mercredi 24 décembre 2008
Joyeux Noël
jeudi 18 décembre 2008
Et après ?
Pour le fantastique ou la SF, quand je lis une histoire ou quand je regarde un film, je veux bien accepter n'importe quel postulat au départ, mais j'ai besoin d'une cohérence interne absolue qui tienne lieu de vraisemblance. Sauf si l'auteur a vraiment assez d'imagination pour donner envie de le suivre dans une construction complètement onirique, mais alors là il faut que ce soit vraiment très séduisant. Moi, j'ai très peu d'imagination. Donc mon histoire part de deux postulats de base sortant du vraisemblable : la possibilité du voyage instantané déjà connue pour Morgane et Kévin et étendue à leurs jumeaux extra terrestres, et la mutation donnant une peau végétale anti CO2.
Et je me suis aperçu qu'à partir de là, sachant qu'au départ on prend Morgane et Kévin à la suite immédiate de "Sandy l'année d'après", les nécessités de la cohérence interne suffisent à amener tout le reste.
Que vaut le résultat ? Moi, je n'en sais rien : cette fois j'ai mis mon histoire en ligne sans aucun recul ni aucune appréciation de lecteur. J'aimerais bien savoir ce que vous en pensez.
Et maintenant je vous souhaite d'heureuses fêtes de fin d'année. Ma maison va être pleine, mon temps occupé et mon ordinateur fréquemment squatté, je vous dis donc " à l'année prochaine". Mais je trouverai tout de même le temps de mettre en ligne vos commentaires, si vous m'en envoyez. Après ? Je n'en sais rien encore ...
mercredi 17 décembre 2008
OGMET 10 (fin)

Dans la partie "pour être ensemble", des canapés couverts de mousse les attendent, devant un petit bassin peu profond et face à une paroi faisant écran, comme dans la chambre.
- Est-ce que vos parents acceptent que nous fassions un prélèvement d'ADN ? demande Gali. Cela nous intéresserait de savoir si votre ADN est semblable à celui de nos primitifs.
- Papa a dit "pas de problème", répond Morgane.
Le prélèvement effectué, on s'installe sur les canapés.
- Nous avons décidé de commencer par la légende de l'origine, dit Rokou. Nous ne croyons pas qu'elle soit vraie, mais certains sur notre planète le croient et ce qui est certain c'est qu'elle a eu une grande influence sur notre civilisation. Vous allez voir des images qui ont été créées pour la représenter et nous vous donnerons la traduction du commentaire dans votre langue. D'abord voici à quoi devait ressembler notre planète avant qu'il y ait des hommes. Je dis "hommes" pour parler de nous puisque nous nous ressemblons. Je pense que ce sera plus facile à comprendre pour vous.
Sur la paroi apparaissent des paysages de forêts, de plages et de lagunes.
- Ça ressemble vraiment à la Terre, remarque Morgane.
- Avant qu'il y ait des hommes, commence Rokou, la puissance de la mer avait peuplé la vaste mer qui recouvre Pokan de ses créatures et le serpent céleste de Blak, c'est-à-dire la lumière du soleil, avait peuplé la terre ferme de Pokan des siennes. Puis il leur arriva de s'amuser à modifier leurs créatures pour qu'il y en ait dans la mer qui ressemblent un peu à celles de la terre ferme et qu'il y en ait sur la terre ferme qui ressemblent un peu à celles de la mer. C'est ainsi qu'il y eut sur la terre ferme des reptiles dont le corps est couvert d'écailles comme celui des poissons et dans la mer des hippocampes, des dauphins et des sirènes.
Et Gali continue, tandis que les images continuent à se succéder sur la paroi :
- Un jour qu'une sirène s'était endormie sur un banc de sable au fond d'une lagune peu profonde, le serpent céleste but presque toute l'eau de la lagune, si bien que quand la sirène se réveilla le banc de sable était hors de l'eau. Le serpent céleste la trouva belle et il lui dit : "J'aime te voir. Si tu veux bien vivre sur la terre ferme je te donnerai des jambes pour que tu puisses y marcher et en plus, le pouvoir de parler que je te donne pour que tu me répondes, je te permettrai de le garder." La sirène lui répondit : "Je veux bien avoir des jambes pour marcher mais je veux pouvoir aussi nager dans la mer. Et que ferai-je de la parole quand je t'aurai répondu si je n'ai pas de compagne ?" Alors le serpent céleste lui donna des jambes pour marcher et lui dit de s'approcher de l'eau et de regarder. Et la sirène s'approcha de l'eau et y vit son image, et son image lui plut. Alors le serpent céleste lui dit : "Je te la donnerai pour compagne et vous ne vous appellerez plus sirènes mais femmes." Et l'image sortit de l'eau et les deux femmes commencèrent à jouer ensemble en se parlant. Et le serpent céleste aimait à les regarder jouer car il les trouvait belles. Elles se donnèrent des noms : la première femme se nomma Gali et son image se nomma Lou.
- Comme toi et moi ! s'exclame Lou.
- Oui, dit Gali. Beaucoup de filles s'appellent ainsi, parce que nous aimons bien cette légende, même si nous n'y croyons pas..
Et Rokou reprend à son tour
- Plus tard, le serpent céleste dit : "Je veux que vous donniez naissance à une espèce nombreuse. Gali enfantera deux garçons et Lou enfantera deux filles, qui auront à leur tour des enfants ensemble quand le temps sera venu." Et Gali et Lou devinrent enceintes. Mais lorsqu'elles virent que leurs ventres et leurs seins étaient devenus ronds et proéminents, elles pensèrent que le serpent céleste n'aimerait plus à les voir. Alors elles tressèrent ensemble des algues de la mer et chacune en couvrit son corps pour le dissimuler. Mais quand il les vit ainsi couvertes, le serpent céleste se mit en colère. Il leur dit : "Sottes créatures ! Votre corps est tel que je l'ai souhaité, autant en ce moment où il porte votre descendance que lorsque j'ai donné ses jambes à Gali et vous m'offensez en le cachant à ma lumière. Sachez que je vous défends d'en modifier l'apparence en le cachant ou autrement et que si votre descendance oublie cette défense elle attirera sur elle de grands malheurs."
- Voilà pour la légende reprend Gali. En réalité, nous pensons que nous sur notre planète comme vous sur la vôtre, nous sommes le résultat d'une longue évolution. Mais ce qui est sûr c'est que la légende est très ancienne, et il semble que pendant très longtemps nos ancêtres aient considéré comme … je crois que vous dites un tabou l'interdiction de porter sur son corps quelque chose qui le dissimule à la lumière.
- Mais … les maisons … dit Rou.
- Les maisons nous protègent de la pluie et du vent, dit Rokou, mais la lumière y entre librement. Ce qui était interdit, c'était de porter ce que les habitants de la planète de vos amis appellent des vêtements. À part cela, comme chez eux, les groupes humains ont exploité pour leur survie les ressources de la nature, ils se sont spécialisés selon celles dont ils disposaient et ils ont établi des échanges entre eux. Et à mesure que ces échanges se développaient, ils ont aussi inventé d'utiliser quelque chose de peu volumineux qu'on puisse échanger contre n'importe quoi : la monnaie. Peu importe de quoi elle était faite.
- Mais c'est à partir de là que les choses ont changé, dit Gali. À la suite des échanges, il s'est créé des différences. Rou et Lou ne connaissent pas cela sur notre planète aujourd'hui mais ils l'ont vu sur la vôtre en regardant vos films. Chez nous aussi il y a eu des riches de plus en plus riches et des pauvres de plus en plus pauvres.
- C'est quand même aussi grâce à la manière dont les groupes se sont organisés, dit Rokou, qu'il y a eu des gens qui ont pu passer leur temps à faire progresser les connaissances et les raisonnements pour mieux comprendre le monde et la vie, et aussi des choses qui servent seulement à être belles.
- C'est vrai, dit Gali. Mais quand les choses changent, bien souvent il y a à la fois des bonnes et des mauvaises conséquences qu'on n'avait pas prévues. D'abord il y a eu des gens riches et instruits qui n'ont plus cru à la légende et qui ont eu envie de modifier leur image, soit pour montrer qu'ils étaient riches, soit pour montrer qu'ils ne croyaient plus à la légende, soit par envie de s'inventer autrement. C'est pourquoi à cette époque, de plus en plus de gens riches ont porté des vêtements. Pendant ce temps la plupart des pauvres continuaient à ne pas en porter, soit parce qu'ils étaient pauvres, soit parce qu'ils croyaient à la légende.
- Évidemment, dit Rokou, il y avait aussi des pauvres qui n'y croyaient pas et qui mettaient quelque chose sur eux pour le montrer, et des riches qui y croyaient et qui continuaient à vivre nus, mais ce n'étaient pas les plus nombreux.
- En résumé, reprend Gali, à part cette question du vêtement que les croyants continuaient à interdire, notre civilisation a évolué d'une façon qui ressemble beaucoup à ce qui s'est passé sur votre planète. Et nos ancêtres se sont mis à détruire les forêts et à produire beaucoup de CO2, si bien que le climat de notre planète s'est réchauffé, que les glaciers des pôles ont fondu, que le niveau de la mer a monté, que certaines îles ont été submergées et que les autres sont devenues plus petites.
- Quand ils se sont aperçus que cela allait se produire, dit Rokou, les savants ont cherché toutes sortes de moyens de réduire cette production de CO2. Ils en ont trouvé, comme en ce moment sur votre planète, en utilisant des énergies comme la lumière et le vent. Mais les progrès n'allaient pas vite parce que la manière de vivre dont on avait pris l'habitude consommait vraiment beaucoup d'énergie.
- Oui, dit Kévin : on en parlait tout à l'heure. On consomme beaucoup d'énergie pour produire plein de choses pas vraiment nécessaires, mais si on arrête de les produire il va y avoir beaucoup de chômage.
- C'est cela dit Gali. Et il y avait de grands désordres, parce que quand on essayait de réduire l'activité pour produire moins de CO2, c'étaient les pauvres qui devenaient de plus en plus pauvres, alors que le CO2, ce n'était pas eux qui en produisaient le plus, alors ils se révoltaient. Et comme la plupart étaient croyants, ils disaient par exemple qu'on aurait dû commencer par ne pas produire des vêtements.
- Tout ça était très compliqué, commente Rokou en souriant. Parce qu'en même temps ceux qui travaillaient dans les usines de vêtements ne voulaient pas perdre leur travail, mais aussi les plus croyants avaient toujours dit que produire des vêtements devait être défendu puisqu'il était défendu d'en porter. Mais il n'y avait pas que cela.
- Et c'est pendant cette période difficile qu'un chercheur a découvert ce qui a provoqué la grande mutation dit Gali. On va essayer de vous expliquer cela. Vous savez que notre hérédité, ce qui fait par exemple que les enfants ressemblent à leurs parents, est programmée par ce qu'on appelle des gènes qui sont là, dans nos cellules, depuis le début : depuis que le spermatozoïde du père a rencontré l'ovule de la mère. À ce moment-là le programme du futur bébé a été constitué avec une partie des gènes du père et une partie des gènes de la mère. Il y avait déjà longtemps qu'on savait faire ce que dans la langue de Morgane et Kévin on appelle des OGM pour les plantes, en mettant dans leur programme un gène pris dans une autre plante ou même dans un animal, par exemple pour qu'elles résistent à une maladie. Eh bien un chercheur a trouvé moyen d'introduire dans le programme d'un embryon humain un gène pris à une algue, et le résultat a été ce que nous sommes maintenant : l'ensemble de notre organisme n'a pas changé mais toutes les cellules souches qui produisent notre peau et nos téguments, les cheveux, les ongles, les dents, sont végétales.
- Naturellement, reprend Rokou, d'abord cela a été seulement une expérience sur quelques embryons, une dizaine je crois. Et les croyants voulaient qu'on l'arrête tout de suite parce qu'ils disaient qu'elle violait le tabou. Mais les chercheurs qui n'étaient pas croyants ont voulu la poursuivre. Ces embryons sont devenus des enfants puis des adultes capables de vivre parmi les autres humains, avec la particularité qu'ils étaient amphibies et que leur peau absorbait du CO2 et rejetait de l'oxygène. Au départ c'était cela que le chercheur avait imaginé, pour qu'ils soient adaptés à une atmosphère qui contenait de plus en plus de CO2 et il pensait qu'il valait mieux qu'elle reste nue pour faciliter ces échanges gazeux. Cela ne posait aucun problème pour vivre dans la société puisque les croyants ne portaient jamais aucun vêtement et les autres seulement quand ils en avaient envie. Puis ils ont eu entre eux des enfants qui leur étaient semblables, qui a leur tour ont eu des enfants qui leur étaient semblables. Puis il est arrivé qu'ils aient des enfants avec des humains non modifiés et on s'est aperçu que tous ces enfants étaient semblables aux modifiés.
- Cela se passait il y a un millier d'années, dit Gali. Au début, les croyants interdirent à leurs enfants d'avoir des relations sexuelles avec les modifiés, mais ils ne firent rien d'autre contre eux. En revanche, parmi les non croyants les mariages mixtes devinrent courants, si bien que la proportion de modifiés augmenta très vite.
- Cela entraîna quelques changements dans les habitudes, dit Rokou. Par exemple on construisit davantage les habitations au bord de la mer, ce qui était d'autant plus facile qu'au début son niveau continuait à monter. Et l'industrie du vêtement disparut complètement, ce qui contribua un peu à diminuer la consommation d'énergie. Et les choses auraient peut-être pu continuer à évoluer comme cela vers un équilibre naturel entre modifiés et primitifs si les croyants n'avaient pas commencé à s'affoler.
- Il continuait à y avoir des primitifs qui cessaient de croire et qui se mêlaient aux modifiés, alors que l'inverse ne se produisait pas, dit Gali. Comment croire à l'interdiction de modifier son apparence quand on est soi-même modifié ?
- Il y en a parfois tout de même, corrige Rokou. Ils disent qu'il est interdit de cacher son corps mais que la grande mutation n'a pas vraiment modifié notre apparence et que d'ailleurs elle n'aurait pas pu devenir héréditaire si le serpent céleste ne l'avait pas voulu. Mais les primitifs croyants ne les acceptent pas parmi eux de peur qu'ils y introduisent le gène de la mutation. En tout cas certains se sont affolés et les violences ont commencé. Des primitifs on tué ou stérilisé des enfants modifiés. Des modifiés ont exercé des représailles. Lorsqu'on répond à la violence par la violence, elle ne cesse d'augmenter et on en est arrivé à une guerre civile généralisée, qui a tué une grande partie de la population de notre planète et détruit presque tout son système économique.
- Finalement, dit Gali, il y a eu, parmi les primitifs et parmi les modifiés, des gens sages qui ont réussi à persuader les survivants qu'il fallait arrêter les violences. Cela ne s'est pas fait en un jour, mais ils sont finalement arrivés à établir la charte selon laquelle notre planète est organisée depuis deux ou trois cents ans.
- Lou et Rou nous ont dit, intervient Morgane. Vous n'avez pas de monnaie et on prend ce qu'on veut dans les magasins.
- C'est un des caractères de notre organisation, dit Gali. Nous avons pu le faire parce que, comme la production de choses inutiles avait cessé et que notre population avait diminué, il était possible de produire suffisamment de choses nécessaires pour tout le monde. Des conseils de sages élus évaluent les besoins et décident les modifications nécessaires de la production.
- C'est leur administration qui organise aussi pour le bénéfice de tout le monde l'enseignement et la recherche scientifique. Lorsque les enfants deviennent adultes, ils sont orientés vers des métiers qu'ils seront capables d'exercer et qui leur plaisent. En général ils aiment le métier qu'ils sont capables d'exercer car quel que soit ce métier, ils savent qu'ils sont utiles et qu'ils ne manqueront de rien.
- Et ça marche ? demande Kévin.
- Nous simplifions un peu les choses, dit Rokou. Mais on peut dire que cela fonctionne correctement depuis environ deux cents ans.
- Et entre les primitifs et le modifiés, il n'y a plus de guerre ? demande Morgane.
- Pour éviter les causes d'affrontement, di Gali, les sages ont décidé qu'au début les primitifs se regrouperaient sur certaines îles et les modifiés sur d'autres. Maintenant, nous acceptons que des primitifs viennent habiter chez nous s'ils en ont envie. Mais s'ils viennent, c'est seulement parce qu'ils en ont envie, puisque chez eux non plus ils ne manquent de rien. Et s'ils ont envie de vivre parmi nous et comme nous, il n'y a pas de raison qu'ils nous causent des difficultés. En revanche, si nous voulons visiter les îles des primitifs nous le pouvons à la seule condition de prendre toutes les précautions pour ne pas y faire naître des enfants modifiés.
- Ainsi tout est stabilisé, dit Rokou. Que ce soit à cause de notre peau ou de notre consommation d'énergie, le taux de CO2 dans notre atmosphère est stabilisé à un niveau qui nous convient et chez les primitifs, je crois qu'ils compensent en habitant surtout des zones boisées, où les arbres enrichissent l'atmosphère en oxygène.
- C'est bien, dit Kévin.
- Nous le pensons, dit Gali. Mais souviens-toi qu'avant d'en arriver là, notre planète a dû traverser des siècles de guerre civile. Lou et Rou pensaient que ce serait rendre service à votre espèce humaine de vous donner la recette de notre mutation, parce qu'ils ne connaissaient pas bien toute notre histoire, mais nous, nous pensons que cela n'est pas du tout certain.
- C'est vrai, dit Morgane. Déjà, on ne sait pas si ce serait permis de faire ça.
- Il y aurait sûrement des pour et des contre, dit Kévin. Et on ne sait pas comment ça finirait.
- En tout cas, reprend Morgane, si ça risque de finir par la guerre civile, moi j'aime mieux qu'on reste comme on est.
- Vous savez, dit Rokou, vous pouvez toujours raconter tout cela à vos parents, et si vous voulez en savoir davantage, vous n'aurez qu'à revenir nous voir. Maintenant que vous avez vu l'intérieur de notre vaisseau, vous en êtes capables quand vous voulez.
- C'est vrai, dit Morgane. Pour l'instant on devrait peut-être retourner chez nous parce que si on reste trop longtemps nos parents vont s'inquiéter, mais on pourra peut-être revenir plus tard.
- Nous aussi nous pourrons revenir chez vous si vos parents et les nôtres permettent, dit Lou.
… Que dire de plus ?
Morgane et Kévin ont satisfait la curiosité de leurs parents en leur racontant toute l'histoire de Pokan. Et l'analyse de l'ADN prélevé sur eux a montré que la grande mutation était possible sur la Terre. Mais tout le monde a conclu qu'il valait sans doute mieux ne pas tenter sur notre planète une expérience qui, même si la fin avait été plutôt heureuse, avait coûté si cher sur la planète sœur..
Pendant le reste des vacances à Marseillan, les quatre enfants ont souvent passé leurs journées ensemble tantôt chez les uns tantôt chez les autres, comme des voisins. Pour aller à la plage, Rou et Lou pouvaient difficilement recommencer souvent leur arrivée par le large sans finir par se faire remarquer, mais Geneviève a pensé à leur proposer les petits pagnes courts qu'on attache seulement autour de la taille et ils les ont supportés. Comme la poitrine de Lou était encore aussi plate que celle de son frère, cela pouvait suffire pour traverser sans encombre la zone "textile". Après un essai concluant qui a donné envie à Morgane et Kévin d'adopter la même tenue, ils ont donc pris l'habitude d'atterrir dans le petit jardin et de faire avec eux le trajet de la plage. Et personne en les voyant ensemble n'a jamais supposé que les deux enfants noirs étaient des Organismes Génétiquement Modifiés Extra-Terrestres.
Parfois aussi ils se transportaient dans le château de Morgane pour l'écouter jouer du piano, ou chez Kévin, pour voir ses parents et jouer avec son jeu de constructions. Ils ont encore pu continuer ces rencontres pendant les quelques jours que Kévin a passés chez Morgane, avant de regagner le Nord. Puis la rentrée des classes est arrivée. Lou et Rou peuvent toujours rendre visite à l'un ou à l'autre mais Morgane et Kévin ont dû reprendre l'habitude de vivre habillés et, séparés, ils ne peuvent plus voyager comme eux. Ce n'est donc plus pareil.
Peut-être pourront-ils se retrouver tous les quatre réunis à l'occasion de petites vacances et faire ensemble des projets pour l'été prochain …
mardi 16 décembre 2008
OGMET 9

- Soyez les bienvenus, enfants de la Terre.
Ils sont bien tels qu'on pouvait imaginer les parents de Lou et Rou, jeunes et beaux, et ils sourient aux arrivants en venant vers eux, du fond d'un étrange jardin où toutes sortes de plantes poussent comme dans une serre.
Morgane et Kévin regardent autour d'eux. "Une sorte de grande piscine", avait dit Lou. En fait ils sont arrivés sur une plage de sable, au bord de quelque chose qui ressemblerait plutôt à un petit étang bordé de plantes aquatiques et sous la surface ensoleillée duquel on distingue des algues. Le soleil, il trône parmi les étoiles dans le ciel noir. Un immense dôme transparent semble en effet coiffer l'ensemble du vaisseau, filtrant sans doute sa lumière car elle arrive comme sur la Terre, éclairant sans éblouir, chauffant sans brûler. Quelques arbres aussi y baignent leurs racines, surplombant l'eau de leurs ramures. Au fond du jardin, derrière les deux adultes qui approchent, on aperçoit une zone qui paraît différente.
- Je m'appelle Gali, dit la jeune femme. Puis-je vous embrasser ?
- Je m'appelle Rokou, dit son compagnon. Nous aimons ceux qui aiment nos enfants. Et comme nous vous observons depuis longtemps, nous savons que vos gestes d'affection ressemblent aux nôtres.
Comme leurs enfants, Gali et Rokou s'expriment en français comme des étrangers qui l'ont bien étudié mais n'en ont pas l'habitude. Pendant les échanges de bises, Lou et Rou ont couru dans l'eau et commencé à s'éclabousser en riant.
- Vous venez ? appelle Rou.
Morgane et Kévin interrogent Gali et Rokou du regard.
- Nous pouvons jouer tous ensemble un moment, dit Gali. Nous parlerons des questions sérieuses ensuite.
Une grande récréation à six commence alors. On nage, on plonge, on se poursuit, on s'éclabousse. Lou et Rou s'accrochent aux lianes qui pendent des arbres pour y grimper et sauter dans l'eau depuis leurs branches. Quoique manifestement moins entraînés qu'eux à cet exercice, Morgane et Kévin partagent leur plaisir en les imitant. Les parents participent aux jeux, servant de montures pour des joutes et même de plongeoirs et, d'abord un peu intimidés, les enfants de la Terre sont bientôt aussi à l'aise avec eux que les leurs. Puis on regagne la plage.
- Elle est pas un peu salée, l'eau ? demande Kévin en passant la langue sur ses lèvres.
- Comme la mer sur notre planète, dit Rou. Moins que sur la vôtre mais un peu quand même. C'est ce qui nous convient le mieux.
- J'aurais pas cru que ce soit si grand, dit Morgane. Mais au fait, votre planète, ça fait plus de dix ans que vous n'y êtes pas retournés alors ?
- Presque douze ans, dit Gali. Quand nous sommes partis, la mission était prévue pour durer dix ans, incluant le temps du déplacement. Mais comme pour l'instant nos enfants peuvent y aller quand ils veulent nous avons accepté une prolongation de cinq ans. L'observation de votre planète est très intéressante pour nous.
- Alors vous repartez dans trois ans ? dit Kévin.
- Un peu moins : il y a le temps de déplacement, dit Gali. Nous avons tout de même envie de revoir notre famille. Et nous pensons qu'à ce moment nos enfants ne seront plus capables d'y aller instantanément parce que normalement Lou sera pubère.
- C'est vrai, dit Morgane. Et moi aussi. Ils nous avaient dit ça.
- Bien. Et que voulez-vous savoir maintenant ? demande Rokou.
- Papa a dit : "tout ce que vous pourrez nous dire sur cette fameuse mutation", dit Morgane.
- Bien, dit Rokou. Pendant que nos enfants vont vous montrer ce qu'est notre vie quotidienne à bord de ce vaisseau, nous préparerons pour vous un document qui explique l'histoire de notre population. Il a été fait pour l'enseigner aux enfants de votre âge à peu près, mais les nôtres ne l'ont pas encore vu et nous devons nous préparer à traduire pour vous les commentaires.
- Venez, dit Lou. Nous allons vous montrer.
Suivant Lou et Rou, Morgane et Kévin traversent le jardin et pénètrent dans une zone aménagée à la façon d'une villa dont la partie appartement s'ouvrirait largement sur sa terrasse.
- Il n'y a pas besoin de murs puisque la température est la même dans tout le vaisseau et que personne ne peut venir nous déranger, explique Rou. À part cela, l'aménagement a été fait pour que nous puissions vivre comme si nous étions sur notre planète.
- C'est pour cela aussi que le conseil a choisi un couple qui allait avoir des enfants pour cette mission, commente Lou. Il paraît qu'ils font toujours comme ça quand les missions sont longues, pour que les … vous dites "astronautes" je crois, soient bien dans leur tête.
- Tu dis "un couple qui allait avoir des enfants", observe Morgane. Ils savaient déjà que vous étiez deux ?
- Chez nous les enfants naissent presque toujours par deux, dit Lou. Et en fait notre mère n'était pas encore enceinte quand le vaisseau est parti, mais elle et notre père s'étaient choisis, ils avaient fait les contrôles médicaux et donc ils étaient certains qu'ils pouvaient avoir des enfants ensemble. Et le vaisseau a été prévu pour cela.
- Donc il y a une partie laboratoire où nos parents travaillent, reprend Rou, une partie cuisine où ils préparent les repas en utilisant les produits du jardin, une partie pour être ensemble, une à eux pour être seuls, avec des cloisons autour, et une aussi à nous pour être seuls. Vous dites des chambres, je crois.
- Pas de salle de bains ? s'étonne Kévin.
- Notre peau se lave seulement à l'eau, répond Lou. Et nous sommes souvent dans l'étang. Mais voyez : nous avons quelque chose un peu comme chez vous pour évacuer les déchets de notre corps, avec un petit jet d'eau pour nettoyer l'endroit où ça sort.
Morgane et Kévin échangent un regard. Il dit que le naturel avec lequel Lou parle de ces choses les surprend un peu, mais aussi qu'ils l'approuvent.
- Venez voir notre chambre, continue Lou qui n'a rien remarqué.
Isolée seulement par des sortes de rideaux constitués de plantes grimpantes, elle n'est pas très grande. Une sorte de baignoire large et basse où des algues flottent dans quelques centimètres d'eau en occupe une partie.
- C'est notre lit, dit Rou en en faisant la démonstration.
- On peut essayer ? demande Morgane.
- Bien sûr, dit Lou.
Les deux Terriens s'y roulent ensemble un instant.
- Pas désagréable, conclut Kévin. Avec les algues, finalement c'est encore assez confortable mais quand même, nous on préfère dormir au sec ! Vous dormez ensemble ?
- Oui, dit Rou. Nous avons toujours dormi ensemble.
- Et là, reprend Lou en montrant la paroi verticale rigide qui constitue le fond de la pièce, on peut avoir toute les images qu'on veut.
- Par exemple un film de quand on était chez nos grands parents, dit Rou en s'approchant d'une console.
La paroi semble s'ouvrir sur un salon dont le centre est occupé par un petit bassin au bord duquel un couple d'âge mûr se détend dans des fauteuil revêtus de quelque chose qui ressemble à de la mousse. Puis on voit deux enfants, apparemment Lou et Rou un peu plus jeunes, venir s'installer sur leurs genoux, tandis qu'une musique douce aux timbres étranges baigne la pièce. Un peu plus tard, les images montrent l'extérieur de la maison. C'est un chalet entouré d'un petit jardin donnant sur un canal. Le canal tient lieu de chaussée, et des véhicules, les uns ouverts, les autres fermés, y glissent rapidement et en silence. Entre cette voie d'eau et le jardin, ce qui tient lieu de trottoir est une sorte de piscine peu profonde, où des gens se déplacent soit en marchant soit en nageant.
- C'est comme ça partout sur votre planète ? demande Morgane
- Nous ne sommes pas allés partout, répond Lou. Chez nos autres grands parents cela ressemble, mais il y a aussi des quartiers avec des grosses maisons, comme chez Kévin.
- Mais entre les maisons c'est toujours des canaux, ajoute Rou.
- Je crois qu'il y a aussi des villes comme ça sur la terre, dit Kévin. On a vu des images de Venise et près de chez moi, à Bruges aussi il y a beaucoup de canaux.
- Nous avons vu Venise, dit Rou. Nos parents nous ont montré parce que ça ressemble plus à nos villes. À part les maisons qui ne sont pas du tout pareilles.
- Comment vous faites pour voir sur la terre ? demande Lou. Vous pourriez nous montrer ?
- Il faudra demander à nos parents, dit Lou. Et ils pourront aussi vous faire voir d'autres images de notre planète, mais pas la regarder directement parce qu'elle est trop éloignée. Sur notre planète il n'y a pas de grands continents comme sur la vôtre avec des montagnes très hautes, reprend Lou. Seulement beaucoup d'îles. Les villes sont toutes au bord de la mer.
- Je crois qu'il y a quelques personnes qui habitent dans les parties plus hautes de certaines îles, dit Rou, mais c'est moins facile pour elles à cause de l'eau qu'il n'y a pas partout.
- Je crois qu'il y a aussi des îles plus grandes avec des montagnes qui sont habitées seulement par des primitifs, parce qu'ils ont moins besoin d'eau que nous, dit Lou. Nos parents nous ont montré des images. Tous les jours ils s'occupent de nous pour nous instruire : ils nous montrent des images, ils nous ont aussi appris à lire notre écriture parce qu'ils disent qu'on apprend mieux à penser avec les mots qu'avec les images et que c'est plus facile de penser avec des mots écrits.
- Mais on voit les mots sur la paroi, comme les images, dit Rou. Ils nous font aussi faire des choses avec nos mains pour réfléchir dessus et nous les aidons aussi pour s'occuper du jardin.
- Le reste du temps nous jouons, dit Lou. Nous avons des jeux où il faut réfléchir, ou construire des choses, comme chez Kévin, mais nous jouons surtout dans l'eau, comme tout à l'heure.
- Tu as parlé de primitifs, dit Kévin, et ce matin vous aviez dit qu'ils nous ressemblaient beaucoup. Est-ce que vous vivez ensemble ? Est-ce que vous pouvez avoir des enfants ensemble ?
- Nous ne savons pas bien, avoue Rou. Quand nous avons habité chez nos grands parents nous en avons vu quelques-uns mais pas beaucoup Il faudra demander à nos parents.
Justement Gali vient les chercher.
lundi 15 décembre 2008
OGMET 8

Ils y sont et Morgane se hâte d'expliquer :
- Lou et Rou sont repartis demander à leurs parents la permission de nous emmener avec eux. Ils vont revenir.
- À moins que leurs parents ne soient pas d'accord, dit Geneviève. De toutes façons, je préfère ça : ils n'auraient pas dû venir sans permission.
- En attendant, venez donc déjeuner, dit Mamie Gaby. Avec tout ça, l'heure est largement passée et vous devez avoir faim.
- Tout de même, dit Charles, j'avoue que j'aimerais bien en savoir davantage sur cette histoire de grande mutation. Ils expliquaient ça comme si c'était tout simple, mais transformer comme ça toute la population d'une planète …
Le déjeuner est terminé et les parents de Kévin n'ont toujours pas appelé, mais on commence à se demander si leur réponse est encore utile car des jumeaux non plus on n'a pas de nouvelles. C'est ce que leur dit Charles, quand enfin le téléphone sonne. Morgane et Kévin ont commencé une partie de dames sur la terrasse couverte, car ici le soleil brille et à cette heure il vaut mieux l'éviter. Mais ils ont du mal à se concentrer.
- Vous n'avez pas envie de retourner à la plage ? propose Geneviève un peu plus tard dans l'après-midi.
- On attend Lou et Rou, répond Morgane. Je suis sûre qu'ils vont revenir.
Kévin en est moins sûr mais il se souvient des paroles de Morgane : "J'espère alors je crois." Elle a sûrement raison … même s'il sait bien que ce qu'on espère n'arrive pas toujours.
- Faites comme vous voulez, dit Charles. Mais s'ils ne reviennent pas il ne faudra tout de même pas rester là bloqués à les attendre ! Il faut être raisonnables, voyons ! Ces deux enfants sont très sympathiques mais enfin, ils ne sont pas de notre planète : chacun chez soi, ce n'est peut-être pas plus mal !
Kévin se rappelle ce que sa mère lui disait, l'été dernier, à la fin des vacances : "Tu sais, Morgane et toi vous avez commencé par vivre ensemble quelque chose d'extraordinaire, puis vous avez passé ensemble des vacances merveilleuses et même ses parents et nous … Mais les vacances aussi ça sort de l'ordinaire, surtout ici, tout le temps nus ou presque. Maintenant on va rentrer chacun chez soi. Eux ils sont nobles, ils habitent dans un château, ils vont à la messe et nous … Papa est ouvrier, moi aide-soignante, on vit dans un HLM et on croit pas trop en Dieu, alors dans la vie normale … "
Mais dès le premier soir Morgane l'a appelé au téléphone, juste pour lui dire bonsoir et … ils sont bien là, ensemble à nouveau, un an plus tard.
En tout cas pour cette fois Morgane a raison, car voici Rou et Lou qui réapparaissent dans le jardin. Elle et Kévin se précipitent pour les embrasser.
- Nous n'avons pas pu revenir tout de suite, dit Rou, parce qu'il a fallu du temps pour plusieurs choses.
- D'abord nos parents nous ont réprimandés, détaille Lou. Puis ils nous ont fait des examens médicaux. Puis ils nous ont fait manger et boire, et ensuite ils nous ont interrogés.
- Et ils ont dit que notre idée de vous proposer la mutation était jolie mais qu'il n'était pas sûr que cela soit une bonne solution pour votre planète, reprend Rou. Et ils ont dit que, puisque vous nous avez bien accueillis et que nous sommes revenus en bonne santé nous pouvions retourner chez vous et inviter Kévin et Morgane.
- Et ils ont fait un message pour vos parents, mais comme nous ne pouvons emporter aucun objet, ils ont écrit sur notre dos, dit Lou.
- Cela a pris du temps parce que ce n'est pas facile pour eux d'écrire dans votre langage, dit Rou.
- S'il vous plaît, vous lisez et ensuite vous rincez notre dos avec le tuyau parce que ça nous démange un peu, dit Lou.
Et Charles lit sur le dos de Rou : "Nous vous remercions. Nous invitons vos enfants pour peu de temps dans notre vaisseau."
Puis sur le dos de Lou : "Nous demandons l'autorisation de faire seulement un prélèvement d'ADN."
- Ça fait mal ? s'inquiète Morgane.
- Non, dit Kévin : c'est juste un peu de salive sur un coton-tige.
- Ils ont dit que vous indiquerez les questions que vous souhaitez et ils expliqueront à Morgane et Kévin, dit Lou, en tendant son dos au jet que Mamie Gaby est allée libérer.
Rou en fait autant et tandis que les lettres tracées en blanc s'effacent rapidement le silence s'installe.
- Il faut avouer que c'est bigrement tentant, dit enfin Charles.
- Oh oui, Papa, dis oui ! supplie Morgane.
- Mais de toutes façons Kévin ne peut pas y aller sans l'autorisation de ses parents, dit Geneviève.
- On peut les rappeler ? propose Kévin.
- Si tu veux, dit Charles. Mais tu sais, ils sont sûrement encore en route, ils n'auront peut-être pas envie de répondre avant d'être arrivés pour pouvoir réfléchir à tête reposée. Quand ils ont appelé, avant que je leur dise que nos petits amis étaient partis, j'ai bien senti qu'ils étaient encore très … perplexes.
Kévin décide de tenter tout de même sa chance.
- Allo Maman ? Ils sont revenus et leurs parents nous invitent, ils l'ont écrit sur le dos de Rou. Et je crois que Charles est d'accord. Dis ! Je peux ?… Oui, je te le passe.
- Kévin va un peu vite, dit le Comte. Nous n'avons encore rien décidé mais j'avoue être tenté … Évidemment nous, nous avons déjà passé un moment avec eux et … Attendez, je vous repasse Kévin qui me fait des signes !
- Vous êtes encore loin ? demande Kévin … Une heure ? Écoute, on va vous attendre à la maison, comme ça vous pourrez faire connaissance … Oui, tous les quatre !
- Je crois que je ne m'y ferai jamais, dit Mamie Gaby.
- Cool Mamie ! dit Morgane. Tu vois bien que ça marche ! Ils ont visité le château, maintenant ils vont visiter l'appart de Kévin ! On y va ?
- Vous avez le temps ! plaide Geneviève.
- Oui, mais je pourrai en profiter pour leur montrer mes Lego, dit Kévin.
- Oh oui ! Ça va leur plaire ! dit Morgane Allez, on y va !
Les quatre enfants se sont repris par la main et regardent vers les parents, attendant leur permission. Geneviève se résigne :
- Eh bien allez ! Mais même s'ils sont d'accord, revenez d'abord ici !
- Direct dans ma chambre, à quatre, on risque de faire des dégâts, observe Kévin. On va sur le canapé du salon, d'accord Morgane ?
Ils s'y abattent pêle-mêle et s'en extraient en riant. Volets fermés, il fait presque nuit dans la pièce.
- Attendez ! dit Kévin en manœuvrant la manivelle pour ouvrir le store de la porte-fenêtre. Vous voulez faire un tour sur le balcon ? On peut y aller : personne nous verra, Papa et Maman s'y font bronzer quand il fait beau.
Morgane, Lou et Rou l'y suivent.
- On est au sixième étage, commente Kévin : ça nous fait quand même un beau panorama !
- Oui, dit Rou. Mais tu sais, nous voyons beaucoup de panoramas depuis notre vaisseau.
- C'est vrai, j'oubliais, reprend Kévin, un peu dépité. Allez venez voir ma chambre.
Attendez, je vais d'abord ouvrir le store !
- Venez ! dit Morgane après lui en avoir laissé le temps.
La pièce n'est pas grande. Un petit bureau y trouve place sous le lit surélevé, laissant un maximum d'espace sur la moquette à une étrange construction faite d'éléments emboîtés.
- Qu'est-ce que c'est ? demande Lou.
- C'est son jeu préféré, explique Morgane. Regardez dans les coins il y a aussi une grue, un robot et ça … Je ne sais pas ce que c'est.
- C'est une construction que j'ai inventée, dit Kévin. On peut faire les modèles mais on peut aussi inventer ce qu'on veut. Vous voulez essayer ? Je vous démonte ça et vous faites ce que vous voulez avec les pièces.
Le jeu ne tarde pas à passionner les enfants, les filles autant que les garçons et si on se dispute un peu sur les choix d'architecture, ce n'en est que plus amusant, si bien qu'on ne voit pas passer le temps.
Enfin on entend une clef tourner dans la serrure et les parents de Kévin arrivent, encombrés de bagages.
- T'as pas remis le courant ? dit le papa à Kévin, tandis que la maman embrasse son fils, puis Morgane, puis, sans presque avoir hésité, Lou et Rou.
- J'y ai pas pensé, répond Kévin en allant l'embrasser.
- Dommage ! dit son père. Ça aurait gagné du temps pour le frigo. Alors, c'est ça tes amis ? Bon. J'ai droit aux bisous moi aussi ? Asseyez-vous. Je vais pisser et après faut qu'on cause.
- Claude ! gronde la maman.
- Ben quoi Pascale ? On pisse pas sur leur planète ?
- Nous ne connaissons pas ce mot, dit Rou, timidement.
- Ben …
Kévin hésite puis se décide à faire "psss psss" en montrant son zizi.
- Ah ça ? dit Rou. Je croyais qu'on disait "uriner". Oui, nous le faisons aussi. Mais nous l'avons fait tout à l'heure dans notre vaisseau et nous n'avons pas besoin maintenant.
- Ben voilà ! reprend Claude. Ya pas de mal à en parler !
- C'est vrai, ça, remarque Morgane en souriant tout de même : je sais pas pourquoi nous on a honte !
- La vérité sort de la bouche des enfants ! lance Claude en refermant sur lui la porte des toilettes.
Les parents questionnant, les quatre enfants répondant tour à tour, le point de la situation est fait en quelques minutes.
- Moi je les trouve sympathiques ces gamins, conclut Claude. Et au point où on en est avec nos deux acrobates …
- C'est vrai que ça n'a pas l'air dangereux, dit Pascale. Et si on les empêche ils vont le regretter toute leur vie. Allons, on dit oui, Claude ?
- On dit oui !
- Merci ! Vous êtes les meilleurs parents du monde ! proclame Kévin.
- Avec les miens, corrige Morgane. Et ceux de Rou et Lou sont super aussi !
Après une tournée générale de bisous, les quatre enfants se reprennent par la main et disparaissent sans demander leur reste vers le jardin de Mamie Gaby.
- Ils sont d'accord ! clame Kévin sans préambule.
- Alors on y va ? presse Morgane.
- Attends ! dit Charles. N'oubliez pas : je voudrais savoir tout ce qu'ils pourront vous dire sur cette fameuse mutation.
- On leur demandera, promet Morgane. Et pour l'ADN ?
- Pas de problème, dit Charles.
Une autre tournée générale de bisous précède la cérémonie du départ, cette fois pour le vaisseau qui, depuis plusieurs années, observe la terre sans avoir jamais été repéré.
dimanche 14 décembre 2008
OGMET 7

- Ah vous voilà ! dit Geneviève. Vous nous avez fait peur ! Non mais vous partez comme ça, bille en tête, sans prendre le temps de réfléchir ! Vos amis sont peut-être amphibies mais pas vous ! Ce n'était pas prudent !
- Écoute Maman ! répond Morgane. On était avec eux, la mer est calme et on sait nager : qu'est-ce qui aurait pu nous arriver ?
Tout en parlant, elle jette à ses amis un regard significatif.
- C'est vrai ! Il n'y avait pas de danger ! confirme Kévin en regardant à son tour les jumeaux.
- Nous avons dû rester un peu de temps pour que nos taches disparaissent, explique Lou.
- Vous voyez, nous n'en avons plus du tout, renchérit Rou.
- Bon, dit Charles. Votre pouvoir de voyager, il va bien falloir qu'on s'y fasse. On ne pourra pas vous interdire de vous en servir. Mais vous ne pouvez pas apparaître et disparaître comme ça, tout nus, n'importe où et n'importe quand. La prochaine fois, nous aimerions bien que vous nous en parliez d'abord !
- Promis mon Papa ! dit Morgane en lui passant les bras autour du coup pour lui faire un gros bisou câlin.
- Alors comme ça, sourit Geneviève, c'est bien sûr que ton père n'a plus rien à dire !
- Sois pas jalouse Maminou, reprend Morgane en lui faisant le même câlin. Tu sais que tu es ma Maman préférée !
Kévin la regarde faire avec un sourire où se mêlent amusement et tendresse.
- Chez nous aussi, les filles font comme ça, lui dit Rou en regardant sa sœur avec le même sourire.
- Mes parents ont toujours pas rappelé ? demande Kévin. Il faudrait qu'ils puissent voir Rou et Lou. Je suis sûr qu'ils seraient d'accord.
- Écoute, dit Charles. Ils doivent être en route en ce moment : tu ne t'imagines pas débarquant tout d'un coup sur la banquette arrière avec tes amis !
- Ce serait marrant ! dit Kévin.
- Mais super dangereux ! répond Morgane. Mets toi à la place de ton père !
- Allez ma puce, dit Geneviève. En attendant, va donc chercher le jeu de petits chevaux. Celui-là au moins ne pose pas de questions compliquées. À moins que vous préfériez aller jouer dans ta chambre ?
- Qu'est-ce que vous préférez ? demande Morgane à ses amis. Dans ma chambre on pourrait se mettre de la musique en même temps. Vous aimez notre musique ?
- Nous en avons entendu beaucoup, dit Lou. Quelquefois nous aimons et quelquefois non.
- Nous avons aussi de la musique, ajoute Rou. Elle ne ressemble pas beaucoup à la vôtre mais aussi quelquefois nous aimons et quelquefois non. Nous pouvons écouter celle que tu aimes.
- Elle joue du piano aussi et vachement bien ! dit Kévin, très fier de son amie. Mais ici il n'y en a pas.
- Kévin exagère : j'étudie depuis quatre ans mais … je travaille pas assez, c'est pas encore … Tiens, puisqu'on parle de ça, je vais vous faire écouter la Sonate au clair de lune de Beethoven. Il a écrit ça il y a à peu près deux cents ans. La musique qu'on fait maintenant, il y en a aussi que j'aime, bien sûr, mais ça, j'adore.
- Moi aussi, dit Kévin. Depuis que j'ai écouté avec Morgane. Avant j'écoutais pas vraiment bien alors j'aimais pas trop.
- Nous écouterons bien, promet Lou.
- Nos appareils pour écouter la musique ne ressemblent pas aux vôtres, remarque Rou, tandis que Morgane introduit le CD dans le lecteur.
Mais comme les premières notes retentissent, tout le monde s'assoit par terre et se tait pour écouter. Kévin a passé son bras autour des épaules de Morgane, qui laisse aller sa tête sur son épaule.
- Ce morceau-là, c'est celui qu'elle m'a joué quand je suis allé chez elle, à Pâques, explique-t-il à voix basse.
- Chut ! fait Morgane, un doigt sur les lèvres.
- Tu sais jouer ça ? s'étonne Rou., quand la musique s'arrête.
- Pas le dernier mouvement … euh la partie forte et rapide qu'on entend en dernier, mais le second, avant les vacances je travaillais dessus et le premier, ça va. Pas aussi bien que le disque, bien sûr, mais ça va à peu près.
- Moi je trouve que c'est aussi bien, proteste Kévin.
- Tu es trop gentil, dit Morgane en lui faisant un petit baiser sur la main.
- Dommage que ton piano soit pas là ! dit Kévin.
- Peut-être qu'on pourrait … risque Lou.
- Oui ! Ça c'est une super idée, s'enthousiasme Kévin. On demande la permission à tes parents cette fois. Là il n'y a vraiment pas de danger : chez toi il n'y a personne en ce moment, il n'y a pas de raison qu'ils disent non !
On ne peut pas dire que les adultes se montrent enthousiastes : manifestement, ils préfèrent avoir les enfants auprès d'eux. Mais, faute d'arguments convaincants à lui opposer, il se laissent finalement convaincre par l'offensive de charme de Morgane.
- Mais arrangez-vous pour arriver dans l'entrée pour déconnecter l'alarme avant d'aller plus loin, recommande Charles ! Tu te souviens du code ?
- Et appelle nous au téléphone pour nous dire si tout va bien, ajoute Geneviève.
- Oui pour le code et oui on appelle. Bisous, répond Morgane en reprenant les mains de Kévin et de Lou. L'entrée, la salle des armures, tu te souviens Kévin ? Allez, on y pense tous les deux ! …
- N'ayez pas peur, elles sont vides ! reprend-elle alors que les jumeaux regardent avec surprise les armures alignées debout contre le mur, particulièrement impressionnantes dans la demi-obscurité d'une salle que n'éclairent que deux étroites meurtrières, de part et d'autre de la porte fermée. C'étaient mes ancêtres qui mettaient ça, pour la guerre, au Moyen-Âge. Ça veut dire il y a entre six ou sept cents ans. Peut-être huit cents celle-là, ajoute-t-elle en s'approchant de celle derrière laquelle se trouve le boîtier de l'alarme. Voilà, on peut passer au salon
- Nous avons vu cela dans des films de votre télévision, dit Rou. Mais nous ne savions pas que c'était aussi ancien.
Kévin sourit en se souvenant de ces vacances de Pâques où, entrant pour la première fois dans le château de son amie, il a eu la surprise de le trouver exactement semblable à ce qu'il avait vu dans son rêve. Il se dirige tout droit vers l'un des lourds rideaux qui masquent les fenêtres du salon tandis que Morgane en ouvre un autre.
- Voilà, dit-elle. Comme ça on y verra assez.
- Tu dois appeler tes parents, dit Lou.
- C'est gentil de me le rappeler, dit Morgane en se dirigeant vers l'appareil à cadran habillé de velours posé sur un guéridon.
- C'est avec cela que tu appelles ? s'étonne Rou tandis qu'elle compose le numéro.
- Ben oui ! Ça, ça date pas du Moyen-Âge : le téléphone, ça existe seulement depuis à peu près cent ans, mais cet appareil-là, c'est vrai qu'il est pas jeune, mais il marche encore. Allo ! … Mamie ? Tout va bien, on vous embrasse ! … Vous voulez visiter ? enchaîne-t-elle pour les jumeaux en raccrochant. Suivez-moi.
Dix minutes plus tard, après une visite que Morgane a commentée comme une professionnelle, les voilà de retour dans le salon. Kévin s'est approché du piano, et en a découvert le clavier.
- Tu joues, Morgane ?
La fillette s'assoit sur le tabouret et ouvre sur le pupitre la partition qui y était restée et que les jumeaux regardent avec curiosité.
- La musique que je dois jouer est écrite là, explique-t-elle. Je ne la sais pas par cœur.
- Chez nous aussi on écrit la musique, dit Lou, mais pas comme cela. Et nous n'avons pas non plus d'instrument qui ressemble à celui-ci.
- Installez-vous comme vous voulez, reprend Morgane. Mais vous savez, je suis pas vraiment bonne et en plus c'est juste un piano droit, ça sonne pas comme un piano de concert ! Toi Kévin tu restes à côté de moi et quand je te dis tu tournes la page.
À nouveau les enfants se laissent envahir par l'atmosphère rêveuse de l'adagio, que Morgane interprète avec une jolie sensibilité. Kévin ne s'abandonne pas tout à fait, concentrant son attention pour obéir avec précision à l'ordre qu'il ne peut anticiper car il ne sait pas lire la musique. Mais dans cette attention, sa fusion avec son amie est telle qu'il lui semble presque participer à son jeu. Le silence qui suit les dernières notes témoigne que tout le monde est sous le charme.
- Je m'arrête là, dit enfin Morgane. Pour le deuxième mouvement je ne joue pas assez bien. Il faudra que je travaille encore.
- Nous avons des appareils dans le vaisseau, avec lesquels nous pouvons aussi faire de la musique, dit Rou. Mais toi, ce que tu sais faire avec tes doigts, c'est …
- C'est tellement beau ! enchaîne Lou. J'ai encore les larmes aux yeux.
Kévin ne dit rien. Une fois de plus il a pris la main de Morgane, il regarde son profil qui se détache à contre-jour sur le rectangle de la fenêtre et c'est une véritable adoration qui se lit dans ce regard. Morgane le sent sur elle avec une telle intensité qu'à son tour elle tourne les yeux vers lui.
- Je t'aime ! glisse-t-elle à son oreille. Puis plus fort : tiens, il pleut dehors. On va faire un tour sous la pluie ?
- On peut ? s'étonne Rou. Il n'y a personne habillé ?
- Il n'y a pas beaucoup de terrain à nous autour du château, explique Morgane. Ma famille a été obligée de vendre presque tout. La route qui arrive devant est publique et une fois par semaine on fait visiter pour payer l'entretien. Mais dans le petit bois derrière il y a encore une partie à nous qu'on a clôturée. Avant on avait laissé ouvert mais les gens qui venaient pique-niquer laissaient des bouteilles et des sacs en plastique, alors on en a eu marre. Bien sûr, la clôture, c'est pas un mur, s'il y avait des gens juste à côté ils pourraient nous voir, mais quand il pleut en général il n'y a personne, alors on peut aller y faire un tour. Dans le bois sous la pluie, avec des vêtements qui collent à la peau j'aime pas mais en été, sans rien, j'adore. On a aussi fait une piscine, mais il y a du chlore dans l'eau, alors …
Par la porte de derrière, les quatre enfants sortent et gagnent le petit bois où Kévin, Lou et Rou ne tardent pas à se convaincre qu'ils ressentent tout à fait le même plaisir que la petite châtelaine.
- C'est comme ça aussi chez vous ? demande Kévin.
- D'après les images que nous avons vues il y a aussi des endroits comme celui-ci, répond Lou. Mais pas avec un château semblable. Et puis vous savez, nous n'avons pas passé longtemps chez nos grands parents et près de chez eux il y a des arbres, mais pas beaucoup ensemble comme ici.
- Courir parmi eux et s'amuser à s'accrocher aux branches avec l'eau qui nous tombe dessus, nous n'avions jamais fait cela, dit Rou. C'est …très agréable.
- Nous, on dit supergénial, précise Kévin en souriant.
- Mais nos parents nous disent qu'on dit ça pour n'importe quoi et que ça veut rien dire ! ajoute Morgane. Maman préfèrerait que nous parlions comme vous !
- Mais au fait, remarque Kévin, si vous êtes nés dans votre vaisseau et que vous ne l'avez presque pas quitté, comment ça se fait que vous nagez aussi bien ?
- Le vaisseau est plutôt grand, explique Lou, et il y a dedans … une sorte de grande piscine parce que nous avons besoin de vivre souvent dans l'eau. Rou et moi, nous y passons une grande partie de notre temps.
- Ça doit être … très agréable, dit Morgane.
- Supergénial ! rectifie Rou en riant. Il faut vraiment que vous veniez voir !
- Oh oui ! Il faut ! insiste Lou. Ne voulez-vous pas venir avec nous maintenant ?
- On n'a pas encore la permission de nos parents ! objecte Kévin.
- Nous n'avions pas non plus la permission des nôtres pour venir chez vous, répond Rou.
- Justement, dit Morgane. Peut-être qu'ils ne seraient pas d'accord pour qu'on vienne dans votre vaisseau !
- Nous pouvons aller leur demander la permission et revenir tout de suite ici avec vous, propose Lou.
- Et si nous ne revenons pas ce sera parce qu'ils nous le défendent, ajoute Rou.
- Peut-être qu'ils seront fâchés parce que vous leur avez menti, dit Kévin. Peut-être qu'on vous reverra plus !
- Je ne crois pas, dit Lou. Nos parents sont très raisonnables. Ils vont certainement nous réprimander, mais ils verront que nous sommes de retour sans accident. Donc ils sauront que nous pouvons revenir vers vous sans danger.
- Je pense que Lou a raison dit Rou. Ce serait bien que nous allions demander la permission. Et je pense aussi que s'ils nous permettent peut-être vos parents vous permettront aussi. Et je pense aussi que nous serions tristes de ne pas vous revoir.
- Et nos parents ne souhaitent pas que nous soyons tristes, dit Lou. Mais peut-être il faudra un peu de temps pour obtenir leur permission.
- On va vous attendre un peu ici, dit Morgane. Enfin … au salon, près du piano : pensez au piano pour revenir. Mais si ça dure un peu trop longtemps, on retournera chez Mamie. Si vous êtes décidés à partir, je voudrais vous faire la bise.
Les quatre enfants s'embrassent de bon cœur. Puis Rou et Lou se prennent par la main, ferment les yeux et disparaissent.
- Tu crois qu'on les reverra ? dit Kévin.
- Moi je crois dit Morgane. J'espère, alors je crois. Même si ça prend du temps, je continuerai à croire. On rentre ?
- On est tout mouillés, observe Kévin. On aurait dû préparer une serviette avant de sortir.
- Attends, il y en a peut-être dans le cagibi, près de la piscine.
- Au fait, la piscine, nous, on peut y aller !
Les deux enfants y jouent un moment, puis trouvent une serviette pour se sécher et retournent près du piano attendre leurs amis. Ils y arrivent juste à temps pour entendre sonner le téléphone. Morgane décroche.
- Oui Maman, tout va bien… On était sortis pour jouer sous la pluie dans le petit bois… Euh … On voudrait rester encore un moment … Lou et Rou ont envie de visiter le château et … c'est bien pour jouer à cache-cache … Faim ? Non. Mamie nous a fait manger tout à l'heure. Ah c'est vrai, Kévin était parti chercher le couffin. Tu as faim toi Kévin ?
- Pas vraiment, répond Kévin, conciliant.
- Il a dit "pas vraiment"… Oui, je sais … De toute façons il y a du pain d'épices dans le placard de la cuisine et je sais qu'il adore ça. … Écoute, quand tu veux vraiment qu'on revienne tu nous rappelles, d'accord ?
Morgane raccroche le combiné et enchaîne :
- Viens, on va chercher le pain d'épices.
- Pourquoi tu as dit que Rou et Lou veulent visiter le château et pourquoi tu as dit "je sais" ? interroge Kévin.
- Pour Rou et Lou … j'ai trouvé que ça aurait été trop compliqué à expliquer et …
- Alors quand c'est difficile à expliquer tu préfères mentir, toi ? Ben dis donc alors, quand est-ce qu'on peut te faire confiance ?
- Quand c'est grave ! répond Morgane. Quand c'est grave je mens pas. Mais toi aussi tu as bien menti tout à l'heure aux jeunes du jetski ! Et après, quand on a raconté aux parents …
- Euh ! Les jeunes, on pouvait pas leur dire la vérité ! proteste Kévin. Et pour tes parents, c'est toi qui as commencé !
- C'était pas la peine de les inquiéter, puisque finalement il nous était rien arrivé, plaide Morgane.
- Admettons ! Mais c'est vrai que ça m'arrive aussi des fois, seulement parce que c'est plus facile. Bon.Et pour "oui, je sais" ? C'est quoi que tu sais ?
Morgane rougit un peu.
- Je sais que tu es un amour et que des fois tu peux même un peu mentir pour me faire plaisir. C'est ça que Maman disait et là je mens pas. Tiens mange ! Je te sers un verre d'eau.
C'est au tour de Kévin de rougir un peu. Mais son émotion se dissipe vite dans le pain d'épices.
- Bon et maintenant qu'est-ce qu'on fait ? dit-il un peu plus tard en s'essuyant la bouche.
- On attend.
- Tu voudrais pas me jouer encore quelque chose que tu aimes, au piano ?
- Tu aimes vraiment quand je joue ?
- Vraiment et … je dis pas ça pour te faire plaisir ! ajoute-t-il en riant.
- Tiens écoute ça !
Morgane à mis en place une autre partition et joue, avec toute sa sensibilité, une partition qui a l'air toute simple. Debout près du piano, Kévin écoute, fasciné.
- Et maintenant écoute quand c'est vraiment bien reprend Morgane en introduisant un CD dans le lecteur. Viens !
Kévin la rejoint dans le grand canapé et, lovés l'un contre l'autre, les deux enfants écoutent Glenn Gould interpréter la variation Goldberg N° 25.
- Elle est pas difficile, dit Morgane en allant arrêter le disque, mais quand même, j'ai beau prendre modèle, lui c'est autre chose !
- C'est vrai : je peux pas dire le contraire. Mais quand même, quand c'est toi, je trouve que c'est drôlement beau.
- Et ça, tu aimes ?
Cette fois, ce sont les impromptus de Schubert que Morgane a glissés dans le lecteur avant de rejoindre Kévin dans le canapé et les enfants écoutent … jusqu'à ce que le téléphone sonne à nouveau.
- Oui Papa, d'accord, on arrive… Oui on range bien tout et on a refermé la porte de derrière. À tout de suite !
- Rou et Lou sont pas revenus : cette fois il va falloir expliquer, dit Kévin.
- Laisse-moi faire. C'est pas la peine de dire qu'ils étaient déjà partis tout à l'heure. Ferme le piano et éteins la chaîne s'il te plaît pendant que je vais étendre la serviette dans la salle de bain.
Un instant plus tard, ils se sont repris par la main.
- Dans le jardin ? propose Morgane.
- On y va ! répond Kévin.