment la pure jeune fille dont j’avais vu le portrait pouvait-elle avoir eu un enfant de l’une de ces créatures ? J’avais certes entendu parler de viols, au cours de révoltes d’esclaves, mais jamais - et cela jusque là ne m’avait point étonné - des enfants qui avaient pu naître de ces viols. Il devait y en avoir pourtant, et ma première pensée fut que c’était là le secret de ma naissance. Etais-je donc le fils du monstre qui avait souillé cette enfant innocente ?


Il ne vint pas d’abord à ma pensée que j’étais de toutes façons aussi celui d’Anne-Elisabeth, qui ne méritait pas d’être méprisée pour en avoir été la victime et, à travers elle, le petit-fils d’un homme qui n’avait point perdu son droit à mon respect. Je me sentais irrémédiablement souillé, et il me semblait que je n’oserais plus regarder quelqu’un en face de crainte qu’il connût mon secret.



J’étais pourtant bien officiellement François-Xavier Hoareau d’Ambreville, héritier unique et légitime du domaine de Clairfond et de quelques autres lieux. Il me fallait donc faire ce que l’on attendait de moi, et pour commencer organiser les obsèques de mon père adoptif.


Je crus qu’il devait reposer auprès de cette fille tant aimée. La seconde salle du mausolée ressemblait à une petite chapelle ; une plateforme en occupait le centre. Le sarcophage où reposait ma mère y avait été disposé de façon qu’une place restât à son côté pour un autre. J’y fis déposer le cercueil de son père, entouré de cierges allumés, en attendant qu’un autre sarcophage eût été taillé pour lui.


Ce que je vais dire maintenant est difficile à croire, et c’est pourtant l’exacte vérité. Trois matins de suite, entrant dans la chapelle pour y renouveler les cierges, je trouvai le cercueil de mon grand-père précipité au pied de la plateforme. La quatrième nuit, je décidai de veiller afin de surprendre l’auteur de cette profanation. Je n’ai pas dormi un instant, je le jure et, installé dans le vestibule au portrait, j’occupais la seule entrée de la chapelle, où je pénétrais de temps à autre. Vers le milieu de la nuit, à nouveau et sans que j’eusse entendu aucun bruit, je trouvai le cercueil de Charles-François jeté à bas. Au matin je l’ai fait sceller dans une niche, que j’ai fait ménager en face du portrait de sa fille. Depuis il y repose en paix, tandis qu’au côté d’Anne la place restera vide.

vendredi 26 septembre 2008

MALOYA 2

Sur un plateau, à mi-chemin entre le littoral ensoleillé et le haut des montagnes enveloppé de nuages sombres, la belle maison créole avec ses dépendances, la chapelle et les jardins plantés d’arbres qui les entourent font une sorte d’oasis dans l’uniformité des champs de cannes. À quelque deux cents mètres de la maison, au bout d’une longue allée bordée de cocotiers, deux cars et quelques voitures stationnent côte à côte. Entre les bâtiments, des techniciens installent des projecteurs au sol pour éclairer la façade, la presse, la chapelle. Au centre d’une esplanade de terre battue, on est en train d’empiler du bois pour un feu de camp. Près de là le groupe folklorique de Babou est en répétition sous le contrôle du responsable de l’émission. Les filles portent des jupes indiennes et des corsages noués sous les seins, les garçons des jeans et des tee-shirts sans manches. Un groupe d’enfants, assis par terre, écoute et regarde en attendant son tour. Çà et là, quelques adolescents dansent librement sur la musique du groupe qui répète tandis que des danseurs adultes se réunissent un peu plus loin

- Bon, c’est bon pour vous. On passe aux enfants, dit le responsable de l’émission.


- Quartier libre jusqu’à six heures ! lance l’animateur du groupe


Les enfants se lèvent et se mettent en place avec leurs musiciens. Le battement du rouleur est passé sans interruption d’un groupe à l’autre comme pour un relais. Babou prend Nicolas par la main pour l’entraîner.


- Tu viens avec moi faire un ti carré (1)? Je te fais visiter le domaine.


- Allons !


Les cheveux blonds de la jeune fille tombent librement sur ses épaules. Sa silhouette est fine et sa démarche à la fois dégagée et gracieuse. Egalement mince mais solide, il est assez nettement plus grand qu’elle. Au bout de quelques pas elle lâche sa main, et tous deux continuent à marcher côte à côte, évitant de se toucher. Puis elle le précède dans un sentier qui s’enfonce en descendant parmi les calumets. Par moments elle se retourne, et le sourire qu’ils échangent est très tendre. Ils débouchent bientôt au bord d’un bassin de ravine aux eaux vertes, cerné de rochers noirs polis comme des galets et de végétaux de toutes tailles. Etincelant dans les rayons de soleil qui parviennent à en transpercer la voûte, une cascade y tombe d’une hauteur de trois à quatre mètres, mêlant son bruit aux échos éloignés du maloya. À l’opposé, le ruisseau disparaît sous les feuilles géantes des songes.


- Le Bassin Mam’zelle, annonce fièrement Babou.


- Gaillard ! (2) s’exclame Nicolas avec un sifflement admiratif.


Babou le remercie d’un sourire triomphant.


- Allons baigner ! propose-t-elle.


Et sans attendre la réponse, elle retire très vite chemisier et jupe, sous lesquels elle porte un maillot deux pièces, et court à l’eau où Nicolas la rejoint. Ils nagent un instant calmement, goûtant la fraîcheur de l’eau. Puis, au centre du bassin, elle essaie de le couler. Il esquive l’attaque en s’éloignant vers le bord et, debout dans l’eau jusqu’à la taille, réplique en l’éclaboussant. Debout à son tour face à lui elle en fait autant, tout en s’approchant pour ne pas laisser à la gerbe d’eau la place de monter jusqu’à son visage. Le jeu fournit un prétexte à se saisir par les deux mains, face à face, très près, comme des lutteurs. Sans se lâcher, les mains retombent lentement de la hauteur des épaules à celle des hanches, tandis que les visages s’approchent, les yeux dans les yeux. Cela dure quelques secondes et puis, au moment où les lèvres semblent se chercher, Babou se dégage et s’enfuit vers le bord, où elle se rhabille aussitôt.


- Viens, j’ai autre chose à te montrer !


Et sans l’attendre elle part dans le sentier. Il lui faut courir pour la rattraper en riant, tout en finissant de se rhabiller.



Par une allée bordée de flamboyants, ils sont arrivés, tout essoufflés, devant la chapelle. C’est un mausolée solidement construit en pierres de lave et couvert d’un toit de bardeaux.


- Qu’est-ce que c’est ? demande Nicolas.


- Mon tombeau !


- Non ! Ris pas avec ça !


- Regarde !



Elle lui montre l’inscription, sur la porte de bronze :



ICI REPOSENT


ANNE - ELISABETH HOAREAU D’AMBREVILLE


1808 - 1825


CHARLES - FRANCOIS HOAREAU D’AMBREVILLE


1776 – 1845



- Depuis toute petite on m’a appelée Babette, puis surtout Babou, mais mon vrai nom c’est Anne-Elisabeth.


- Je sais, j’ai entendu quand on faisait l’appel à l’école. Anne-Elisabeth ! Ça fait vachement aristo !


- Moque-toi de moi ! J’ai pas demandé tu sais ! D’ailleurs il n’y a que mon grand-père qui m’appelle Anne quelquefois. Anne tout court : Anne-Elisabeth, c’est vraiment pas possible !


- Te fâche pas, je plaisantais. Mais quand même, une fille qui s’appelait comme toi morte à dix-sept ans... Juste ton âge... Ça te fait pas un peu peur ?


- C’est vrai... Je n’y avais pas pensé...


Elle frissonne. Pendant un moment, on n’entend plus rien que le maloya qu’un groupe répète sur l’esplanade.


- Tu aurais du chagrin si je mourais maintenant ?


Le ton est celui de la plaisanterie et elle bat des cils, pour prendre des mines de coquette, mais la voix tremble un peu.


- Tu es bête !... On entre ?


Il pousse la lourde porte, qui s’ouvre en grinçant sur une sorte de vestibule, à peine éclairé par un petit vitrail, au-dessus de la porte. Lorsque le regard s’est habitué à la pénombre, on aperçoit sur les murs latéraux, de part et d’autre d’une autre porte faisant face à la première, une stèle portant gravées sous une croix latine les initiales C.F.H.A. et un grand portrait de jeune fille. Le tableau semble inachevé et du fond sombre se dégagent seulement un visage au teint clair dont le regard extraordinairement vivant exprime une profonde mélancolie et de longs cheveux blonds qui descendent du côté droit seulement. La ressemblance avec Babou est frappante. Elle étouffe un cri.


- Ouf ! Ça alors c’est....Tu n’étais jamais entrée ? demande à voix basse Nicolas.


- Non.


- Qu’est-ce que tu sais d’elle?


- Presque rien. Que c’est une ancêtre de la famille, la fille de l’autre je crois, pas plus. Il faudrait demander à grand père...


- ...On ouvre la porte ?


- ...Si tu veux ...


C’est lui qui l’ouvre, et elle avale sa salive avant de la franchir. La pièce dans laquelle les deux adolescents pénètrent est octogonale. Au centre, faiblement éclairée par deux petits vitraux haut placés, une large dalle d’ardoise légèrement surélevée supporte un sarcophage de marbre, très sobre, qui n’en occupe que le côté gauche, laissant à droite une place vide. Dans le couvercle du sarcophage, on a simplement gravé une croix latine et un prénom: ANNE.


Instinctivement, comme deux enfants craintifs, Babou et Nicolas se sont pris par la main. Ils se regardent, étonnés et, après quelques secondes d’hésitation, ils ressortent en silence. Dehors ils retrouvent le soleil et les échos du maloya et, avant de lâcher la main de Nicolas, Babou la soulève pour regarder l’heure à la montre qu’il porte au poignet.


- On a encore le temps, viens voir grand-père, on va lui demander.


Au moment d’entrer dans la maison, Nicolas semble tout intimidé, et il faut que Babou reprenne sa main pour l’entraîner en riant :


- Aou la per du gramoun, marmaille ? Lu çava pas manz azot ! (3)



Le grand-père est occupé à chercher quelque chose dans les rayons d’un petit salon-bibliothèque. C’est un homme d’environ soixante-dix ans, grand et mince. Il porte une chemise-veste de lin écru. Ses cheveux très blancs, drus et frisés, presque crépus, font paraître plus foncée une peau aux tons d’ivoire. Il porte des demi-lunettes sur le bout du nez et se retourne en souriant à sa petite fille. Babou fait les présentations:


- C’est Nicolas, grand père. On se connaît depuis la maternelle.


Toujours souriant, le grand-père tend la main à Nicolas, qui la serre en s’efforçant de cacher sa timidité.


- Je lui ai montré le tombeau. On a vu le portrait... En plus du nom, la ressemblance, c’est impressionnant ! Et on se demandait...



Dans le mausolée, un rayon de soleil projette les couleurs d’un vitrail sur la dalle nue et vide, à côté du sarcophage. Un peu de poussière tournoie dans son faisceau, comme la jupe de la danseuse, là-bas, sur l’esplanade où le maloya résonne toujours.



D’un secrétaire, le grand-père tire un mince cahier recouvert de cuir sombre qu’il tend à Babou.


- Toute l’histoire est là. Ton père la connaît, et c’est pour cela que tu t’appelles Anne-Elisabeth... Ce cahier vient de mon arrière grand-père, François-Xavier, qui était son fils, comme tu verras. Jusqu’à présent on l’a toujours transmis de père en fils aîné seulement, mais les temps changent.... Et c’est vrai que tu lui ressembles... Tu as le droit de connaître son histoire... D’autant qu’en fait, ajoute-t-il après une hésitation, tu pourrais bien être la première à en apprendre davantage encore...


- Pourquoi?



Le grand-père s’essuie les mains à son mouchoir, ouvre le cahier à la dernière page et lit : J’apprends aujourd’hui que le Frère Denis, qui vient de mourir, a laissé à la garde de sa communauté un coffret scellé “pour être remis à Anne-Elisabeth Hoareau d’Ambreville, lorsqu’elle le demandera, à partir du 12 mars 1909”.


- Mais... C’était il y a presque cent ans !


- Oui, mais la fille de François-Xavier, la première qui aurait pu recevoir ce coffret est morte en 1905, à cinquante et un ans. Il y a eu ensuite plusieurs Anne-Elisabeth qui sont mortes en bas âge : tu sais, jusqu’au milieu du siècle passé la mortalité infantile était terrible ici. Si bien que, dans la famille, les mamans ne voulaient plus donner ce nom à leurs filles. Ta grand-mère et moi, nous n’avons eu que des garçons. Ton père qui est un amoureux des traditions, comme tu sais, a été le premier à vouloir reprendre celle-là, et ta maman a accepté pour ne pas avoir l’air superstitieuse et surtout pour lui faire plaisir. Mais je crois bien qu’elle n’était pas trop rassurée quand même et que c’est pour ça qu’elle ne t’appelle jamais Anne. Et voilà pourquoi le coffret doit toujours t’attendre dans les archives des Pères. Ils ne perdent rien, tu sais !


- Mais...on ne m’en a jamais parlé !


- Tu es encore bien jeune ! Si tu ne m’avais pas posé ces questions, on aurait attendu ta majorité.


Babou prend le cahier. Lentement, elle le pose sur la table et s’assoit pour le lire.


- Rien ne presse, dit le grand-père, puisque tu restes dormir ici.


- Mais je voudrais le lire avec Nicolas !


Le grand-père semble embarrassé.


- Si c’est un secret de famille... dit gravement Nicolas en se dirigeant vers la porte.


- Attends !...Grand-père ?...


Elle ne prononce pas un mot, mais ses yeux, allant de son ami à son grand-père, lui disent tout le reste. Il la regarde avec tendresse, puis se tourne vers Nicolas, qui hésite, la main sur la poignée de la porte et, après une seconde de réflexion, il conclut en souriant :


- Je suis sûr que Nicolas sait garder un secret. Vous pouvez le lire ensemble. Mais essuyez bien vos mains avant de tourner les pages, mes enfants : un manuscrit de cent cinquante ans, c’est fragile, la sueur l’attaquerait.


Nicolas vient s’asseoir à côté de Babou, qui essuie ses mains sur sa jupe avant d’ouvrir le cahier.


La lecture rapproche leurs têtes. Le grand-père les regarde en souriant, puis sort sans bruit.



(1) un petit tour


(2) C'est beau !


(3) Tu as peur du grand-père, enfant ? Il ne va pas te manger !