jeudi 12 novembre 2009

erratum (entre deux livraisons)

Aux lecteurs fidèles je signale que l'épisode publié le 30/10 contenait une erreur que j'ai rectifiée hier.
Dans le paragraphe qui précède celui de la lettre, celui où l'on voit les enfants revenir des sanitaires, deux traces d'une précédente ébauche m'avaient échappé lorsque j'avais modifié le passage, d'où une incohérence quî a du les surprendre.
Je les invite donc à retourner sur cet épisode pour y trouver l'état définitif du paragraphe en question.

mercredi 11 novembre 2009

Puzzle (2ème partie - II - 1)

II

La jeune femme à la queue de cheval blond foncé arrête sa vieille 205 au pied de l’immeuble. Elle en extrait le petit garçon qui était attaché dans son siège, à l’arrière et elle sonne. Elle a le trac.

C’est sa belle-sœur qui lui a donné cette adresse.

Maintenant que David a trois ans et qu’on l’a accepté à la maternelle, un travail à temps partiel qui lui permette d’aller l’y chercher à quatre heures et demie et de le garder avec elle pour la fin de l’après-midi et le mercredi aussi, qui, avec l’allocation de parent isolé lui apporte de quoi les faire vivre tous les deux, c’est juste ce qu’il lui faut.

La femme de son frère aîné est directrice de l’école primaire proche de la maternelle. Elle lui a parlé de ces enfants de son école dont la mère vient de mourir – mon Dieu, si jeune ! – et dont le père cherche une baby-sitter. Il était venu la voir avant la rentrée, pour lui expliquer la situation, lui dire d’avertir les maîtresses des enfants, qu’elles ne risquent pas une maladresse, mais surtout qu’elles ne s’apitoient pas non plus, les enfants sont courageux et pudiques, ils n’aimeraient pas. Il lui a demandé si elle ne connaîtrait pas quelqu’un pour les prendre à la sortie de l’école et les garder jusqu’à ce qu’il rentre de son travail. Chez eux de préférence.

- Alors j’ai pensé à toi. Je lui ai expliqué en gros ta situation. Je lui ai dit que si ça te convenait ce serait forcément à condition que tu puisses avoir David avec toi quand tu garderais ses enfants. Et il a dit que ce ne serait pas un problème. Je les connais bien ses enfants, tu sais, je les ai eus l’un après l’autre dans ma classe, alors … Ce sont des enfants bien élevés, gentils, équilibrés. Ces dernières années le père était absent, mais il m’a fait bonne impression. Ils habitent un bel immeuble dans la montée de Choulans. On doit avoir un panorama, je ne te dis pas. Moi, à ta place … Veux-tu que je lui téléphone pour prendre rendez-vous ? Pour l’instant c’est sa mère qui le dépanne, mais c’est provisoire : elle habite à Mâcon.

Le rendez-vous a été pris et la voilà ce soir à six heures et demie sonnant à la porte extérieure.

- Oui ?

- Je suis Léa Sibony, nous avons rendez-vous.

- Je vous ouvre ! C’est au troisième étage en face de l’ascenseur.

Clément appuie sur le bouton de l’ouvre porte puis se retourne vers les enfants qui se sont approchés.

- Filez vous mettre un jogging vous deux. Vous n’allez pas la recevoir tout nus !

- C’est vrai, on avait oublié, dit Thibaud.

Et les deux enfants courent dans leur chambre en pouffant de rire. Les joggings sont des plus simples : en fait un sweater et un pantalon à ceinture élastique assorti. Il ne faut que quelques secondes pour les enfiler. Le temps que la jeune femme arrive ils sont déjà de retour, pieds nus mais vêtus, pour l’accueillir.

- Bonjour Léa, disent-ils en chœur.

Et comme David se cache dans les jambes de sa mère, Zoé se met à genoux :

- Bonjour ! Moi c’est Zoé et toi, comment tu t’appelles ?

- Je m’appelle David Sibony et j’ai trois ans, récite le petit.

- Tu veux bien me faire un bisou David ?

On ne résiste pas à Zoé. David sort son pouce de sa bouche pour faire un bisou mouillé que Zoé lui rend sur les deux joues. Et tandis qu’elle essuie discrètement la sienne, Thibaud s’approche à son tour :

- Moi, c’est Thibaud. Bonjour David.

Et il se penche rapidement pour lui faire une bise sur le front.

- Entrez euh … Vous permettez que je vous appelle Léa ? Vous pouvez m’appeler Clément. Et voici ma mère.

- Monique, se présente-t-elle. Mais moi vous ne me verrez pas longtemps car si vous vous mettez d’accord avec mon fils, moi je vais rejoindre mon mari dès ce week-end. Alors je vous laisse discuter tous les deux. Je vous sers un jus de fruit ?

- Volontiers, merci, répond Léa.

- Tu viens jouer avec nous David, propose Zoé en le prenant par la main ?

- Va mon chéri, dit Léa.

***

Quand elle repart, un quart d’heure à peine plus tard, l’accord est conclu. Demain elle ira prendre Zoé et Thibaud à leur école en même temps que David à la sienne, puisqu’elles sont voisines. Elle les ramènera à l’appartement, où Monique les attendra pour cette fois encore, pour l’aider à « trouver ses marques », comme dit Clément. Elle y restera jusqu’à ce qu’il soit là. Il lui donnera un trousseau pour qu’elle puisse entrer à partir du lendemain. Comme ça elle pourra venir aussi faire un peu de ménage.

Le mercredi, elle viendra à partir de neuf heures : Clément s’arrangera pour pouvoir commencer sa journée de travail un peu plus tard que d’ordinaire. Au pire, les enfants resteront seuls quelques minutes : ce ne sont tout de même plus des bébés. Elle pourra les emmener promener s’ils en ont envie et elle aussi, mais pas forcément : ils aiment bien s’amuser tous les deux dans l’appartement. Juste un an de différence, ils ont toujours joué ensemble. Il suffit que Léa soit là pour veiller à leur sécurité et leur faire à manger à midi. Pour le goûter, le mercredi comme les autres jours ils ont l’habitude de se débrouiller seuls : il y a toujours ce qu’il faut à la maison. Elle peut donc s’occuper de David autant que nécessaire. Elle n’aura qu’à apporter ses jouets. D’ailleurs elle a déjà pu constater qu’il fait très bon ménage avec les grands.

- Tu les aimes bien, Zoé et Thibaud, mon chéri ? Ça te fait plaisir de revenir chez eux demain ?

- Oui, dit le petit. J’aime bien. Ils sont gentils. Et on peut courir aussi.

Léa pense à son minuscule studio dont la fenêtre étroite s’ouvre sur une ruelle sombre. Évidemment, dans cet appartement moderne avec son grand balcon dominant la ville, le gamin peut bouger à son aise. Il faudra juste veiller à ce qu’il ne fasse pas de dégâts. Mais elle a pu constater que Clément et sa mère ne sont pas du genre qui empêche les enfants de vivre. Sa belle-sœur avait raison : Thibaud et Zoé sont adorables. On s’est entendu aussi sans difficulté sur sa rétribution. Décidément, cela se présente bien.

***

- Vous la trouvez sympa, Léa ? demande Clément, dès qu’elle est sortie.

- Super sympa, dit Thibaud. Elle a l’air jeune !

- Et David, il est trop mignon ! ajoute Zoé.

- Mais … Tu lui as pas dit qu’on est naturistes ? s’inquiète Thibaud.

- Écoute mon grand, il ne faut pas trop en demander. C’est la belle-sœur de votre directrice, ça a l’air de pouvoir bien marcher avec elle, je n’ai pas voulu risquer de lui faire peur ! Vous savez bien : on vous a dit de ne pas en parler à l’école parce qu’il y a plein de gens qui ne comprennent pas ça, qu’on puisse vivre tout nus. Alors elle, je ne sais pas, mais dans le doute …

- Alors on pourra pas se déshabiller en rentrant de l’école ?

- Ni rester tout nus le mercredi ?

Évidemment, Mélanie aurait voulu qu’ils puissent continuer à vivre comme d’habitude, mais comment faire ? Lui-même a prétexté jusqu’à aujourd’hui la présence de sa mère - les enfants savent qu’en appartement, les adultes nus elle n’aime pas trop – pour rester habillé. En fait il est comme elle : autant il apprécie de vivre nu dans un cadre naturel, autant en appartement, au-delà de quelques minutes autour du temps de la toilette et du sommeil, il ne se sent pas réellement à l’aise. Il s’efforcera sans doute, lorsqu’elle sera partie, de retrouver les habitudes de sa vie d’autrefois avec Mélanie, puisqu’elle l’aurait souhaité, mais pour l’instant il les a perdues et il n’a pas vraiment envie de les reprendre. Et, sans remettre en cause les choix de Mélanie, il lui semble que les enfants ne perdraient rien à prendre un peu de distance avec les leurs.

- Écoutez ! Vous n’aurez qu’à vous mettre en jogging, comme vous êtes là ! Vous êtes à l’aise quand même en jogging, non ? Ça va quand même pas être trop dur, franchement !

- Ben non ! dit Thibaud.

- C’est pas grave, dit Zoé. Mais pour l’instant je peux l’enlever ?

- Bien sûr ma puce, puisqu’on est tout seuls. C’est juste quand elle sera là !

- Tu viens, on va faire notre douche ? propose Thibaud en se déshabillant.

En somme, se dit Clément, ils préfèrent être nus, mais l’être ou pas n’est pas vraiment pour eux un problème. Mélanie y tenait par choix doctrinaire, contre l’éducation reçue, mais elle a réussi à ce que pour eux il s’agisse d’un état simplement naturel et auquel on peut donc renoncer sans état d’âme selon la commodité du moment. N’ont-ils pas du reste un coffre plein de déguisements dont ils aiment à s’affubler pour jouer ? Ne les a-t-elle pas envoyés en colonie de vacances, où il leur fallait bien rester habillés vingt-quatre heures sur vingt-quatre, se baigner en maillot, dormir en pyjama et manger de la viande comme tout le monde ?

***

Leur vie s’organise donc ainsi sans difficulté. Dès le premier jour, sitôt chez eux Thibaud et Zoé sont allés dans leur chambre se changer, leur grand-mère a confirmé que c’était leur habitude et Léa a pensé qu’en effet ils seraient plus à l’aise ainsi dans l’appartement.

Tous les soirs donc, Clément à son retour les retrouve en jogging. Puis, Léa partie, ils courent prendre leur douche - ou plus rarement un bain - ensemble comme ils l’ont toujours fait, et ils restent ensuite nus jusqu’au lendemain matin. Sauf quand ils s’amusent à se déguiser.

Léa sait qu’il leur appartient de ranger leur chambre et de faire leurs lits. Elle n’y entre donc pas en principe, si ce n’est, quand ils n’y sont pas, pour y passer l’aspirateur. David en revanche les y suit volontiers et l’idée ne leur viendrait pas de se cacher de lui pour se changer. Instinctivement pourtant, ils le font d’abord rapidement, échangeant haut contre haut puis bas contre bas sans que le petit, du reste, y prête aucune attention. Puis, sa présence devenant familière, il arrive que l’un ou l’autre soit un instant entièrement nu. La première fois c’est Zoé. David regarde alors avec beaucoup d’attention ce spectacle inhabituel. Elle s’en rend compte et le regarde à son tour, hésitant une seconde. Puis elle rit et enfile tranquillement son jogging. Et David rit aussi. Dès lors et tout naturellement, elle et son frère prennent plus facilement leur temps pour se changer, musardant dans leur chambre à moitié ou entièrement nus sans plus se soucier du petit. C’est à sa mère qu’il ne faut pas se montrer nu et puisqu’elle n’entre jamais dans la chambre quand ils y sont …

Jusqu’à ce soir où, seulement après s’être déshabillés, ils s’aperçoivent que leurs joggings ne sont pas à leur place ordinaire.

- Léa ! T’as pas vu nos joggings ? crie Thibaud.

- Ah c’est vrai ! répond Léa, depuis le dressing où elle est en train de vider le lave-linge. J’ai oublié de vous dire : j’ai trouvé qu’ils étaient sales et je les ai mis à laver.

- C’est vrai, reconnaît Zoé. On a oublié de les laver dimanche.

- Mais c’est fini, ajoute Léa. Je mets tout ça au sèche-linge, vous les aurez tout à l’heure !

Tout en parlant, elle s’est approchée de la porte de la chambre que les enfants ont laissée ouverte.

- Ben … Oui mais comment on va faire en attendant ? demande de l’intérieur Zoé qui, tout naturellement, s’en approche aussi pour lui parler.

- Vous n’avez qu’à mettre vos pyjamas !

- Quels pyjamas ? demande étourdiment la fillette.

- Ben, ceux de la colo, maligne ! intervient son frère. Maman les avait rangés dans notre armoire quand on est revenus !

C’est seulement à ce moment qu’arrivée devant la porte, Léa s’aperçoit que Zoé est nue et que, derrière elle, c’est dans la même tenue que Thibaud est en train d’ouvrir le meuble. Elle ne paraît pas scandalisée, non, mais surprise tout de même. Assez pour que Zoé se rende enfin compte de la situation.

- Oh pardon ! s’excuse-t-elle, sans pour autant esquisser le moindre geste pour se cacher. On était déjà déshabillés quand on a vu que …

- Pas la peine de vous excuser, répond Léa en souriant. À votre âge, moi je peux bien vous voir tout nus … si vous ça ne vous dérange pas !… Et je vois que ça n’a pas l’air de vous déranger ! continue-t-elle en riant. Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire de pyjamas de la colo ? Vous ne pouvez pas mettre ceux avec lesquels vous avez dormi la nuit dernière ?

- Ben … hésite Thibaud. C’est que …

- Ya qu’à lui dire ! décide Zoé. On va pas tout le temps faire des cachotteries ! En fait des pyjamas, on en avait pour la colo, bien sûr, mais ici on n’en met jamais. Maman trouvait que c’est mieux.

Léa va de surprise en surprise. Instinctivement, elle regarde la petite fille de la tête aux pieds.

- Ah bon ? Je comprends mieux … murmure-t-elle. Et… je vois que tu es bronzée de partout aussi …

- Ben oui ! On est naturistes ! avoue Thibaud.

- Papa voulait pas qu’on te le dise parce qu’il avait peur que ça te choque et que tu veuilles plus t’occuper de nous. Tu vas pas nous laisser tomber, dis, Léa !

Naturistes ? Léa sait vaguement de quoi il s’agit mais elle ne s’est jamais sentie concernée et elle n’aurait pas imaginé l’être dans de telles circonstances. Concrètement il ne s’agit que d’une petite fille de huit ans qui est toute nue devant elle avec son frère de neuf ans parce que leur mère qui vient de mourir les a élevés comme ça, et qui lui demande de ne pas les laisser tomber. Ces petits orphelins dont, jour après jour, elle s’est étonnée de découvrir la force dans leur fragilité, elle s’y est déjà attachée. Cette nudité qui pour eux est en réalité source originelle d’équilibre et de force, dans son imaginaire à elle, quand s’y ajoute la supplication de Zoé, c’est la fragilité qu’elle évoque. Léa n’a pas besoin de s’interroger pour savoir qu’elle est bien trop émue pour être choquée.

- Bien sûr que non mes poussins, voyons ! répond-elle en caressant les cheveux de la petite. Moi j’ai pas été élevée comme ça. Je ne dors pas toute nue et David non plus. Et quand j’avais votre âge, avec mes frères, même celui qui a juste un an de moins que moi, on se voyait jamais tout nus. Mais si vos parents pensent que c’est bien, moi ça ne me dérange pas !

- T’es super cool ! s’écrient les deux enfants en se précipitant sur la jeune femme pour l’embrasser.

- En fait, reprend Zoé qui, soulagée de pouvoir enfin parler librement, ne met plus de limites à ses confidences, les joggings, c’est pour toi ! Nous, avec Maman on restait tout nus tout le temps à la maison, comme à la Sablière. Et avec Papa aussi.

- C’est quoi la Sablière ?

- C’est là où on était en vacances avec Papa, Mamie et Papy, explique Thibaud. Si tu veux on te montrera les images. C’est vachement grand, et en bas il y a une rivière et tout le monde est tout nu, sauf des fois dehors le matin quand il fait trop froid. Mais ici Maman disait qu’avec vingt degrés dans l’appart on n’a pas besoin de s’habiller. Et c’est vrai qu’on a pas froid. On a l’habitude !

C’est à ce moment que, cherchant machinalement son fils des yeux, Léa l’aperçoit au milieu de la chambre en train de se déshabiller.

- Hé ben David ! Qu’est-ce que tu fais ?

- Tout nu ! répond le petit. Moi aussi je veux tout nu !

- Tu vois, lui aussi il préfère, s’exclame Zoé en riant.

- Bien sûr, tiens, reprend Léa en riant aussi. Il vous voit rester comme ça depuis un moment qu’on bavarde, alors comme il veut toujours faire tout comme vous ! Mais Zoé et Thibaud vont pas rester tout nus, David ! Ils vont mettre leurs pyjamas !

- C’est vrai ! dit Thibaud en retournant vers l’armoire. Tant pis David ! Une autre fois peut-être ! ajoute-t-il sur un ton de parodie.

- Passe moi le mien ! soupire Zoé.

- Oh mais si c’est seulement pour moi, vous faites comme vous voulez mes enfants ! Si c’est comme ça que vous avez été élevés, moi je suis pas là pour vous embêter !

- Alors on n’est pas obligés ? s’empresse de demander Zoé.

- Vous êtes bien sûrs que votre père serait d’accord ?

- Papa, il veut qu’on fasse tout comme avec Maman, explique Thibaud. C’est juste qu’il osait pas te parler de ça. Mais si tu es d’accord !

- Je suis d’accord pour que vous fassiez … comme votre maman voulait, conclut Léa que l’émotion étreint dès qu’on évoque la maman défunte.

Les pyjamas retournent sans plus tarder dans l’armoire et David, qui attendait, hésitant, reprend son déshabillage où il l’avait laissé.

Léa le regarde faire, hésitante à son tour. Comment interdire à son fils ce qu’elle autorise aux deux autres ? Après tout, à trois ans …

- Je peux l’aider ? demande Zoé.

- D’accord : aide-le.

Zoé s’accroupit pour détacher les chaussures qui empêchent le bambin de se débarrasser de son pantalon.

Ce n’est qu’une heure plus tard qu’elle remarquera soudain que le petit zizi de David n’est pas tout à fait pareil à celui de Thibaud et que Léa trouvera bien difficile d’expliquer à des enfants élevés sans religion que les petits garçons juifs sont circoncis. Mais Thibaud et Zoé, qui ont toujours su que les usages de leur propre famille ne sont probablement pas compris dans celles de leurs camarades, sont tout prêts à admettre qu’on puisse en avoir d’autres qu’ils ne connaissaient pas. Thibaud s’inquiète seulement de savoir si « ça fait mal ». Mais Léa le rassure : on a fait ça à David quand il était tout petit et il est donc habitué à avoir le gland découvert. Thibaud essaie de découvrir le sien, constate qu’on peut le faire facilement mais qu’il se recouvre de lui-même dès qu’on recommence à bouger et n’y pense plus.

Quand Clément rentrera, avant qu’en allant embrasser les enfants qui jouent dans la chambre il constate qu’ils sont nus tous les trois, elle se dépêchera de tout raconter, anxieuse de sa réaction. Il confirmera qu’ils n’ont pas menti et que, si vraiment ça ne lui pose pas de problème, à elle …

vendredi 6 novembre 2009

Puzzle (2ème partie I)

2ème partie

I

Ils ont fait l’amour avec une sorte de gravité fervente. Leurs corps se réapprenaient, se retrouvaient et les circonstances exaltaient leur émotion. Après quoi la migraine et les nausées se sont à nouveau emparées de Mélanie. Elle s’emportait contre elle-même, contre la maladie, se reprochait de lui laisser cette image-là, à lui qui venait de partager à nouveau l’amour avec elle comme les apôtres de Jésus avaient partagé son dernier repas. Et il lui disait pour la consoler que ça lui rappelait quand elle était enceinte, en s’efforçant de sourire.

Puis la crise s’est apaisée. Il lui a proposé de rester avec elle jusqu’au lendemain, de la mener à l’hôpital au lieu de la laisser y aller en ambulance comme elle l’avait prévu, n’osant plus conduire sa voiture. Elle a accepté en se reprochant sa faiblesse. Mais il lui a dit qu’il ne pourrait pas partir maintenant en la laissant là, toute seule, que c’était lui qui avait besoin de rester près d’elle, de l’accompagner aussi loin qu’on le lui permettrait avant de retrouver leurs enfants.

Ils ont réussi à manger un peu, parce que c’était raisonnable. Ils ont dormi ensemble, corps contre corps sans plus oser faire l’amour de peur de déclencher une nouvelle crise mais blottis, chacun étant pour l’autre à la fois l’enfant qui a peur et le parent qui rassure, désarmés et confondus dans leur nudité partagée.

Jusqu’à l’heure du départ ils se sont tenu chaud ainsi. Ils en avaient besoin malgré la chaleur extérieure. Puis il l’a conduite à Pierre Wertheimer, à Bron, et là elle lui a demandé de la laisser, refusant qu’il emportât d’elle l’image d’une femme prisonnière d’une chambre d’hôpital.

Il a ramené la voiture montée de Choulans, il est remonté dans l’appartement vide pour y chercher son casque. Il est passé par la chambre des enfants pour reprendre des forces devant le cadre familier de leur vie. Puis il a repris la route.

***

La monotonie de l’autoroute lui laissait le loisir de penser. Et bizarrement, à mesure qu’il s’éloignait de Lyon, il lui semblait qu’une distance s’établissait entre ce qu’il était et ce qu’il venait de vivre.

Alors que deux jours plus tôt il croyait sincèrement que son histoire avec Mélanie était finie, pourquoi tout à coup l’idée qu’elle pouvait mourir demain lui était-elle intolérable ? Pourquoi tout à coup cet amour renié, oublié, les avait-il submergés l’un et l’autre ?

Évidemment, qu’une femme qu’il avait aimée, qui était la mère de ses enfants, mourût peut-être à trente-deux ans, cela n’avait pas pu le laisser indifférent. Mais que l’urgence de répondre à son appel se soit imposée à lui toutes affaires cessantes, aurait-il pu le croire ? L’urgence, c’était bien le mot. En retardant cet appel jusqu’à la veille de son hospitalisation, Mélanie ne lui avait pas laissé le temps de réfléchir. En fait elle l’avait manipulé, une fois de plus. Et subitement il enrageait à cette idée qu’elle était tellement plus forte que lui, que c’était elle qui, toujours, avait tout décidé pour eux deux comme pour leurs enfants. Le danger était-il tel qu’elle le disait ? N’avait-elle pas saisi ce prétexte pour le rappeler sans perdre la face si l’envie l’avait prise de le récupérer ?

Mais pourquoi aurait-elle eu cette envie ? Pour rendre leur père à ses enfants ? Elle si lucide, si froidement déterminée, n’en était-elle pas capable ?

Puis il se reprochait ces pensées comme une mesquinerie de médiocre cherchant encore à rabaisser celle que naguère il s’était lassé d’admirer au point de se détruire lui-même dans l’alcool. Pourquoi donc vouloir trouver de mauvaises raisons à cet appel au secours : il fallait bien que l’amour fût resté là, endormi au fond d’eux-mêmes pour qu’il ait suffi à le réveiller. Car enfin ces heures qu’ils venaient de passer ensemble étaient bien réelles et n’avaient pas pu mentir.

Terrassée par la maladie, Mélanie l’orgueilleuse, l’infaillible, s’était souvenue de lui l’hésitant, le fuyant, et l’avait appelé au secours. Si c’était une revanche que sa faiblesse avait longtemps espérée dans l’attente de cet appel, il l’avait. Une revanche ? Ou une réhabilitation ? N’était-ce pas la même chose ? Pourquoi entre deux mots nommant la même réalité choisir le moins noble ? Il se souvenait de ce qu’elle disait : « S’il est vrai que nous cherchons plus ou moins consciemment à ressembler à l’image que nous nous faisons de nous-mêmes, mieux vaut nous voir meilleurs que nous sommes que pires. Ne pas en être dupes, évidemment, ne pas croire que c’est arrivé, mais ne pas non plus nous complaire dans le mépris de nous-mêmes, qui ne mène à rien. » À rien. À l’alcoolisme éventuellement. C’était encore elle qui avait raison.

Cette espèce de bonheur désespéré qu’il venait de goûter avec elle, c’était peut-être aussi celui d’être enfin, après avoir triomphé de sa propre maladie, celui des deux qui protégeait, celui qui allait prendre les responsabilités. Même si elle lui avait tout préparé.

Qu’en serait-il si elle guérissait ? Oublierait-elle ce moment pour retrouver cette supériorité qui l’avait écrasé. Ou s’en souviendrait-elle pour reconstruire avec lui un couple mieux équilibré ?

On verrait bien. Pour l’instant, l’occasion lui était donnée d’être enfin pour ses enfants un père à part entière et c’était là-dessus qu’il lui fallait se concentrer.

***

Ses parents devaient être à la rivière avec les petits quand il est arrivé. Il a appelé leur numéro, se doutant qu’en son absence ils avaient dû y emporter leur téléphone. Il a simplement dit :

- Je suis là.

- Les enfants sont dans l’eau, a répondu Monique. Mélanie ?

- Je l’ai conduite à l’hôpital. On l’opère demain.

- Je crois qu’il faut le dire aux enfants.

- Oui. C’est à moi de le faire.

- Nous allons remonter.

- Laisse les jouer. Remontez comme d’habitude. Je vais leur expliquer mais … il y a quand même encore de l’espoir, ce n’est pas la peine de dramatiser. Je vais réfléchir à la manière de leur en parler.

***

Il réussissait à sourire en les voyant arriver si beaux, si heureux de vivre.

- Papa !

Ils se précipitaient pour l’embrasser. Ils réclamaient l’explication promise.

- Alors écoutez-moi bien, a-t-il dit en s’asseyant.

Les petits se sont approchés et, debout face à lui pour que leurs regards se croisent mieux, ils ont écouté.

- C’est votre maman que je suis allé voir à Lyon, a-t-il dit pour commencer.

- Alors vous êtes plus fâchés ? a tout de suite demandé Thibaud.

- Non mon chéri mais … Il faut que vous sachiez que votre maman est malade.

- Ça on sait a dit Zoé, soudain grave. Elle vomit souvent et elle a mal à la tête et des fois elle se met en colère et après elle nous demande pardon.

- Elle est vraiment malade mes petits.

- Mais on la soigne ? a demandé Thibaud anxieux.

- Oui, bien sûr. Mais en ce moment elle est à l’hôpital parce qu’il faut l’opérer et elle ne va pas être guérie tout de suite.

Les enfants ne disaient rien. Leurs yeux plongeaient dans ceux de leur père, attendant qu’il en dise plus, qu’il les aide à comprendre le cataclysme.

- En attendant qu’elle soit guérie, elle m’a demandé de revenir habiter avec vous, pour que ça ne change pas trop votre vie. Alors samedi prochain Papy et Mamie vont vous ramener chez vous. Moi je partirai un peu plus tôt pour passer chercher des affaires là où j’habite, et je vous attendrai à l’appartement.

- Et quand elle sera guérie, tu vas pas repartir, dis ! a demandé Zoé.

- Je ne crois pas ma puce, répond-il en l’attirant plus près de lui pour l’embrasser. Tu sais, elle va peut-être rentrer à la maison bientôt, mais elle ne sera pas encore complètement guérie, elle aura encore besoin d’être soignée, alors elle préfère que je sois là pour m’occuper de vous. Et peut-être que quand elle sera vraiment bien on aura encore envie de rester ensemble.

- On pourra aller la voir ? a demandé Thibaud.

- Non mon grand. Les enfants ne sont pas admis pour les visites à l’hôpital. Et puis Maman ne voudrait pas que vous la voyiez avec des pansements, des tuyaux, tout ça. Vous avez déjà vu à la télé comment c’est les gens qu’on vient d’opérer ! Même moi, même avant, elle n’a pas voulu que je l’accompagne à l’intérieur de l’hôpital. On pourra juste téléphoner pour avoir des nouvelles.

Il y a un silence. Les petits en ont besoin pour réaliser ce qu’ils viennent d’entendre. Enfin Thibaud murmure timidement :

- Elle va pas mourir, dis, Papa !

Que répondre ? A-t-on le droit de tromper la confiance des enfants ?

- On va faire tout ce qu’on pourra pour la guérir, mon chéri, mais …on ne peut pas être vraiment sûr …

De grosses larmes débordent en silence des yeux des deux enfants, que leur père prend ensemble dans ses bras.

- Vous pouvez pleurer mes petits. C’est normal. Mais il faut garder l’espoir. Votre maman n’a pas voulu vous parler de son opération avant que vous partiez parce qu’elle voulait que vous profitiez bien de vos vacances ici. Et bien sûr elle veut que vous le sachiez maintenant, elle ne veut pas vous mentir ! Mais pour lui faire plaisir il faut ne pas trop vous inquiéter. Il faut vous amuser comme d’habitude. D’accord ?

Monique et Robert, qui se tenaient à quelques mètres pour assister à la scène sont rentrés précipitamment dans le mobil home pour que les enfants ne les voient pas pleurer. Puis, pendant le reste de la soirée, tout le monde s’est efforcé de faire bonne figure.

***

Il y a ce moment de solitude où, tandis que le corps fatigué appelle en vain le sommeil, l’esprit s’entête à imaginer ce qu’on ne veut pas imaginer. Un moment qui peut être très long. Puis, quand ce combat de l’esprit contre lui-même finit par détruire toute cohérence de la pensée, on bascule enfin.

Et l’on retrouve au réveil cette sourde inquiétude comme on retrouverait la douleur d’un membre malade. Et l’on s’immerge dans la vie quotidienne en espérant que l’habitude apporte une sorte d’anesthésie. Et en se le reprochant. Mais il faut donner aux enfants l’image de la sérénité. Et l’on ne peut s’empêcher de penser que c’est peut-être un alibi.

En leur présence, pour fixer leur attention sur des détails positifs et pratiques, Monique s’applique à interroger Clément sur la façon dont il va s’organiser seul avec eux, avec son travail. Il va leur rester une semaine de vacances et la rentrée à préparer. Puis il y aura les horaires de sortie de l’école, et les mercredis. Il faudrait peut-être qu’il essaie de trouver une baby-sitter.

- En attendant, je pourrais peut-être rester quelques jours avec vous, que ça te laisse le temps de te retourner. Papy rentrerait à Mâcon, lui, parce qu’il faut rouvrir le bureau de tabac. Pour quelques jours il saura bien se débrouiller seul.

- Évidemment, ça m’arrangerait, dit Clément. Tu es d’accord Papa ?

- Bien sûr mon garçon ! Alors les enfants, c’est d’accord : je vous la prête, mais ne me l’abîmez pas, rendez la moi en bon état !

- Promis, Papy ! répondent les enfants en riant.

L’inquiétude est là, chez eux aussi, présente en permanence en arrière-plan, prête à saisir toute occasion de refaire surface. Mais à leur âge la mort des parents reste sans doute de l’ordre de l’impensable. Et la pulsion de vie est plus forte, ils sont plus aptes que la plupart des adultes à vivre sans réserve l’instant présent.

La journée se passe et un témoin extérieur la jugerait semblable aux autres.

En fin d’après-midi, Clément appelle l’hôpital. Mélanie a donné son nom sur le formulaire qu’on lui a fait remplir avant l’opération, pour qu’on l’admette à recevoir des nouvelles.

L’intervention est terminée, mais la patiente est tombée dans le coma. Aucun pronostic n’est actuellement possible.

Et trois jours se passent sans aucune évolution. Tout est suspendu et on a l’impression insupportable de s’installer dans cette parenthèse, alors qu’on cède à la peur de ce qui la refermera.

Et puis, au soir du vendredi, c’est l’hôpital qui appelle. Tout est fini. Et à la douleur se mêle un horrible soulagement, parce que la certitude est finalement plus supportable que la peur.

***

La société de Pompes Funèbres à laquelle Mélanie s’était adressée prend en main l’emploi du temps de façon très professionnelle. Les proches n’ont qu’à se laisser guider, à collaborer dans une sorte de somnambulisme douloureux. Les uns sanglotent, les autres n’ont pas de larmes. Chacun survit comme il peut.

Après la crémation, c’est Clément qui reçoit l’urne pour aller l’immerger selon la volonté de Mélanie. Les enfants la regardent s’enfoncer dans le courant du fleuve. Ils sauront désormais que ce qui restait du corps de leur mère achève de se diluer dans la nature comme elle l’a souhaité.

Enfin, accompagnés de leur grand-mère, ils se retrouvent avec leur père dans cet appartement où elle ne reviendra plus jamais, pour y reprendre leurs habitudes, y recommencer à vivre comme elle leur avait appris à le faire.

mardi 3 novembre 2009

à suivre ...

Et maintenant ? La suite de l’histoire, je la connais mais comment la raconter ? En attendant vos réponses à cette question j'avais continué à jouer le témoin extérieur. Mais des réponses, il n'y en a pas eu. Donc je choisis moi-même et je reprends mes prérogatives de conteur. Car maintenant que vous avez fait plus ample connaissance avec les principaux protagonistes de cette histoire, il me semble que ce serait dommage de ne jamais parler de ce qui ne se voit pas de l'extérieur.
J'écris donc dans cette perspective et je mettrai la suite sur ce blog en plusieurs fois, à mesure que le texte sera arrêté.
A bientôt pour le numéro 1 de la 2ème partie.

samedi 31 octobre 2009

Puzzle (1ère partie 3)

La moto roule sur des routes de montagne. Fabienne, les bras passés autour de la taille de Clément, a appuyé la tête contre son dos.

***

Ils sont arrivés devant chez Fabienne. Elle descend la première.

- Tu viens ?

- Je te suis.

Il range la moto et la rejoint dans l’entrée de l’immeuble.

- Attends, il faut que je te dise ... C’est dommage qu’on ne se soit pas rencontrés plus tôt parce que je suis obligé de partir demain. Mais puisqu’on est tous les deux sur Lyon, on pourrait se revoir si tu veux bien.

- Oui, répond-elle d’une voix hésitante. Bien sûr ! Excuse-moi je ne m’attendais pas … J’espérais qu’on pourrait avoir quelques jours … Remarque, moi aussi il faut que je remonte sur Lyon mais … J’avais encore une semaine ici. Tu peux pas rester avec moi jusqu’à demain matin ?

- Si, bien sûr ! Mais je ne me voyais pas t’annoncer ça au réveil !

- C’est vrai que …

Elle s’est engagée dans l’escalier.

- Tu viens ?

Il la suit. La porte du studio refermée derrière eux, elle se pend à son cou.

- Tu es vraiment obligé de partir demain ?

- J’ai promis à mes enfants de les rejoindre dans les Cévennes, où ils seront en vacances avec mes parents pour quinze jours. Il y a trois mois que je ne les ai pas vus alors tu comprends …

- Bien sûr, tes enfants … Tes parents habitent là ?

- Non ils ont un bureau de tabac en Saône et Loire, à Mâcon . Mais ils emmènent les enfants dans un camping, en pleine nature, au bord de la Cèze.

- Ça doit être sympa … Si j’osais … Écoute, si tu me trouves indiscrète n’hésite pas à me le dire, je te comprendrai, mais … Si tu pars demain matin, tu ne pourrais pas m’emmener ? J’ai… J’ai envie de te connaître mieux. J’aimerais bien te voir avec tes enfants, tu sais, je crois que ça dit plein de choses sur un homme. Tu n’aurais qu’à me présenter comme une copine de Lyon et en fin de journée tu me jetterais à la gare la plus proche pour continuer le voyage.

- Si ça t’aide à me pardonner de te quitter déjà … Seulement il faut que je t’avertisse. Le camping, c’est un centre naturiste. Ils ont dû y arriver cet après-midi et ils m’attendent demain pour le déjeuner. Et si tu veux y entrer …

- Ah tes parents et tes enfants aussi ? Et bien sûr pour y entrer il faut se déshabiller !... Moi …

- À la rigueur, pour quelques heures tu peux circuler en paréo, tu risques juste de croiser des gens qui te foudroieront du regard, mais à la piscine ou à la rivière, il faudra l’enlever … À toi de voir …

- Au fond … Sans personne que je connaisse, à part toi bien sûr mais avec toi … Je crois que je pourrais. Mais… de quoi je vais avoir l’air avec mes marques ?

- Ça, tu ne seras pas la seule ! Tu sais, il y a pas mal de naturistes qui ne veulent pas se priver d’aller à la plage dès le printemps et … rien qu’ici par exemple, pour trouver une plage où on puisse bronzer nu il faut faire de la route ! Alors ils arrivent avec leurs marques et ça ne gêne personne !

- Alors tu m’emmènerais ?

- Pourquoi pas ?

Il l’embrasse. Ses mains remontent sous le tee-shirt …

***

Le soleil est haut dans le ciel.

À l’entrée de la Sablière, Clément ressort du local d’accueil et rejoint Fabienne qui l’attend près de la moto. Il consulte sa montre.

- On y va. Ils doivent nous attendre au mobil-home.

La moto suit la route qui descend sur quelques centaines de mètres au milieu de la végétation, puis emprunte un chemin de terre et s’arrête à côté d’une Clio grise. Deux enfants nus abandonnent sur la table en plastique de la terrasse leur partie de dames pour se précipiter vers Clément.

- Papa !

Ils l’ont crié en même temps et s’accrochent à son cou avant même qu’il ait mis la moto sur sa béquille. Un couple portant allègrement la soixantaine, également nu, sort à ce moment du mobil-home, affichant un large sourire de bienvenue. Fabienne reste en retrait, comme retranchée derrière la moto, manifestement embarrassée.

Après avoir embrassé tendrement ses enfants puis ses parents, Clément revient vers elle.

- Voici Fabienne, que j’ai rencontrée sur la Côte. Comme je vous l’ai dit au téléphone, elle habite Caluire, elle n’est pas naturiste mais, l’occasion se présentant sous ma forme séduisante, elle a eu envie de voir de plus près de quoi il s’agissait. Et je la conduis ce soir à la gare de Bollène d’où elle regagnera ses pénates… Fabienne, comme tu l’as compris, voici ma mère, Monique, mon père, Robert, et mes enfants, Zoé et Thibaud.

- Soyez la bienvenue, Fabienne, dit Monique en lui tendant la main. Entrez donc vous déshabiller. Mais pour le déjeuner, si vous préférez garder un paréo il n’y a pas de problème.

- Bonjour Fabienne, dit à son tour Robert en tendant la main.

- Bonjour Fabienne, disent à peu près en chœur les deux enfants en retournant à leur partie de dames.

- Les enfants, il va falloir dégager la table pour l’apéritif, dit Monique.

- Ça fait rien, on va finir par terre, répond Thibaud en prenant le jeu.

Fabienne est entrée après avoir pris son sac dans les sacoches de la moto. Clément, lui, se déshabille dehors sans plus de façons.

- Jolie fille ! lui glisse son père.

Clément le regarde en souriant :

- On s’est rencontrés il y a deux jours. Comme ça tout de suite on se plaît bien mais … Che sera sera !

Fabienne ne tarde pas à ressortir, enveloppée d’un paréo léger.

- Je peux vous aider Monique ?

- Papa, viens voir ! Thibaud triche !

- Non je triche pas ! Elle voit pas qu’elle peut prendre et y a rien à faire pour lui faire comprendre que souffler n’est pas jouer !

- Tu sais que chez les vrais joueurs on ne souffle pas, on oblige à prendre, ça règle le problème ! dit Clément en s’accroupissant près d’eux.

- Moi je préfère souffler, si elle voit rien tant pis pour elle !

- Oui mais le gros avantage d’obliger à prendre c’est qu’on peut tendre des pièges. Tiens tu vois, si elle fait ça…

- Ben ! Je prends !

- Oui, et elle t’en prend trois ! Si on joue souffler, tu fais semblant d’avoir rien vu et elle t’en souffle qu’un !

- Ah oui ! Bon, après on verra mais pour l’instant je préfère comme ça !

- Mais si Papa t’avait rien dit …D’abord c’est trop tard, t’avais déjà joué, proteste Zoé.

- C’est vrai ça, j’aurais pas dû m’en mêler, conclut Clément. Allez Thibaud, sois beau joueur, laisse la te prendre ces trois pions… De toutes façons, tel que ça se présente, si tu gagnes pas t’es vraiment nul !

- C’est pas drôle, boude Zoé. C’est toujours lui qui gagne !

- Il est juste un peu plus grand que toi ! Mais va, quand tu seras un peu plus entraînée je suis sûr que vous ferez jeu égal.

Il s’est relevé en tenant Zoé dans ses bras. Elle en profite pour se blottir contre lui, câline.

- Et moi ! proteste Thibaud.

- Tu aimes encore les câlins, un grand garçon comme toi ?

Clément s’assoit dans un des fauteuils en plastique, un enfant sur chaque genou, posant alternativement un bisou dans les cheveux de l’un et de l’autre.

- C’est joli ! dit Fabienne à Monique, tandis qu’elles ressortent ensemble portant verres et bouteilles.

- Ça me fait plaisir à voir, parce que ce n’est pas souvent qu’ils sont ensemble, dit Monique avec un soupir. Ils s’adorent mais … que voulez-vous, les grandes personnes ou prétendues telles ne sont pas toujours raisonnables !

- Je sais, dit Fabienne. Mais les miens … Je n’imagine pas leur père comme ça avec eux…

Elle rit.

- Vraiment pas !…

- Il était très câlin quand il était petit, lui aussi, se souvient Monique. Voyons : Robert un pastis bien noyé, moi un panaché, Clément un jus d’ananas et vous ?

- Je veux bien aussi un pastis… bien noyé !

- On peut avoir un coca ? demande Zoé.

- Un pour deux alors : n’allez pas vous remplir l’estomac de gaz avant de manger, répond la grand-mère.

***

Ils sont tous les six au bord de la Cèze, parmi les autres familles naturistes. Les enfants se baignent, grimpent sur les rochers en demandant à leur père, assis sur la berge à côté de Fabienne, de les regarder plonger. Les grands parents se sont allongés à l’ombre d’un buisson, quelques mètres en arrière. Fabienne a étendu sur le sol le paréo qu’elle portait. La position assise lui permet encore de ne pas étaler sa nudité.

- Tu t’y fais ? demande Clément.

- Ça va… C’est plutôt plus facile que je ne croyais, avec cette ambiance familiale. Ils n’ont pas du tout l’air de se rendre compte qu’ils sont tout nus ! C’est déjà ce qui m’a tout de suite frappé avec tes parents. À leur âge … Ils ne sont pas mal du tout mais enfin … Moi, imaginer mes parents et mes enfants nus ensemble… Complètement impensable. D’ailleurs mes parents, je ne les ai jamais vus nus et mes enfants, je te l’ai dit, Anaïs est encore petite mais Bruce… D’ailleurs eux non plus ne m’ont jamais vue nue. Ni moi ni leur père ! Enfin, Anaïs, j’ai quelquefois pris mon bain avec elle, mais c’était quand elle était plus petite, trop pour s’en souvenir. Ici c’est vraiment … Avec en plus ce cadre quasi sauvage, c’est une autre planète.

- Et tu aimerais y vivre ?

- Pour l’instant, pas vraiment. Tu vois, je suis bien, tout à l’heure je vais me lever avec toi pour aller me baigner et j’ai bien compris que personne ne va me regarder, enfin pas autrement que si j’étais en maillot … malgré mes marques. Mais je ne peux pas dire que je me sente chez moi, si tu vois ce que je veux dire.

- Normal pour une première fois. Tu sais, contrairement à mes enfants, moi non plus je n’y ai pas été habitué tout petit ! Mes parents non plus je ne les avais jamais vus nus jusqu’à … il y a quatre ans, après notre séparation.

- Il y a un rapport ?

- Oui. Autant tout te dire. C’est Mélanie, mon ex, qui nous a entraînés dans tout ça. Elle non plus ce n’était pas son éducation, ses parents étaient plutôt bourges, école catho etc. mais quand ils ont divorcé elle a décidé de tout remettre en question…

- Ça j’en connais d’autres, mais ça ne conduit pas nécessairement au naturisme !

- Tu veux vraiment que je remonte aux origines pour l’explication ?

- Oh oui ! Tu sais bien que j’adore les histoires !

- Bon, alors je te répète ce qu’elle m’a raconté. Donc, au départ, fille unique vivant avec ses parents dans un appart bon standing Montée de Choulans, école catho etc... En fait ça fait un certain temps que ses parents ont une liaison chacun de leur côté mais ils restent ensemble pour elle. Pas très câlins, mais enfin elle ne se doute de rien. Ils attendent qu’elle ait passé un BTS de secrétariat trilingue, à vingt et un ans, pour lui révéler la situation. Ils ont décidé de divorcer, ils partent chacun de son côté en lui laissant l’appart. « Pour solde de tout compte », c’est comme ça qu’elle l’a ressenti. Ils l’avaient acheté ensemble, en le lui donnant ils s’offrent une bonne conscience tout en évitant de se le disputer. Coup de blues, alcool, accident de voiture, hôpital, rééduc. La kiné la prend sous son aile et l’emmène en vacances avec sa petite famille à Euronat. La révélation. Et comme quand elle fait quelque chose ce n’est pas à moitié, elle est allée beaucoup plus loin que sa kiné. Elle s’est mise à vivre nue en permanence chez elle, plus d’alcool, ça l’accident y était aussi pour quelque chose mais plus de viande, la totale quoi ! Tu sais même chez les naturistes les plus convaincus, c’est une minorité. Puis on s’est rencontrés sur le terrain d’un club lyonnais, où j’avais suivi par curiosité un collègue de travail qui le fréquentait en famille. Moi, j’étais du genre conformiste par paresse. Quand j’habitais chez mes parents, on pouvait par hasard se voir nus entre deux portes sans problème mais ça arrivait rarement et c’était tout. Je crois que j’étais assez immature. Son enthousiasme m’a fasciné. J’ai suivi. Elle, au fond, je ne sais pas ce qui lui a plu. Peut-être ce pouvoir qu’elle avait sur moi. Elle m’a invité dans son appart. Elle avait même trouvé un boulot en télétravail pour y vivre en liberté. Et … j’y suis resté. Quand on a eu ces deux petites merveilles on a continué à vivre nus et ils ont poussé comme ça. Elle y tenait particulièrement.

- Ça ne leur a pas posé de problème quand ils sont allés à l’école ?

- Non, pourquoi ? Ils ont poussé avec un schéma très simple : à la maison avec Papa et Maman on vit tout nus, ailleurs on vit habillés. Tes enfants n’iraient pas à l’école en pyjama je suppose !

- C’est vrai. Excuse-moi, continue.

- Non, pas de problème ! Il a juste fallu les avertir que sur leurs dessins aussi il fallait être habillés à l’école.

Fabienne rit.

- Ah oui ! J’imagine la tête de la maîtresse en les voyant dessiner leur famille à poil !

- Remarque, on aurait pu lui expliquer ! Non c’est plutôt vis-à-vis des copains. Mais elle a raison tu sais : nos enfants, je les sens super bien dans leur peau, dans leur corps. Ils savent que les fringues c’est juste un truc qu’on met parmi les autres pour faire comme tout le monde.

- C’est vrai qu’on les sent dans leur état naturel ici. Je n’aurais pas imaginé à ce point … Mais attends, j’essaye d’imaginer et il y a encore un truc qui accroche. Quand on sonne à la porte chez vous, enfin … chez eux, chez ton ex ?

- On ne va pas ouvrir à poil bien sûr ! D’abord parce que ça aurait des chances de choquer celui à qui on ouvre, et même sans ça, lui, il est habillé ! Lui ou elle … Nus ensemble, ça va, habillés ensemble, ça va, mais nu en face de quelqu’un qui est habillé ça ne va pas. On a toujours un jogging sous la main. Un jogging parce que ça s’enfile en quelques secondes et que si tu sonnes et que quelqu’un vient t’ouvrir en jogging tu ne remarques rien d’anormal.

- Évidemment … En fait ce n’est pas compliqué.

- On avait tout pour être heureux, quoi. C’est moi qui ai déconné.

- Une autre femme ?

- Pire : l’alcool.

- Je suis bête, c’est vrai que tu m’en as parlé. Moi forcément je pense tout de suite à une autre femme parce que c’est ce qui m’est arrivé avec mon mari. Mais je croyais que tu avais adopté son régime.

- Oui. Mais au bout d’un certain temps je me suis dit qu’un verre avec des collègues en sortant du boulot, ça ne serait pas désagréable et qu’elle n’en saurait rien. C’était nul. Mais je pense que j’étais avec elle un peu comme un gamin qui aime ses parents mais qui en a marre de leur obéir. La première fois qu’elle s’en est aperçue à mon haleine elle m’a fait une scène. J’ai promis de ne pas recommencer et naturellement, j’ai recommencé. Et là, c’était l’engrenage : j’avais honte de ce que je faisais, j’avais honte de lui mentir, et plus j’avais honte plus je buvais. Jusqu’au jour où j’ai eu un accident avec les enfants dans la voiture. Rien de très grave, mais l’alcootest a parlé. Et alors là … J’avais mis les enfants en danger, je risquais de recommencer, je n’étais plus fiable, elle m’a viré, en me disant de ne pas revenir tant que je ne serais pas désintoxiqué pour de bon.

- Dur !

- Dur. Aujourd’hui je la comprends : c’est vrai que je mettais les enfants en danger. Et son intransigeance, je n’ai pas à m’en plaindre puisque c’est pour ça, entre autres, que je l’aimais. Mais sur le moment, ça ne m’a pas aidé, c’est sûr. J’étais complètement désemparé, j’ai plongé encore plus profond. J’ai mis du temps à remonter. C’est là que mes parents entrent en scène. Pour commencer, c’est grâce à eux que je n’ai pas perdu le contact avec mes enfants. Ils les adoraient et ils appréciaient leur mère. Le naturisme à la maison, ils étaient plutôt réservés mais ils considéraient que ça nous regardait. Quand Mélanie m’a viré ils sont restés en relations. Elle a accepté de les leur confier quelques jours de temps en temps. Elle savait que j’en profiterais pour les voir mais ça, elle n’était pas contre dans ces conditions-là.

Pour que les enfants soient à l’aise chez eux, mes parents ont admis qu’ils ne changent rien à leurs habitudes : rester nus autant qu’ils en avaient envie, même si Mamie et Papy, eux, préféraient vivre habillés. Mais l’appartement de mes parents, c’est pas grand. Alors ils ont fait un essai tous les deux sans rien dire à personne, ici parce qu’ils s’étaient renseignés sur internet et que le site leur avait plu. Et comme ils ont vu qu’ils pourraient s’habituer, ils ont proposé d’y emmener les enfants l’été suivant. Voilà. C’est la troisième année qu’ils y reviennent passer deux semaines et la deuxième que je les y rejoins. Ils adorent. Sinon en juillet les enfants vont en colo, comme tu peux le constater en les regardant : bras et jambes bronzés et le reste plus clair. Pas vraiment blanc parce que chez eux il y a le balcon avec le soleil le matin, et que leur mère a dû les emmener à Miribel les week-ends de printemps. Dans quelques jours il n’y paraîtra plus !

- C’est vrai, j’ai entendu dire qu’il y avait une zone où le naturisme est autorisé au bord du lac. Mais toi et leur mère …

- Je te l’ai dit, il n’y a que deux ans que je suis vraiment clean. Et d’ailleurs, avec les alcooliques anonymes, le naturisme m’y a aidé. J’avais laissé tomber : ma période de révolte contre Mélanie, mais le copain dont je t’ai parlé tout à l’heure m’y a ramené. Ça a été un chemin pour me réconcilier avec mon corps. Me retrouver comme avant avec les petits aussi. Puis Mélanie, au départ je lui en avais voulu mais plus maintenant … Je ne l’ai pas revue depuis ces quatre ans, la rancune s’est refroidie … en même temps que l’amour... Et puis… j’ai repris goût à la vie de célibataire … comme tu as pu le constater !

- Comme moi … Enfin moi, à temps partiel ! Mon ex-mari prend les enfants classiquement, un week-end sur deux et la moitié des vacances. Ce que je fais pendant ce temps ne les concerne pas, ça ne déborde jamais sur leur temps à eux.

- Tu n’as jamais été tentée ?

- Pas jusqu’à présent. Trop compliqué. Les enfants aiment leur père. Ils ont déjà eu un peu de mal avec sa nouvelle femme et leur gamine mais je ne sais pas comment ils supporteraient de me voir le remplacer. Surtout Bruce, évidemment. Puis en fait, non, moi non plus je n’en avais pas envie…

Mais à ce moment elle s’abandonne contre lui dans un mouvement qui n’est pas dépourvu de sensualité. Il pose un baiser rapide sur ses cheveux et se lève :

- Tu viens te baigner ?

Elle le suit sans hésiter.

- Bouh ! Elle est froide dis donc ! s’exclame-t-elle, de l’eau jusqu’aux aisselles.

Il se rapproche d’elle :

- Tu as pu t’en rendre compte, ici on peut voir une belle femme nue sans avoir de réaction … visible. Mais quand on est nu en public il vaut mieux éviter les contacts physiques trop tendres !

- Ah bon, c’est pour ça que …

Elle rit.

- C’est vrai que ce n’est pas vraiment l’endroit ! Dommage ! Mais si tu veux on pourra se revoir à Lyon, je te donnerai mon numéro. Le second week-end de septembre je suis libre !

Ils sont ressortis et sont en train de se sécher sommairement quand les enfants les rejoignent.

- On a faim ! dit Zoé.

- Venez goûter ! appelle justement Monique en exhibant un paquet de biscuits.

Suivant les enfants, Clément et Fabienne viennent s’installer auprès d’elle.

- Ça va Fabienne ? demande Robert.

- Oui, pourquoi ?... Ah vous voulez dire … En fait vous voyez, je commence à oublier que je suis nue ! Bon appétit les enfants !

- Merci répondent-ils, la bouche pleine.

***

Par la route, tous les six remontent vers le mobil home. Clément a pris le couffin où l’on a mis les serviettes. Fabienne porte son paréo jeté sur une épaule. Clément et elle s’arrêtent un instant pour admirer le panorama le la vallée. Zoé, qui courait devant avec son frère revient vers eux en sautillant.

- Tu me portes, Papa ? Je suis fatiguée !

- Tu en as l’air, ça fait peur ! Allez grimpe sur mes épaules, coquine !

***

Devant le mobil home, Fabienne et Clément, rhabillés, se dirigent vers la moto.

- Vous ne voulez pas manger un morceau avant de partir ? propose Monique. Ça va vous faire tard ! une petite omelette, vite fait !

- Il ne faudrait pas rater mon train, s’inquiète Fabienne.

- Bah, si on le rate, je n’aurai plus qu’à t’amener jusqu’à Lyon, dit Clément.

- Moi je ne dis pas non ! répond Fabienne.

- Alors va pour l’omelette, Maman, conclut Clément. Mais ne t’inquiète pas si tu ne me vois pas rentrer ce soir !

- On va manger ? demande Thibaud.

- Seulement ton père et son amie, qui ont de la route à faire mon chéri. Nous, nous dînerons un peu plus tard. Celui-là, continue Monique en riant, il est toujours prêt à manger ! Allez donc vous doucher en attendant tous les deux !

- Quand Papa sera parti ! plaide Zoé. Tu seras là demain, Papa ?

- Bien sûr ma puce !

***

Dans la nuit, la moto s’arrête devant une villa. Fabienne ôte son casque et dit :

- Tu entres ?

Elle ouvre le portail et Clément pénètre dans le jardin et arrête le moteur. Il extrait les bagages de Fabienne des sacoches de la moto et la suit dans la maison, où il les pose à terre, puis il ôte à son tour son casque. Fabienne a allumé l’électricité. Du petit vestibule le couple passe dans un salon à l’ameublement banal. Fabienne se pend au cou de Clément.

- Tu n’as pas besoin de repartir avant demain matin ?

Il lui sourit et la prend dans ses bras.

***

Sur la terrasse, devant le mobil home, Clément lit un mail sur l’écran de son ordinateur portable. Dans le jour qui décline, Thibaud et Zoé reviennent des sanitaires collectifs serviettes sur l’épaule et trousse de toilette à la main. Leur bronzage désormais presque uniforme atteste que quelques jours ont passé. À leur arrivée, Clément referme l’appareil en s’efforçant de sourire.

- Ça y est, vous êtes récurés ?

- On est tout propres, tu peux sentir ! répond Zoé.

Clément se baisse et flaire bruyamment ses deux enfants.

- Mmm ! Ça sent bon. Je crois que je vais pouvoir vous manger !

Et les prenant tous les deux à la fois entre ses bras il les couvre de baisers au hasard de ce qui se présente tandis que les enfants poussent des cris qui se terminent en éclats de rire. Monique et Robert sont sortis pour profiter de cette image du bonheur.

***

Clément sort du mobil home et s’étire dans l’air matinal. Sa mère sort derrière lui, une enveloppe à la main.

- Clément, dit-elle, Mélanie m’a donné cette lettre pour toi, mais elle m’avait fait promettre de ne pas te la donner avant ce matin. Je profite de ce que les enfants ne sont pas encore levés …

- Bizarre, dit Clément en prenant l’enveloppe. Au bout de quatre ans !...

- Je te laisse lire. Mais je lui ai trouvé mauvaise mine…

Clément lit la lettre en silence et son visage reflète une intense émotion. Enfin il la tend à sa mère qui lit à son tour :

Bonjour Clément.

Je préfère t’écrire parce que ce ne serait pas facile au téléphone.

Je sais que je ne t’ai pas fait de cadeau à un moment où tu avais besoin d’aide, mais c’est aux enfants que je pensais, tu peux le comprendre. Maintenant aussi, c’est à eux que je pense et j’espère que toi aussi.

Voilà. Je vais probablement mourir. Ce n’est pas du roman : c’est comme ça. J’ai une tumeur au cerveau. Un cancer. On va essayer d’opérer parce que c’est la seule chance de me guérir, mais il y a un gros risque, et même si je survis à l’opération ce n’est pas gagné. J’en aurai pour un bout de temps à l’hôpital avec les traitements complémentaires et personne ne sait comment j’en sortirai.

Les enfants ne se doutent de rien pour l’instant. Je ne veux rien demander à mes parents. Tu connais leur situation : leurs petits-enfants, eux ils les aiment bien mais ni le mari de ma mère ni la femme de mon père n’en ont rien à foutre. Et de toutes façons, si j’ai répudié leur éducation pour moi ce n’est pas pour leur confier celle de mes enfants … Et puis quoi c’est toi leur père, même si j’ai eu l’air de l’oublier depuis quatre ans.

Je sais que tu les vois quand ils sont avec tes parents, je sais que ça se passe bien. Je sais aussi que tu peux compter sur eux au besoin pour les enfants. Tu es probablement avec eux à la Sablière en ce moment. Il paraît que tu n’as plus bu depuis presque deux ans. J’espère que pour eux tu auras la force de continuer.

Je n’ai ni le temps ni la force de tourner autour du pot, alors voilà ce que je voudrais que tu fasses, si c’est possible. Sinon … fais pour le mieux.

Quand vous quitterez la Sablière, je serai déjà à l’hôpital. J’y entre lundi prochain. Ça va être dur pour les enfants. Alors si tu pouvais venir habiter avec eux … Tu comprends, je voudrais qu’ils soient dans leur cadre, dans leurs habitudes, qu’à part moi, rien ne soit changé pour eux. Tu n’aurais qu’à dormir dans ma chambre.

Fais- moi juste signe pour me dire si tu es d’accord. Tu trouveras sur mon bureau toutes les explications dont tu auras besoin pour préparer la rentrée.

Dis à tes parents que je les remercie pour tout et que je les aime. Je compte sur toi.

Je t’embrasse quand même, si tu ne m’en veux pas trop.

Mélanie

- Mon Dieu mon petit ! dit Monique. Moi qui espérais …

- Tu as son téléphone ?

Il frissonne et va chercher une serviette sur le séchoir pour se la mettre sur les épaules.

- Il est encore tôt, elle dort peut-être, objecte Monique, tout en lui tendant son portable et un petit carnet.

- Ça m’étonnerait. Elle a retardé mais mon signe, elle doit l’attendre. Pour les enfants …

Il s’éloigne de quelques pas.

- Mélanie ? … Oui, c’est moi. Je … Je suis bouleversé naturellement. Évidemment tu peux compter sur moi pour les enfants mais… Je voudrais te voir, qu’on en parle. Je peux venir ? … Je devrais être là en fin de matinée. Je … je t’embrasse.

Il revient vers sa mère.

- J’y vais !

- Déjeune d’abord mon grand. Ne pars pas à jeun !

- Pas très faim, tu t’en doutes… Mais je vais être prudent, d’accord.

***

Les enfants sortent alors que Clément embrasse ses parents avant de prendre sa moto.

- Tu t’en vas Papa ? demande Zoé.

- Il faut que j’aille à Lyon ma chérie.

- Tu vas voir ta copine ? demande Thibaud. T’avais dit que tu restais avec nous jusqu’à samedi prochain !

- Non mon grand. Je suis obligé d’y aller, mais ce n’est pas pour elle. Je … Je reviendrai vite … Ce soir … Ou demain …. Et je vous expliquerai, c’est promis.

Il les embrasse tous les deux très fort, puis il coiffe son casque et démarre doucement.

***

La sonnerie retentit dans l’entrée de l’appartement de Mélanie.

- Oui ?

- C’est moi, Clément.

- Je t’ouvre.

Elle hésite un instant puis s’enveloppe d’un paréo qu’elle noue derrière sa nuque avant d’ouvrir la porte de l’appartement devant Clément qui sort de l’ascenseur. Ils se regardent longuement dans les yeux. L’émotion est palpable.

- Merci d’être là, dit enfin Mélanie en s’effaçant pour le laisser entrer.

Clément a pris ses mains.

- J’ai longtemps espéré que tu m’appellerais tu sais. Puis je ne l’attendais plus et j’avais fini par me persuader que je ne le souhaitais plus. Et puis …

- Je t’avais viré pour les enfants, je te rappelle pour les enfants … Les enfants ont bon dos. Je t’en voulais de m’avoir déçue et j’étais trop orgueilleuse pour te rappeler. Toi aussi sans doute … Mais maintenant c’est moi qui ne suis plus en état d’assumer les enfants et ils ont besoin de toi. Et tu es là. Tu sais quand la mort s’approche les choses prennent une autre perspective … Tu veux un café ?

- Je veux bien.

Il la suit dans la cuisine.

- Mais tu ne vas pas mourir ! Si on t’opère c’est tout de même bien pour te guérir !

- Tu sais j’ai réclamé la vérité et comme j’étais seule avec les enfants, qu’il fallait bien que je m’organise, on me l’a donnée. Pour l’instant, à part des migraines et des nausées, des sautes d’humeur aussi qui m’ont inquiétée pour les enfants, ça va. Mais sans opération ça va se dégrader rapidement et sans espoir. Des fonctions qui vont se bloquer sans prévenir. L’opération c’est la seule chance, mais je peux y rester et si j’y survis ça ne suffira pas. Et même avec les traitements complémentaires on ne sait pas trop dans quel état ni pour combien de temps. Très peu de chances d’en sortir vraiment.

- À ce point ?

- À ce point. Au point que je ne suis pas sûre de souhaiter me réveiller après l’anesthésie. De toutes façons, il va bien falloir que les enfants s’habituent à vivre sans moi. Au moins ils seront avec toi… Toujours deux sucres ?

- Non, je n’en mets plus.

- C’est vrai qu’en quatre ans les habitudes peuvent changer. Mais s’il te plaît, je voudrais que pour les enfants ça change le moins possible …

- Tu penses à l’habitude de vivre nus ? C’est vrai que chez moi je l’avais plus ou moins perdue mais ne t’inquiète pas à ce sujet : au retour de la Sablière on continuera tout naturellement, eux et moi. Tu les as trop bien réussis pour que je prenne le risque de les abîmer ! Ce sera déjà assez dur …

Ils se sont assis pour boire leur café. Elle sourit.

- Merci de me dire ça. C’est vrai qu’on les sent bien dans leur peau. Tout le monde me le dit, même ceux qui n’imaginent pas pourquoi. Parce que je reste persuadée que le naturisme y est pour beaucoup.

- En tout cas le résultat est là et je n’ai aucune raison de penser le contraire. Je sais que tu es une maman formidable.

- J’ai essayé mais … je ne suis pas vraiment fière de t’avoir écarté. Et je sais que tu as fait de ton mieux de ton côté dans le peu d’espace que je t’ai laissé. Les enfants t’aiment et ils seront heureux avec toi.

Sur la table, Clément a pris la main de Mélanie. Elle hésite à continuer.

- Tu es … vraiment disponible pour eux ?… Je veux dire… Je suppose que depuis le temps… Enfin tu n’as personne ?

Il hésite.

- J’aurais honte de te mentir. Des brèves rencontres et puis … Il y a seulement quelques jours une jeune femme divorcée avec deux enfants avec qui ça aurait peut-être pu … Mais on ne s’était rien promis et ça n’a plus aucune importance … C’était quand je croyais que je t’avais oubliée. Et de toutes façons plus rien ne compte que les enfants.

- Tu avais le droit et tu l’as encore… Mais nous sommes d’accord : les enfants d’abord.

Elle le regarde intensément.

- Je te fais confiance. Vraiment. Pas juste parce que je n’ai pas le choix.

- Tu peux.

Elle se lève et va vers son bureau, dans le living où il la suit.

- J’ai pensé à quelques détails pratiques. Les enfants hériteront de l’appartement. Il n’y aura pas de droits de succession, on est dans la limite de l’abattement, mais il y aura des frais de notaire. Ne t’inquiète pas : je gagnais assez d’argent pour élever nos enfants alors je leur ai ouvert un compte à chacun, où j’ai mis tout ce que tu m’as envoyé pour eux. Ils auront largement de quoi payer. Tu trouveras tous les papiers dans ce tiroir. J’ai aussi écrit à mes parents, pour qu’ils sachent bien que si tu t’installes ici avec les petits c’est parce que je te l’ai demandé, que je te fais confiance et qu’ils doivent en faire autant. Ils ne demandent sûrement pas mieux mais ils auraient pu se croire obligés de … Et puis j’ai pensé aussi : toi tu as une moto, pour les enfants ça ne va pas. Moi, même si finalement je m’en sortais, ce n’est pas demain que je serais en état de conduire sans risque. Alors j’ai préparé un certificat de vente…fictif évidemment …

Elle s’assoit devant le bureau, sort un papier du sous-main et le signe.

- Voilà. Je vais te donner la carte grise et tu n’auras qu’à la faire mettre à ton nom.

Il la regarde, admiratif.

- Tu as pensé à tout ! Et je suppose que ce n’est pas la peine de discuter !

- À tout, j’espère. Il faut bien. Et il va falloir que tu t’habitues à le faire à ma place ! Tiens, tu as pensé à mes obsèques ?

Elle a dit cela d’un ton enjoué. Il baisse la tête, pinçant les lèvres.

- J’ai parlé de ça aussi à mes parents, reprend-elle. J’ai laissé mes instructions à une société de Pompes Funèbres. Le contrat est aussi dans ce tiroir. Il suffira de les appeler le moment venu. Et ils récupèreront l’argent sur mon compte en banque : il paraît que ça se fait et il y a ce qu’il faut. Je veux une incinération sans office religieux. Une urne biodégradable que vous irez immerger dans le Rhône en aval de Lyon. Tout ça se diluera et s’en ira vers la mer. En aval parce que je veux que les petits puissent voir passer l’eau, en ville, sans se dire que mes cendres sont peut-être dedans.

- Comment fais-tu pour en parler avec… ce détachement ?

- « Mourir, la belle affaire » comme chantait Brel … Dormir et ne plus se réveiller, voilà tout … Simplement, j’aurais bien aimé voir grandir les enfants … Je n’ai pas voulu leur en parler, je ne veux pas les revoir avant l’opération, pas d’adieux, c’est trop dur. Pour moi et encore plus pour eux. Je préfère qu’ils se souviennent de moi… normale, quoi. Tu leur diras que je suis à l’hôpital, que c’était urgent et que je les aime. Qu’ils se souviennent de ça. Que leur maman et leur papa les aiment plus que tout au monde. Je crois que ça les aidera à grandir.

Des larmes ont jailli de ses yeux pendant qu’elle parlait. Ceux de Clément débordent à leur tour. Il prend les mains de Mélanie et les baise avec ferveur. Elle vient enfin contre lui et il referme ses bras sur elle.

- Ce n’est pas juste !...

Elle ne répond pas. Elle reste blottie contre lui, le visage contre son épaule. Il reprend :

- Je me sens tellement … nul… Je voudrais pouvoir t’aider et je ne peux rien …

- Si. Tu me fais du bien. En ce moment il me semble que tu m’aimes et ça me fait du bien.

Il caresse ses cheveux et y pose des baisers.

- Je n’ai aimé personne comme toi …

- Je ne sais pas. C’est peut-être seulement que tu es ému mais …ça m’aide à te demander une dernière chose …

- Quoi mon amour ?

- Tu veux bien me faire l’amour encore une fois ?

Clément ne dit rien. Ses yeux s’emplissent de larmes tandis que ses mains caressent le corps de Mélanie avec une infinie tendresse, puis dénouent le paréo qui glisse sur le parquet. Il s’agenouille et sa bouche glisse sur les seins, le ventre. Elle dit : « Viens ! » et l’entraîne vers la chambre …

vendredi 30 octobre 2009

Puzzle ( 1ère partie 2)

Par un sentier escarpé Clément et Fabienne descendent vers un petit bassin naturel qu’on aperçoit en contrebas dans le lit de l’Estéron. Ils croisent une famille en train de remonter vers la route : deux adolescents précèdent un couple, les parents sans doute.

- On vous laisse la place, profitez en ! lance le père avec un clin d’œil.

Ils s’installent sur un grand drap de bain pour pique-niquer. Personne en vue. Clément a ôté ses bottes et trempe ses pieds dans l’eau.

- On se baigne ?

- Elle n’est pas trop froide ?

- Si tu n’es pas trop frileuse.

Fabienne se déshabille. Sous ses vêtements elle porte un bikini. Elle explique :

- Comme tu m’avais parlé de cette halte, j’ai pris mes précautions, tu vois !

Clément se déshabille à son tour. Il porte un shorty qui peut aisément passer pour un maillot.

- En même temps, nous sommes seuls, dit-il. Ça te dérange si je me baigne nu ?

- Après cette nuit, tu trouverais ça un peu ridicule que ça me dérange, non ? En fait j’avoue : j’aime bien te voir nu.

- Moi aussi !

Il l’attire contre lui et dégrafe son soutien-gorge. Debout corps contre corps, les pieds dans l’eau, ils finissent de se déshabiller mutuellement et c’est elle qui les entraîne dans le bassin où ils s’ébrouent :

- Bouh ! C’est frisquet ! s’exclame Fabienne.

Clément l’a reprise dans ses bras.

- J’adore tes seins avec la chair de poule et le tétin tout petit ! dit-il en les effleurant de ses lèvres.

- Si quelqu’un nous voyait …

- Viens. Un peu plus bas c’est moins bien pour se baigner mais … mieux abrité.

Ils récupèrent leurs affaires et, toujours nus, descendent le torrent en marchant dans l’eau.

Un peu plus tard, le soleil au zénith éclaire dans le fond de la gorge un grand drap de bain sur lequel deux corps nus reposent, allongés côte à côte.

Fabienne s’assoit, fouille dans le sac d’où elle sort les deux sandwiches enveloppés dans du papier blanc.

Un moment plus tard, elle repose après y avoir bu la bouteille d’eau de source, tandis que Clément, assis à côté d’elle, achève son pan bagnat. Elle s’essuie la bouche du dos de sa main.

- Tout compte fait j’avais faim !

Elle s’allonge en chien de fusil, la tête sur les genoux de Clément.

- Tu me la racontes ton histoire marrante ?

Clément sourit :

- Tu es sûre d’avoir trente trois ans ? À te voir comme ça, tu as l’air d’une petite fille ! En fait je suis venu ici parce qu’une fille avec qui je correspondais sur internet depuis un certain temps m’y avait donné rendez-vous. On avait parlé de plein de choses, on était bien sur la même longueur d’ondes, elle habitait ici, les vacances, pour se rencontrer en vrai c’était l’occasion et puis … Au rendez-vous, avec les signes de reconnaissance convenus je trouve un mec !

- Non !

- Si ! Il s’est excusé. Il m’a raconté une histoire assez émouvante mais… Je ne sais pas si c’était vrai et de toutes façons je la trouvais plutôt inquiétante.

- Raconte !

- Le mec pouvait avoir trente ans. Il m’a dit qu’il y a cinq ans sa sœur jumelle avait été tuée dans un accident, qu’il n’arrivait pas à faire son deuil. La photo qu’il avait mise en ligne c’était la sienne et en prenant son identité il se donnait l’impression de prolonger sa vie… Quand j’avais proposé qu’on se rencontre il n’avait pas su comment s’en sortir. Et puis, avant de m’avouer la vérité il avait eu envie de me voir en chair et en os.

- Et comment tu as réagi ?

- Je ne pouvais pas lui en vouloir, si son histoire est vraie. Elle est plausible et le mec n’est pas antipathique, mais … Moi, un gars qui peut à ce point prendre l’identité d’une sœur jumelle morte, ça me fait quand même un peu peur. On s’est quittés sans rancune mais … définitivement. Et puis, comme j’étais là j’ai décidé d’y rester les quelques jours que j’avais prévus.

- C’est romanesque ! J’adore ! Mais je crois qu’à ta place j’aurais réagi comme toi. Et tout compte fait … moi je trouve que ça finit bien ton histoire.

- On peut dire ça …

- Je voulais dire que … Tu aurais pu rentrer direct à Lyon ! précise-t-elle en se frottant contre lui.

- Mais le Destin en avait décidé autrement ! reprend-il sur un ton grandiloquent en la prenant dans ses bras. Tu es adorable !

***

Plus tard encore, Fabienne et Clément, rhabillés, remontent vers la route. Au bord du bassin où ils s’étaient baignés tantôt, ils surprennent un jeune couple et deux enfants de cinq ou six ans qui se baignent nus. Les adultes font un mouvement pour se cacher mais Clément dit :

- Ne vous dérangez pas, on ne fait que passer !

On échange des sourires et tandis qu’ils remontent le sentier, Fabienne dit :

- J’avoue que cette petite famille en pleine nature, c’est … idyllique. Mais moi, mes parents m’ont inculqué une pudeur rigoureuse. Mon ex, c’est pareil alors nos enfants … Mon fils surtout, depuis qu’il est capable de se laver tout seul je ne l’ai plus vu tout nu !

- Chacun ses idées mais franchement, on n’était pas bien tout à l’heure, quand on descendait le torrent ? Et quand on pique-niquait ?

- On n’était que tous les deux, quand on descendait tu ne me voyais pas puisque tu marchais devant moi en regardant où tu mettais les pieds et …on était pratiquement en train de faire l’amour !

- Et le pique-nique ?

- C’était la suite ! Non, honnêtement, je ne sais pas si c’est parce que toi je te sens tellement à l’aise mais nue avec toi, ça va. C’est drôle, c’est la première fois. Je suis bien avec toi.

- Moi aussi.

***

La moto roule sur des routes de montagne. Fabienne, les bras passés autour de la taille de Clément, a appuyé la tête contre son dos.

***

Ils sont arrivés devant chez Fabienne. Elle descend la première.

- Tu viens ?

- Je te suis.

Il range la moto et la rejoint dans l’entrée de l’immeuble.

- Attends, il faut que je te dise ... C’est dommage qu’on ne se soit pas rencontrés plus tôt parce que je suis obligé de partir demain. Mais puisqu’on est tous les deux sur Lyon, on pourrait se revoir si tu veux bien.

- Oui, répond-elle d’une voix hésitante. Bien sûr ! Excuse-moi je ne m’attendais pas … J’espérais qu’on pourrait avoir quelques jours … Remarque, moi aussi il faut que je remonte sur Lyon mais … J’avais encore une semaine ici. Tu peux pas rester avec moi jusqu’à demain matin ?

- Si, bien sûr ! Mais je ne me voyais pas t’annoncer ça au réveil !

- C’est vrai que …

Elle s’est engagée dans l’escalier.

- Tu viens ?

Il la suit. La porte du studio refermée derrière eux, elle se pend à son cou.

- Tu es vraiment obligé de partir demain ?

- J’ai promis à mes enfants de les rejoindre dans les Cévennes, où ils seront en vacances avec mes parents pour quinze jours. Il y a trois mois que je ne les ai pas vus alors tu comprends …

- Bien sûr, tes enfants … Tes parents habitent là ?

- Non ils ont un bureau de tabac en Saône et Loire, à Mâcon . Mais ils emmènent les enfants dans un camping, en pleine nature, au bord de la Cèze.

- Ça doit être sympa … Si j’osais … Écoute, si tu me trouves indiscrète n’hésite pas à me le dire, je te comprendrai, mais … Si tu pars demain matin, tu ne pourrais pas m’emmener ? J’ai… J’ai envie de te connaître mieux. J’aimerais bien te voir avec tes enfants, tu sais, je crois que ça dit plein de choses sur un homme. Tu n’aurais qu’à me présenter comme une copine de Lyon et en fin de journée tu me jetterais à la gare la plus proche pour continuer le voyage.

- Si ça t’aide à me pardonner de te quitter déjà … Seulement il faut que je t’avertisse. Le camping, c’est un centre naturiste. Ils ont dû y arriver cet après-midi et ils m’attendent demain pour le déjeuner. Et si tu veux y entrer …

- Ah tes parents et tes enfants aussi ? Et bien sûr pour y entrer il faut se déshabiller !... Moi …

- À la rigueur, pour quelques heures tu peux circuler en paréo, tu risques juste de croiser des gens qui te foudroieront du regard, mais à la piscine ou à la rivière, il faudra l’enlever … À toi de voir …

- Au fond … Sans personne que je connaisse, à part toi bien sûr mais avec toi … Je crois que je pourrais. Mais… de quoi je vais avoir l’air avec mes marques ?

- Ça, tu ne seras pas la seule ! Tu sais, il y a pas mal de naturistes qui ne veulent pas se priver d’aller à la plage dès le printemps et … rien qu’ici par exemple, pour trouver une plage où on puisse bronzer nu il faut faire de la route ! Alors ils arrivent avec leurs marques et ça ne gêne personne !

- Alors tu m’emmènerais ?

- Pourquoi pas ?

Il l’embrasse. Ses mains remontent sous le tee-shirt …

***

Le soleil est haut dans le ciel.

À l’entrée de la Sablière, Clément ressort du local d’accueil et rejoint Fabienne qui l’attend près de la moto. Il consulte sa montre.

- On y va. Ils doivent nous attendre au mobil-home.

La moto suit la route qui descend sur quelques centaines de mètres au milieu de la végétation, puis emprunte un chemin de terre et s’arrête à côté d’une Clio grise. Deux enfants nus abandonnent sur la table en plastique de la terrasse leur partie de dames pour se précipiter vers Clément.

- Papa !

Ils l’ont crié en même temps et s’accrochent à son cou avant même qu’il ait mis la moto sur sa béquille. Un couple portant allègrement la soixantaine, également nu, sort à ce moment du mobil-home, affichant un large sourire de bienvenue. Fabienne reste en retrait, comme retranchée derrière la moto, manifestement embarrassée.

Après avoir embrassé tendrement ses enfants puis ses parents, Clément revient vers elle.

- Voici Fabienne, que j’ai rencontrée sur la Côte. Comme je vous l’ai dit au téléphone, elle habite Caluire, elle n’est pas naturiste mais, l’occasion se présentant sous ma forme séduisante, elle a eu envie de voir de plus près de quoi il s’agissait. Et je la conduis ce soir à la gare de Bollène d’où elle regagnera ses pénates… Fabienne, comme tu l’as compris, voici ma mère, Monique, mon père, Robert, et mes enfants, Zoé et Thibaud.

- Soyez la bienvenue, Fabienne, dit Monique en lui tendant la main. Entrez donc vous déshabiller. Mais pour le déjeuner, si vous préférez garder un paréo il n’y a pas de problème.

- Bonjour Fabienne, dit à son tour Robert en tendant la main.

- Bonjour Fabienne, disent à peu près en chœur les deux enfants en retournant à leur partie de dames.

- Les enfants, il va falloir dégager la table pour l’apéritif, dit Monique.

- Ça fait rien, on va finir par terre, répond Thibaud en prenant le jeu.

Fabienne est entrée après avoir pris son sac dans les sacoches de la moto. Clément, lui, se déshabille dehors sans plus de façons.

- Jolie fille ! lui glisse son père.

Clément le regarde en souriant :

- On s’est rencontrés il y a deux jours. Comme ça tout de suite on se plaît bien mais … Che sera sera !

Fabienne ne tarde pas à ressortir, enveloppée d’un paréo léger.

- Je peux vous aider Monique ?

- Papa, viens voir ! Thibaud triche !

- Non je triche pas ! Elle voit pas qu’elle peut prendre et y a rien à faire pour lui faire comprendre que souffler n’est pas jouer !

- Tu sais que chez les vrais joueurs on ne souffle pas, on oblige à prendre, ça règle le problème ! dit Clément en s’accroupissant près d’eux.

- Moi je préfère souffler, si elle voit rien tant pis pour elle !

- Oui mais le gros avantage d’obliger à prendre c’est qu’on peut tendre des pièges. Tiens tu vois, si elle fait ça…

- Ben ! Je prends !

- Oui, et elle t’en prend trois ! Si on joue souffler, tu fais semblant d’avoir rien vu et elle t’en souffle qu’un !

- Ah oui ! Bon, après on verra mais pour l’instant je préfère comme ça !

- Mais si Papa t’avait rien dit …D’abord c’est trop tard, t’avais déjà joué, proteste Zoé.

- C’est vrai ça, j’aurais pas dû m’en mêler, conclut Clément. Allez Thibaud, sois beau joueur, laisse la te prendre ces trois pions… De toutes façons, tel que ça se présente, si tu gagnes pas t’es vraiment nul !

- C’est pas drôle, boude Zoé. C’est toujours lui qui gagne !

- Il est juste un peu plus grand que toi ! Mais va, quand tu seras un peu plus entraînée je suis sûr que vous ferez jeu égal.

Il s’est relevé en tenant Zoé dans ses bras. Elle en profite pour se blottir contre lui, câline.

- Et moi ! proteste Thibaud.

- Tu aimes encore les câlins, un grand garçon comme toi ?

Clément s’assoit dans un des fauteuils en plastique, un enfant sur chaque genou, posant alternativement un bisou dans les cheveux de l’un et de l’autre.

- C’est joli ! dit Fabienne à Monique, tandis qu’elles ressortent ensemble portant verres et bouteilles.

- Ça me fait plaisir à voir, parce que ce n’est pas souvent qu’ils sont ensemble, dit Monique avec un soupir. Ils s’adorent mais … que voulez-vous, les grandes personnes ou prétendues telles ne sont pas toujours raisonnables !

- Je sais, dit Fabienne. Mais les miens … Je n’imagine pas leur père comme ça avec eux…

Elle rit.

- Vraiment pas !…

- Il était très câlin quand il était petit, lui aussi, se souvient Monique. Voyons : Robert un pastis bien noyé, moi un panaché, Clément un jus d’ananas et vous ?

- Je veux bien aussi un pastis… bien noyé !

- On peut avoir un coca ? demande Zoé.

- Un pour deux alors : n’allez pas vous remplir l’estomac de gaz avant de manger, répond la grand-mère.

mercredi 28 octobre 2009

Puzzle (1ère partie)

I

Un liseré rose qui se dégrade en vert pâle avant de s’effacer dans le ciel blanc marque l’horizon marin de la baie des Anges. Il borde aussi la masse noire de l’horizon alpin qui fait face à la colline de Fourvières, tandis que plus au nord une nappe nuageuse enveloppe le Jura, retardant l’aube d’été pour la plaine de la Saône.

La première éveillée c’est la jeune femme brune qui dormait seule et nue sur son grand lit dans un immeuble dont la façade se détache, à mi-pente entre Saint-Irénée et Perrache. Un spasme la dresse soudain dans la pénombre qui baigne la chambre. Elle saisit aussitôt sur la table de chevet une serviette qu’elle porte devant sa bouche, réprimant la nausée qui la secoue pour aller vomir dans la cuvette des toilettes, de l’autre côté du couloir, en face de la porte ouverte de sa chambre. Puis elle passe dans la salle de bains voisine, emplit un verre au robinet du lavabo, se rince la bouche avant de prendre un comprimé déjà prêt sur la tablette, qu’elle avale avec le reste du verre d’eau. Elle ouvre avec précautions la porte fermée qui fait face à celle de la salle de bain et glisse un regard dans la pièce qu’à travers les perforations du store baissé le petit jour commence à éclairer. Elle s’approche sur la pointe des pieds des lits superposés qui en occupent un côté. Elle remonte doucement le drap sur le corps d’une petite fille, sept ou huit ans peut-être, qui semble profondément endormie sur celui du bas. Au-dessus c’est un garçon à peine plus grand qui se retourne en se recouvrant lui-même.

La jeune femme quitte la chambre des enfants, dont elle referme soigneusement la porte puis, pressant sa main droite sur son front en fermant les yeux, elle va actionner la chasse d’eau et vérifier que la cuvette est propre avant de regagner la sienne. Elle n’en ferme la porte qu’à demi et s’allonge sur le dos en tirant le drap sur elle jusque par-dessus sa tête. Elle reste ainsi quelques secondes avant de le rabattre sur sa poitrine.

***

Le soleil levant a fini par percer les nuages pour éclairer Mâcon. Au-dessus du bureau de tabac dont la grille est fermée, des persiennes s’ouvrent. L’homme que l’on aperçoit torse nu se penchant à la fenêtre pour les accrocher peut avoir la soixantaine.

- Robert ! appelle sa femme, depuis le lit où elle s’assoit, ses épaules nues émergeant du drap. Mets-toi quelque chose avant d’ouvrir les volets ! On peut te voir depuis la rue !

- Hé quoi ! répond Robert revenant vers elle. On peut me voir torse nu ! Par cette chaleur ça ne peut choquer personne et quant au reste, la première fenêtre qui aurait une vue plongeante est trop loin pour qu’on puisse voir quelque chose, à moins de prendre des jumelles ! Et là, pour mater des vieux machins comme nous, faudrait avoir du vice !

Car en fait Robert est intégralement nu.

- Vieux machins ! Dis donc, parle pour toi ! réplique-t-elle en riant. Non, je sais bien que tu as raison, mais moi, quand cette fenêtre est ouverte je ne suis pas à l’aise. Passe-moi donc mon peignoir et mets-toi quelque chose.

- On va passer deux semaines à poil et tu t’inquiètes pour une fenêtre ouverte ! Ah Monique !...Ça doit être ça la logique féminine ! plaisante Robert en lui donnant le vêtement demandé avant d’enfiler un caleçon.

- Là ! Ça te va ?

- Tu es gentil. Je préfère ! répond Monique en se levant. Avoue que c’est pas pareil ! Nus à la Sablière je m’y suis faite. J’y ai même franchement pris goût. Et au lit, c’est vrai que surtout quand il fait chaud on dort mieux nu. Mais là, non, je trouve pas ça naturel.

- Ça fait combien de fois qu’on se répète ça ma chérie ? reprend son mari en riant. On radote ! C’est comme ça que ça commence !

- Ma parole, ça t’obsède ! Moi je me sens pas vieille ! proteste Monique en riant aussi. Pas encore !

Elle s’approche de lui pour l’embrasser.

- Et je te sens pas trop vieux non plus ! Tu fais le café ?

Il la serre dans ses bras.

- Est-ce que je t’ai déjà dit que je t’aime, toi ?

- Il me semble, oui !

- Tu vois ! Je perds la mémoire !

- Va faire le café, chameau !

***

La fenêtre est ouverte et la lumière qui déjà inonde la Baie trace entre les lames blanches du store presque entièrement baissé des pointillés éblouissants. On entend un clocher sonner huit heures. Sur le lit défait, un homme jeune au bronzage discret et presque uniforme, repose sur le dos, les bras derrière la tête, les yeux au plafond, auprès d’une jeune femme endormie encore, dont le visage à demi enfoui dans l’oreiller tourne un profil vers lui. Sur son corps nu, les traces blanches d’un bikini soulignent un hâle plus soutenu. Le désordre des vêtements d’été éparpillés sur la moquette laisse imaginer les étreintes fiévreuses qui ont dû précéder le coucher.

L’homme s’accoude pour regarder dormir sa compagne. Puis il se lève avec précautions, inspecte le studio du regard pour y découvrir le coin cuisine et la porte de placard dissimulant le coin toilette, où il disparaît. Le bruit de la chasse d’eau réveille la jeune femme qui se retourne, s’assoit et ramène le drap sur elle pour regarder son compagnon, toujours nu, ouvrir le frigo, servir deux verres de jus d’orange et revenir vers elle en les portant.

- Pudique ? questionne-t-il en souriant.

- Pas toi, à ce que je vois ! répond-elle, lui souriant à son tour. Et bronzé partout ! Serais-tu naturiste ?

- Pas toi, à ce que j’ai vu … et que tu me caches maintenant ! Naturiste … plus ou moins, oui. Tu es contre ?

Tous deux reposent leurs verres après les avoir vidés à demi.

- Jamais essayé et pas vraiment envie de le faire en ce qui me concerne mais … rien contre pour les autres. Surtout quand je vois le résultat sur toi !

- Hé, les marques blanches, tout compte fait c’est plutôt sexy ! Une naturiste nue, elle est nue. Toi, avec tes marques de maillot tu es déshabillée. Moi, ça m’excite !

Il s’est approché. Tout en l’embrassant dans le cou il tire doucement le drap dont elle se couvrait pour dénuder un sein vers lequel sa bouche descend…

***

- Maman !

- Oui mon chéri !

- J’ai envie de faire pipi !

- Va faire pipi mon grand. Tu sais y aller tout seul !

L’agence immobilière doit appeler ça une studette. Quinze mètres carrés tout au plus, dans la pénombre, avec tout de même un petit évier, un plaque de cuisson électrique sur le petit frigo.

Le petit garçon de trois ans à peine, vêtu d’un pyjama d’été, descend de son lit d’enfant et trotte vers une porte s’ouvrant sur un minuscule cabinet de toilette. Puis, son besoin soulagé, il revient vers sa mère, encore couchée dans son clic-clac, et grimpe auprès d’elle.

Les longues mèches d’un blond foncé s’étalant sur l’oreiller et sur le tee-shirt bleu ardoise encadrent un visage très jeune. Elle attire contre elle pour un câlin le petit bonhomme qui se cale et suce son pouce. Il va peut-être se rendormir.

***

Le garçon qui tout à l’heure se retournait dans son lit en descend maintenant. Il jette un regard sur sa petite sœur qui, nue comme lui car elle a de nouveau rejeté le drap que tantôt sa mère avait remonté sur elle, semble dormir encore. Il passe aux toilettes en s’efforçant de ne pas faire de bruit, puis glisse un regard par la porte entrebâillée de la chambre de sa mère avant de regagner la sienne.

- T’as pensé à rabattre le couvercle ? demande à mi-voix la petite fille depuis son lit.

- T’es chiante, Zoé ! répond le garçon sans hausser le ton.

- Écoute ! Maman arrête pas de te le répéter : quand tu as juste fait pipi, tu tires pas la chasse mais tu rabats le couvercle ! C’est pas dur !

- Ça va ! C’est pas à toi de me dire ça !

Le petit garçon va quand même réparer son oubli puis revient près de sa sœur.

- Elle dort encore. Tu veux déjeuner tout de suite toi ?

- Non, ça presse pas. On a qu’à rester dans notre chambre à lire un peu, comme ça on fera pas de bruit. Je crois qu’elle a encore été malade ce matin.

La petite fille s’est levée, elle a soulevé légèrement le store pour avoir un peu plus de lumière, puis elle va chercher sur le coffre à jouets un album de Kirikou, l’ouvre sur son oreiller et s’installe à plat ventre pour le lire, tandis que son frère remonte dans son lit après y avoir jeté un album de Titeuf.

- Thibaud !

- Oui !

- C’est bien aujourd’hui que Mamie et Papy viennent nous chercher ?

- Oui. T’es contente de partir à la Sablière ?

- Oui, et toi ? Surtout que Papa va nous rejoindre !

- C’est cool. Maintenant laisse-moi lire !

***

La salle de bains est classique : faïence beige aux murs, sanitaires assortis et larges surfaces de miroirs. Un homme paraissant la quarantaine, vêtu d’un pantalon de pyjama également classique, se rase avec un rasoir électrique tandis que derrière lui une jeune femme de vingt-cinq ans, peut-être un peu plus, un peignoir de coton léger croisé sur la chemise de nuit, brosse de longs cheveux roux.

Dans la glace ils se sourient. La jeune femme attache ses cheveux en catogan, puis elle sort. Un couloir, la cuisine. Elle prend dans un placard cinq bols et des couverts qu’elle va disposer sur une table ronde, sur la terrasse. Elle descend les trois marches menant à la pelouse dont une assez grande piscine hors-sol occupe le centre. Au-dessus des hauts murs de pierre blonde qui l’encadrent, le soleil traverse quelques frondaisons pour s’y refléter. Par les persiennes entrouvertes sur le jardin, la jeune femme appelle :

- Les enfants ! Petit déjeuner !

Puis elle regagne la cuisine pour achever de le préparer.

Arrivent successivement sur la terrasse deux blondinettes en chemises de nuit mi-longues à qui l’on peut donner quatre et six ans, un garçon d’une dizaine d’années en pyjama aussi classique que celui de son père, veste sagement boutonnée, et ce dernier désormais vêtu d’un complet de lin. Ils s’installent autour de la table, la benjamine à la droite du père, puis l’autre fillette et le garçon. La jeune femme les y rejoint avec du café chaud qu’elle sert à son mari avant de s’asseoir à sa gauche et tout le monde attaque le petit déjeuner.

Quelques minutes plus tard, le père de famille se lève et fait le tour de la table.

- Un gros bisou pour Lisa, un pour Anaïs, un pour Bruce, et un pour Ariane…

- Et le bébé alors ? réclame la jeune femme qu’il vient de nommer.

Le père qui avait tourné le dos revient vers elle, s’agenouille et pose un baiser sur son ventre, puis sur sa main. Puis il se relève et s’éloigne vers l’intérieur de la villa, qu’il traverse en prenant au passage un attaché-case, avant de sortir du côté opposé à la terrasse.

- Il a pas de nom, le bébé ? demande Anaïs.

- Pas encore, répond Ariane en souriant. On ne sait pas encore si c’est un garçon ou une fille.

- On peut se baigner tout de suite ? demande Bruce en se levant à son tour.

- D’accord, si vous voulez. Allez mettre vos maillots !...Stop ! D’abord les bols à la cuisine ! Et n’oubliez pas d’aller faire pipi pendant que vous y serez à vous changer. Sinon vous allez encore attendre dans l’eau pour y penser et il va falloir vous sécher pour rentrer !

- Prem’s au cabinet ! proclame Bruce.

La table débarrassée, Ariane se dirigeant vers sa chambre pour se changer aussi tombe sur Lisa qui sort des toilettes toute nue, sa culotte à la main.

- Hé bien Lisa ! Depuis quand on se promène toute nue ?

- Ben… intervient Anaïs qui, à l’entrée de leur chambre, achève d’enfiler un maillot une pièce, …elle a enlevé sa culotte pour faire pipi et elle revenait pour mettre son maillot alors …

- Il y a deux solutions, explique Ariane calmement. Soit on y va avant d’avoir enlevé la chemise de nuit, soit on emporte le maillot aux toilettes pour le mettre avant de sortir. C’est compris les filles ?

- Oui Ariane ! dit Anaïs docilement.

- Oui Maman ! Bisou Maman ! dit Lisa qui s’étant arrêtée pour l’écouter, est toujours toute nue au milieu du couloir.

Ariane la soulève pour l’embrasser sur les deux joues et la repose dans la chambre.

- Allez ! Le maillot, en vitesse ! Tu veux bien lui mettre ses brassards Anaïs ? Je vous rejoins dans trente secondes !

Puis à Bruce qui sort de la chambre voisine en maillot :

- Lisa ne va pas à l’eau avant que je sois là, o.k. ? Tu y veilles !

***

Il a enfilé un jean et elle s’est enveloppée d’un paréo. Ils n’ont pas ouvert le store et dans la pénombre légère qui baigne encore le studio ils sont attablés devant un classique petit déjeuner.

- Moi, l’amour le matin, ça m’ouvre l’appétit, dit-elle en riant avant de mordre dans une tartine de taille respectable. Pas toi ?

- Tu vois, dit-il en finissant de préparer la sienne. Et à part ça, tu avais prévu quelque chose pour ta journée ? Moi je comptais faire une virée à moto dans l’arrière pays. Ça te tente ?

- Pourquoi pas ? La moto, j’aime bien et je n’ai pas souvent l’occasion d’en faire.

Je te fais confiance pour le programme.

- Tu aimes l’art moderne ?

- Ça dépend lequel. Moderne moderne, je ne connais pas trop. Il y a des trucs qui m’étonnent. Par exemple une fois dans une expo j’ai vu un néon dans une cuvette de chiote, il paraît que c’était de l’art. Un gros mot à la craie sur une ardoise signé Ben aussi … Je ne vois pas quels sont les critères de jugement. Mais si tu parles de Picasso, Matisse, Nicolas de Staël, par exemple, ça va.

- Et Miro ? Je te propose un petit tour à la fondation Maeght, tu connais ?

- J’ai entendu parler mais je n’y suis pas encore allée.

- Ça devrait te plaire. Puis un déjeuner dans un restau à Saint-Paul, puis l’après-midi sur les routes de montagne, avec une halte peut-être dans la vallée de l’Estéron, à un endroit que j’aime bien … s’il n’y a pas eu trop de monde pour avoir la même idée ! Bah, sinon on en trouvera d’autres !

- Vendu ! Un jean , un tee-shirt et des baskets, ça va .

- Parfait, vu la température ça devrait suffire et on sera assortis. J’ai un casque qui devrait t’aller. Je passe à mon hôtel me raser et chercher la moto et je reviens te prendre. Une demi-heure, ça te suffira pour être prête ?

- Largement mais tu ne veux pas que je te conduise à ton hôtel ?

- Merci, mais pas la peine c’est à dix minutes maxi à pied… Et pour moi, la toilette, dix minutes suffisent, douche et rasage compris, conclut-il en souriant !

***

Sur le balcon ensoleillé de leur appartement, Thibaud et Zoé, toujours nus, jouent tranquillement, l’un avec de la pâte à modeler, l’autre à baigner ses poupées Barbie dans une mini piscine gonflable. Leur mère, s’approche d’eux en enfilant une tunique de lin.

- Il va falloir s’habiller les enfants ! On monte au marché de Saint-Irénée acheter de la menthe, des citrons et des tomates pour faire un taboulé. Mamie et Papy aiment bien ça. Thibaud, tu te laves les mains et Zoé tu t’essuies. Je vous ai préparé vos affaires dans votre chambre. Tâchez de ne pas trop vous salir, ça m’arrangerait que vous les mettiez pour le voyage cet après-midi avec eux.

***

À la fondation Maeght, les amants du matin s’arrêtent devant les œuvres exposées, échangeant quelques commentaires. Ils se tiennent par la main, très tendrement. Il est plus grand qu’elle. Par instants il pose un baiser dans ses cheveux.

Un peu plus tard ils vont reprendre la moto. Le regard de la jeune femme s’arrête sur la plaque d’immatriculation.

- Soixante- neuf ? J’avais pas remarqué tout à l’heure ! Ça alors, comme coïncidence ! Il fallait qu’on se retrouve entre Lyonnais !

- Ah bon, toi aussi ? Je pensais que tu habitais ici.

- Non, le studio, c’est ma sœur qui me le prête pendant qu’elle est en Grèce avec son copain ! Moi j’habite Caluire.

- Moi Saint-Priest mais je bosse en ville. Curieux qu’on se rencontre ici !

- C’est vrai ça. Qu’est-ce que deux Lyonnais esseulés viennent faire sur la Côte d’Azur ? Et pourquoi là plutôt qu’ailleurs ? Moi, je t’ai dit, je profite du studio, mais toi, naturiste et apparemment célibataire, on t’imaginerait plutôt du côté du Cap d’Agde !

- Je viens d’y passer quelques jours, d’où le bronzage que tu as remarqué tantôt. Après … Une histoire plutôt marrante tout compte fait. Je te la raconterai tout à l’heure si ça t’amuse. On y va ?

Tous deux remettent leurs casques et enfourchent la moto.

***

Zoé, Thibaud et leur maman, un couffin à l’épaule, rentrent dans l’appartement. Tandis que la jeune femme se dirige vers la cuisine, les enfants courent dans leur chambre. Trente secondes plus tard ils en ressortent nus pour retourner à leurs jeux sur le balcon.

- Hé bien, vous n’avez pas perdu de temps, lance leur mère depuis la cuisine en les voyant traverser ainsi l’appartement.

- Tu nous as dit de pas nous salir ! explique Thibaud.

La jeune femme rit.

- Comme s’il vous fallait une raison !

- Et toi, tu fais pas comme nous ? s’étonne Zoé.

- Pas cette fois. Vos grands parents ne vont sans doute guère tarder et je sais que dans l’appartement ils n’aiment pas trop me voir nue.

- Mais nous on peut ? s’inquiète Thibaud.

- Bien sûr mon chéri. À votre âge ce n’est pas pareil !

***

Dans un parking à ciel ouvert, sous les remparts de Saint-Paul, les amants, main dans la main, s’éloignent de la moto. Elle dit :

- Tu sais, j’ai pas envie de passer une heure dans un restaurant. On ne pourrait pas juste prendre un pan bagnat dans une boulangerie ou un bistrot ?

- Si tu veux, belle enfant !

- Belle, c’est gentil, mais enfant tu exagères. Quel âge crois-tu que j’aie ?

- Vingt…huit, trente maxi ?

- Tu es gentil ! Trente trois ! Et en fait d’enfants j’en ai deux ! Bruce, dix ans, et Anaïs, six. Moi c’est Fabienne.

- Moi c’est Clément, et j’ai aussi deux enfants ! Thibaud, neuf ans, et Zoé, huit. Et on a presque le même âge. Divorcée ?

- Depuis quatre ans, oui. Et profitant de ma liberté quand les enfants sont chez leur père, comme tu vois.

- Pas divorcé puisque pas marié mais … ça fait quatre ans aussi. Les enfants sont avec leur mère bien sûr mais … Le pan bagnat, ça ne devrait pas poser de problème. Et si tu n’as pas trop faim tout de suite, on peut même l’emporter pour aller pique-niquer au bord de l’Estéron. Il y a … disons une grosse demi-heure de moto et une autre à pied. Ça te va ?

- Ça me va.

- Il faut juste que je t’avertisse, si tu as envie d’un petit rosé avec, moi je ne bois pas d’alcool.

- Pas de problème. J’aime bien le rosé mais avec la chaleur qu’il fait je préfère aussi de l’eau fraîche. L’alcool, tu n’en as jamais bu ?

- Si, justement !

- Excuse-moi.

- Pas de mal. Tu sais, c’est le principe des alcooliques anonymes : la première démarche si on veut guérir c’est de dire « Je suis alcoolique. » Ça ne suffit pas mais c’est un début et … il ne faut jamais l’oublier. Moi j’ai replongé une fois, mais maintenant ça fait presque deux ans que je suis clean.

- Et ça ne te manque pas ?

- L’alcool non, je n’en ai plus besoin. Mais j’avoue que les bons vins, pour un Bourguignon comme moi … Mais quoi, il faut choisir, si tu fais une exception tu en feras d’autres et… Il y a d’autres plaisirs !

Il la regarde en souriant et porte à ses lèvres la main qu’il tenait. Elle le regarde à son tour et elle dit :

- Oui.

***

- Ils arrivent ! s’écrie Zoé. Je reconnais leur voiture qui est en train de monter.

- Des Clios grises, il y en a des tas, réplique Thibaud.

- Si ce sont eux nous n’allons pas tarder à le savoir conclut leur mère.

Une minute plus tard, la sonnerie retentit. Zoé se précipite vers le parlophone.

- C’est nous ! dit une voix. Papy et Mamie !

- J’avais raison ! triomphe Zoé. Je vous ouvre !

Elle ouvre aussi la porte de l’appartement mais sa mère intervient :

- Non Zoé ! Tu ne sors pas toute nue sur le palier !

Zoé surveille l’arrivée de l’ascenseur par l’entrebâillement de la porte qui cache son corps. Thibaud est derrière elle. Leur mère s’approche.

Voilà Robert et Monique, à qui les enfants sautent au cou. La jeune femme les embrasse à son tour affectueusement.

- Les enfants vous guettaient depuis le balcon ! Je vous ai fait un taboulé.

- Merci ! Ton taboulé est toujours délicieux ma petite Mélanie, approuve Monique en la suivant à la cuisine. Et à part ça, tu vas bien ? Je te trouve une petite mine !

- Elle a encore été malade ce matin, dit Zoé qui les a suivies.

Monique lance à Mélanie un regard clairement interrogatif.

- Oh non ! y répond la jeune femme. Il faudrait que ce soit le Saint-Esprit et tu sais bien que je ne le fréquente pas !

- Mais de quoi vous parlez ? interroge Zoé.

- C’est juste une plaisanterie ma puce. Et ce serait trop compliqué à t’expliquer. Va donc retrouver Papy, je crois que ton frère l’a emmené sur le balcon pour lui montrer ses chefs d’œuvre en pâte à modeler.

Et tandis que la petite obéit, sa mère continue à mi-voix, avec un sourire rassurant :

- J’ai un petit problème mais je vais justement en profiter pour me soigner. Partez en vacances tranquilles. Clément vous rejoint, je crois ?

- À partir de demain en principe. Tu sais, il ne boit plus du tout et il est tellement heureux de passer deux semaines avec les enfants !

- Eux aussi … Je sais … Je te donnerai une lettre pour lui. Mais il faut me promettre de ne la lui remettre que dimanche prochain. Non ! Je ne peux rien te dire de plus. Juste que peut-être quand il l’aura lue il voudra venir me voir et que … je préfère que vous ne changiez rien au programme pour la première semaine. Je peux compter sur toi ?

- Bien sûr mon petit. Tu sais que nous n’avons jamais voulu nous mêler de vos affaires à tous les deux mais … nous t’aimons beaucoup.

- Je sais. Vous avez été formidables. Moi aussi je vous aime.

Les deux femmes s’étreignent longuement.

- Je t’aide à mettre la table ? propose enfin Monique d’un ton léger.

- Les enfants l’ont fait. Je vais y porter le taboulé. Tu veux bien prendre la carafe d’eau fraîche ?

***

Et voilà. Sur une matinée d’été, je vous ai présenté les protagonistes de cette histoire. Nous les retrouverons tous à un moment ou à un autre.

J’ai joué au metteur en scène : j’ai choisi les séquences (en fait j’ai aussi écrit les dialogues) ce n’est donc pas du tout objectif bien que ça fasse semblant, mais je les ai décrites en m’interdisant de les commenter.

Maintenant je vais suivre un peu plus longuement Clément, qui est au centre de l’histoire, sans changer de méthode. Quelques jours. Jusqu’au tournant décisif. La lettre de Mélanie à Clément, évidemment. Puis on verra. Peut-être, passé ce tournant, un récit plus classique où j’entrerais dans les têtes ? Qu’en pensez-vous ? Après tout c’est pour vous que j’écris : dites-moi donc ce que vous préférez !

mardi 6 octobre 2009

Pour les fidèles ...

Il y en a semble-t-il, et que j'aimerais bien connaître un peu...
Je n'abandonne pas le blog mais là je vais être occupé un certain temps avant de pouvoir y mettre quelque chose de consistant.

Car j'ai jeté dans un fichier le schéma d'une histoire, j'en ai déjà écrit quelques pages, mais je ne sais pas quand j'aurai terminé.

Alors bien sûr, je sais que les auteurs de feuilletons commencent parfois la publication avant d'avoir tout écrit, mais en ce qui me concerne, chaque jour avant de continuer je relis et ... je corrige beaucoup.

Si je me décide à anticiper, ce sera seulement quand je serai sûr de la structure d'ensemble et satisfait de mon début. Pas tout de suite. Et la suite viendra à mesure qu'elle sera arrêtée, pas forcément très régulièrement.
A bientôt !

lundi 14 septembre 2009

Le bloc-notes de Noémie (fin)

C’est décidé : Papa va partir aux Etats-Unis. On s’enverra des e-mails et il me fera venir pour quelques jours pendant des petites vacances. Donc on ne se manquera pas et donc ne plus avoir à bloquer un week-end sur deux pour aller chez lui, au fond ça nous arrange plutôt tous.

La vraie grande nouvelle, c’est que Patrick a réussi un truc de ouf.

Juste au-dessus de chez nous, il y a un studio en mansarde, qui est occupé par un jeune ménage avec un enfant de trois ans. Évidemment ils sont un peu à l’étroit. Patrick leur a proposé un échange avec son deux pièces. Comme ça ils auront la chambre d’Enzo pour le petit et lui il va habiter presque chez nous. Le studio, pour lui et Enzo (seulement un week-end sur deux etc.), il dit que ça suffit. Et ils sont d’accord et les propriétaires aussi.

Et ça, c’est la solution « chacun chez soi » comme avant. Mais Patrick dit que si Maman veut bien il y en a une autre. Ce serait que le studio soit leur appartement de nuit à eux deux et que comme ça, les poussins, moi et Enzo quand il viendra, on s’arrange avec les deux chambres. Il dit qu’avec un interphone pour les appeler au besoin et juste un étage à descendre ce serait pareil que s’ils étaient dans l’appartement. Maman hésite, mais je vois bien qu’elle est tentée. Tous les deux là-haut ils seraient superbien, ils auraient plus d’intimité que dans l’appart. Ce serait comme si on avait un duplex, sauf qu’il faudra s’habiller pour aller dans l’escalier. Mais un peignoir, ça devrait suffire au besoin puisque personne d’autre ne s’en servirait. Et nous, on n’est plus des bébés, on peut dormir sans l’avoir à côté. Moi j’aimerais bien. Les poussins aussi à condition qu’on ne les sépare pas et moi, partager ma chambre avec Enzo quand il est là ça ne me dérangerait pas : on aime bien bavarder tard tous les deux dans le noir. Et là j’aurais une vraie grande chambre.

J’en ai parlé à Enzo, lui aussi il trouve que ce serait génial.

***

Un mail d’Enzo. Il me dit que le week-end était super et qu’il me racontera ça vendredi soir parce que ce serait trop long et qu’il ne veut pas résumer. Il me dit aussi qu’il ne manquait que moi. Et moi, à Héliomonde, je trouvais qu’il ne manquait que lui… Le week-end prochain on sera ensemble. Ce sera le dernier à Héliomonde pour cette année. Et peut-être quinze jours après, chez nous, on aura fini de réinstaller. Maman s’est décidée, elle me laisse sa chambre, on enlève son lit, on met le mien, mon bureau et le lit d’Enzo qui est chez Patrick, et les poussins restent seuls dans leur chambre. Peut-être qu’après on arrangera autrement pour les meubles, mais en attendant ça peut très bien marcher comme ça. Enzo et moi, on est ravis.

Sur ce qu’il va me raconter, je sais déjà une chose, c’est que samedi il a téléphoné à Patrick pour lui demander la permission de passer chez lui prendre son cerf-volant, et que Patrick lui a répondu qu’il n’y avait pas de problème puisqu’il a la clé. C’est lui qui le lui a acheté pour quand il l’emmenait à la plage à Berck et c’est pour ça qu’il est resté chez lui. Donc ils ont dû aller quelque part pour le faire voler. J’ai hâte d’être vendredi.

***

Cette fois ce sont les poussins qui ont eu envie de dormir sur les banquettes et Enzo et moi on a eu la petite chambre à deux lits. Et voilà ce qu’il m’a raconté.

Vendredi soir, après avoir vu des cerfs-volants sur une plage à la télé, Loreleï a dit qu’elle aimerait bien faire ça. Alors Enzo lui a dit qu’il en avait un chez son père et qu’il pourrait peut-être lui apprendre. Et pour faire plaisir à Loreleï, qui en avait envie tout de suite, la mère d’Enzo a dit que s’il pouvait le récupérer, elle les emmènerait à Berck le dimanche.

Donc dimanche ils sont allés à Berck. Pour apprendre à Loreleï ils sont partis un peu plus loin, là où il n’y avait presque personne, pour ne pas risquer de s’emmêler les ficelles avec les autres ou de blesser quelqu’un si on le fait tomber. Et là, voilà ce qu’Enzo m’a raconté. Je m’en souviens bien parce que c’était super de l’écouter dans le noir. J’avais l’impression de tout voir comme si j’y étais. C’était assez facile parce que la plage de ce côté-là je la connais. Une étendue de sable toute plate, immense, surtout à marée basse, séparée de la route par des dunes. Et on voit les vagues arriver de loin les unes derrière les autres parce que dans l’eau aussi c’est plat. Donc j’essaie de répéter ce qu’il a dit :

« C’était un peu couvert et il y avait juste assez de vent pour que ce soit facile d’apprendre à diriger le cerf-volant. On a trouvé un endroit où il n’y avait personne à moins de cent ou deux cents mètres. Comme il ne faisait pas froid on y est allé en maillot avec des serviettes en laissant les habits dans la voiture, Maman s’est assise sur une serviette, moi j’ai monté mon engin, je l’ai fait voler un moment seul pendant que Loreleï me regardait faire et puis je lui ai passé les poignées en restant derrière elle pour pouvoir corriger. Elle a pigé assez vite et c’était beau à voir comme elle était heureuse. Je te jure, j’avais l’impression d’être plus grand qu’elle. Et Maman nous regardait nous amuser, heureuse comme tout, elle aussi. Et puis il est arrivé un grain qui a abattu le cerf-volant. Le temps d’aller le récupérer et de tout plier, on était déjà trempés. Et là, du coup, il n’y avait vraiment plus personne en vue. Maman voulait qu’on aille se mettre à l’abri dans la voiture, nous aussi, mais Loreleï restait debout face au vent pour prendre la pluie dans la figure et elle disait que c’était génial. J’ai fait comme elle, elle avait raison. Et alors tout d’un coup elle a enlevé son maillot et elle a couru vers la mer en nous criant de venir. Moi quand j’ai vu ça j’ai fait comme elle, tu penses ! Arrivée aux vagues elle s’est retournée, elle m’a applaudi et elle a continué à appeler Maman, qui hésitait, en lui disant de faire comme nous. Elle disait « Allez Mario, libère-toi ! Dis-lui, Enzo comme c’est bon ! » Mario, c’est comme ça qu’elle appelle Maman : Marie-O, Marie-Odile. Alors moi aussi j’ai dit « Allez Maman ! » et finalement elle s’est décidée. On a joué dans les vagues, on a couru sur la plage en se donnant la main, c’était génial. Comme l’autre dimanche avec toi à Héliomonde mais là en plus on était tout seuls sur une plage immense. On était tout nus dans le vent et la pluie et le monde était à nous, si tu vois ce que je veux dire. Je n’avais jamais vu Maman comme ça. Nue, bien sûr, mais c’est pas ça que je veux dire : on avait le même âge tous les trois. Qu’est-ce que j’aurais voulu que tu sois là ! ... Voilà … Bien sûr on n’était que tous les trois. Je crois pas qu’elle serait mûre pour Héliomonde ! Loreleï, oui, sans doute, mais Maman, non. Pas encore. En attendant, cette semaine je l’ai vue par hasard qui se risquait déjà à traverser le couloir entre sa chambre et la salle de bain. Quand elle m’a vu elle a fait « Oups ! » et puis elle a ri. Elle n’a pas fait un geste bête pour se cacher. Je crois que c’est Loreleï qui la pousse. Elle dit que sur la plage elle nous sentait tout propres tous les trois et que ça lui fait du bien. Maman a l’air de la comprendre et de penser que c’est important. Et avec moi elle n’est plus tout à fait pareille non plus, Maman. Je trouve qu’elle me traite plus comme un grand. On est bien, tous les trois. »

C’est vrai aussi qu’il a grandi depuis le mois de juin. Sinon moi, sa mère et Loreleï je ne les connais pas, alors ça me serait un peu égal tout ça. Mais lui, il y a à peine trois mois il vivait seul avec elle, qui lui avait appris qu’il faut être tordu pour se balader tout nu, et il ne voulait pas trop le montrer mais il était gêné de voir la culotte de Vanessa. Alors pour lui, avec nous d’abord et maintenant avec elles deux ça fait un drôle de changement. Il me semble qu’il est plus vivant, plus libre, plus heureux et ça, ça ne m’est pas égal du tout… On est bien, tous les deux. Et avec Maminou les poussins et Patrick, bien sûr ! Mais tous les deux …

Entre les deux lits il y avait juste trente centimètres. En pensant à tout ça j’ai eu envie de prendre sa main et je crois bien qu’on s’est endormis comme ça. Et quand je me suis réveillée bien sûr on s’était lâchés en dormant, mais il était tourné vers moi et il me regardait. Il m’a souri, il m’a dit : « Tu permets ? », il a repris ma main et il lui a fait un petit bisou. Tout petit. Ça m’a fait tout drôle.

On entendait du bruit à côté, alors on s’est levés et on est allé rejoindre les autres.

dimanche 13 septembre 2009

Le bloc-notes de Noémie (5)

On n’arrête pas de visiter des endroits fantastiques et Papa m’explique tout encore mieux que je n’aurais imaginé. On dirait qu’il a toujours vécu là et qu’il a connu personnellement tous les personnages historiques. Alors il m’aurait fallu des pages et des pages pour en parler et c’est pour ça que je n’ai rien écrit du tout depuis notre départ. J’aurais pu essayer. Nous dormons dans une chambre à deux lits mais comme Papa dort beaucoup moins que moi il me laisse un peu quand je suis couchée pour aller lire les journaux sans que ça m’empêche de dormir. Mais c’était trop : je n’ai pas eu le courage.

Seulement ce soir il s’est passé quelque chose de différent. Par hasard – c’est ce qu’ils ont dit – nous avons rencontré une de ses collègues de la Fac en fin d’après-midi. Une qu’il connaît assez bien pour qu’ils se fassent la bise pour se dire bonjour. Une bise de collègues, bien sûr ! Et « par hasard » c’est une qui est à peu près de son âge et plutôt belle. Alors évidemment Papa l’a invitée à dîner. Elle s’est beaucoup intéressée à moi. Elle me posait toutes sortes de questions, tellement que j’ai vite eu l’impression de passer un examen. Alors j’ai fait mon numéro de fille intelligente, bien élevée et tout et tout pour lui en mettre plein la vue. En nous quittant elle a dit à Papa :

- Merci pour cette charmante soirée Jean-Luc. Votre Noémie est une petite jeune fille remarquable.

« Une petite jeune fille » ! La cerise sur le gâteau !

Quand elle a été assez loin j’ai demandé à Papa si j’avais réussi mon examen. Il m’a regardée deux secondes puis il a ri et il a dit en me passant son bras autour de épaules :

- Je crois que « remarquable » est encore au-dessous de la vérité ma chérie ! En fait, toi tu as été éblouissante mais … sans le savoir c’est plutôt elle qui passait un examen et … je crois qu’elle l’a raté. C’est ça ?

J’ai répondu :

- Sincèrement, c’est vrai que je ne la trouve pas sympathique mais tu sais … de toutes façons moi c’est avec Maman que je vis. Toi, je t’aime, et je suis heureuse de savoir que tu m’aimes et que tu ne me laisses pas tomber comme le père des poussins, mais je ne veux pas que tu te sacrifies. Si elle te plaît, à toi …

Il m’a regardée drôlement. Pour une fois il n’avait plus l’air sûr de lui. Il a dit :

- Je ne sais pas encore ce que je vais faire avec elle. Mais je te promets que quand tu viendras chez moi elle n’y sera pas.

J’ai dit « Merci Papa » et je l’ai embrassé.

En fait à part pour dire bonjour, au revoir ou bonsoir, des bisous qui ne veulent rien dire, je ne l’embrasse pas souvent : les câlins, ce n’est pas son style. Pour dire merci aussi, pour un cadeau qui me fait vraiment plaisir. C’était un peu ça.

Et je repense que c’est pendant des vacances de plusieurs jours, quand on vit vraiment quelque chose ensemble qu’on se sent bien lui et moi, alors que les week-ends c’est … plus froid, comme quelque chose qu’on est obligé de faire, même si on s’aime. Ce serait mieux si on se voyait seulement quand on en a vraiment envie. Et les vacances bien sûr. Il faudra que je le lui dise.

***

Là, pendant les vacances chez Papy et Mamie, ce n’était vraiment pas possible d’écrire. Alors maintenant que nous voilà de retour, un petit bilan ? Allons-y.

D’abord Maman et Patrick.

Ce qui est clair, c’est que je n’avais jamais vu Maman aussi heureuse. Dans notre clan, Patrick a si bien trouvé sa place qu’on croirait qu’il a toujours été là. Et j’aime décidément sa façon de la regarder. Je le lui ai dit et il m’a répondu :

- Tu m’avais déjà dit ça le premier jour à Héliomonde. Tu te souviens ? Tu sais, dès que je l’ai vue j’ai eu envie de la connaître. Parce qu’elle est belle, bien sûr, mais j’ai eu tout de suite l’impression qu’elle était plus que ça. Le premier soir où nous avons dîné ensemble, c’est de vous trois que nous avons parlé. Et un peu d’Enzo, mais je ne sais pas en parler comme elle parle de vous. Et c’est à Héliomonde, quand je vous ai vus ensemble que j’ai compris. C’est au milieu de vous qu’elle est complètement elle, et que vous m’y fassiez une petite place, et en plus avec mon Enzo, c’est la plus belle chose qui pouvait m’arriver. Et à lui aussi je crois. Parce que vous êtes … vrais. Excuse-moi pour ton père, et c’est tant mieux pour moi, mais je n’arrive pas à comprendre comment lui et le père des poussins ont pu la quitter.

J’ai dit :

- J’aime bien aussi comme tu me parles. Comme…

- À une « grande personne » ? Tu es une personne et … tu es assez grande pour ton âge !

Il m’a fait une petite caresse sur la tête en riant et il a ajouté :

- Et toi et moi, je crois que dès qu’on parle de ta mère … on se comprend.

C’était clair. Par contre ce qui m’étonnait de sa part, c’est qu’il n’ait pas averti Enzo que nous étions naturistes. Il m’a dit :

- Tu sais, pour moi ça a été facile parce que d’être nu ça ne m’a jamais vraiment gêné mais surtout, quand c’est comme ça que je vous ai vus tous les trois pour la première fois, j’ai tout de suite senti que … comment te dire … c’était évident quoi. Mais comment expliquer ça à Enzo ? Moi, expliquer … Il fallait qu’il le sente, lui aussi, et si je lui en avais parlé avant peut-être qu’il se serait braqué. En fait même ça, je te le dis maintenant et je crois que c’est la vraie raison mais … je l’avais senti, pas pensé. Et tu vois, ça a marché. Au bout de deux jours il avait tout compris.

Jusque là je croyais qu’il n’y avait que Maminou pour être capable de me parler comme ça, sans tricher. Enzo aussi, c’est vrai, c’est ça que j’adore chez lui. Mais lui et moi on a presque le même âge, ce n’est pas pareil.

Enzo.

Lui aussi il a trouvé sa place. Quand je les ai rejoints en vacances, j’ai tout de suite vu qu’il était devenu le grand frère des poussins. Enfin … Je crois que Vanessa est un peu amoureuse de lui, mais quoi, elle n’a que huit ans et demi et lui, il la traite comme une petite sœur, c’est clair.

Et moi ? C’est clair aussi qu’il est amoureux de moi : je ne vais pas faire la coquette, semblant que je ne m’en serais pas aperçue. D’ailleurs tout le monde s’en est aperçu : il ne fait rien pour le cacher. Et en même temps il ne demande rien. Moi, je profite un peu de sa gentillesse : plus gentil, ça n’existe pas et il a l’air d’être heureux comme ça. C’est agréable. Mais sa façon de dire ce qu’il pense tout droit, tout simplement, comme quand je lui ai raconté l’histoire de Julie avec Théo … Je sentais qu’au départ il avait un peu de mal à être tout nu avec moi, Maman m’avait prévenue. Je l’ai un peu bousculé, il s’est un peu forcé et un moment après il est capable de dire comme ça, tout droit qu’avant il avait envie de voir les filles toutes nues, comme les autres garçons, et ce que ça lui fait maintenant qu’il a pris l’habitude avec Vanessa, et même avec moi. Ça surtout, je n’aurais pas cru qu’il le dirait aussi simplement. J’ai eu un peu honte de le lui avoir demandé.

Quand je nous vois tous les deux, surtout nus, c’est clair qu’on n’a pas le même âge. Et en même temps, j’aime bien être avec lui et ce n’est pas du tout comme avec Benoît. Comme l’autre jour dans la loveuse. Mes poussins collés sur moi, un à droite un à gauche, on a toujours fait ça. Quand il est entré j’avais envie qu’il vienne nous rejoindre mais je ne savais pas où le mettre et ça m’a bien arrangée que ce soit Vanessa qui décide. Trop chou ma puce. Et c’était bon de le sentir contre moi, mais pas du tout pareil que Benoît. En même temps, ça nous arrive de nous toucher quand on chahute dans la piscine, bien sûr, mais un câlin comme ça rien que nous deux … impensable ! Vanessa, elle, elle n’est pas gênée de venir se coucher la tête sur son ventre quand on s’allonge un moment au soleil. Avant c’était avec Benoît qu’elle faisait ça. Du coup, lui il vient faire pareil avec moi. Je caresse ses cheveux, Enzo caresse ceux de Vanessa et on se regarde en se souriant, lui et moi.

Bon : lui, il est amoureux de moi. Moi… Je ne sais pas comment on peut appeler ça, mais après tout, est-ce que c’est important ?

Quand on s’est séparés en rentrant à Paris il a dit : « Ça me fait plaisir de retrouver Maman mais qu’est-ce que vous allez me manquer ! » Et Patrick a dit : « Tu les reverras dans quinze jours ! »

Moi, je vais chez Papa dimanche prochain, donc dans quinze jours j’y serai.

À propos de sa mère, Enzo me dit qu’elle a sans doute passé ses vacances avec un « ami » et que ce qu’il y a de nouveau pour l’instant c’est juste que la fille de cet ami va habiter avec eux en attendant de se trouver une chambre d’étudiante à Paris. Il pense que provisoirement ça devrait être supportable. C’est tout.

***

Les week-ends chez Papa, ça va peut-être s’arrêter pour un bout de temps. Il m’a dit qu’on lui propose un détachement dans une université américaine et qu’il hésite. Qu’il pourrait me faire venir pour les petites vacances. Je lui ai dit que ce serait génial. Je crois qu’il va accepter. Ça doit aussi l’arranger de s’éloigner un peu de la fameuse collègue, puisqu’il ne savait pas trop quoi faire avec elle.

Pendant ce temps Maminou, Patrick et les poussins étaient à Héliomonde. Patrick est presque tous les soirs à la maison et il a loué un mobil home pour tout les week-ends de septembre. Il est question qu’on y aille à partir de vendredi soir, si la maman d’Enzo veut bien.

À part ça la rentrée, bon. Des nouveaux profs, seulement quelques camarades de l’an dernier dans ma nouvelle classe, sinon c’est déjà la routine. Pas comme l’an dernier où l’entrée en Sixième au Collège, ça changeait pas mal de choses. Cette année c’est le tour d’Enzo.

Patrick lui a acheté un ordinateur pour la rentrée. Un portable, comme le mien pour qu’il puisse l’avoir pour travailler chez sa mère et l’emporter quand il vient chez lui. On va pouvoir s’écrire. Des e-mails parce que le chat, je n’aime pas trop.

***

Super le week-end. Ce n’est plus vraiment l’été et il y a eu quelques averses mais on n’est pas encore obligé de s’habiller et même, courir sous la pluie c’est sympa. Enzo a beau être un peu plus petit que moi, il court plutôt plus vite. On s’amuse bien et les poussins aussi adorent ça.

Cette fois Benoît a dormi avec Vanessa, et Enzo et moi sur les banquettes de la pièce principale. Il m’a raconté Loreleï et sa mère.

Loreleï, comme il en parle, pour dire la vérité je suis un peu jalouse. Il a dû le sentir parce qu’il m’a dit : « Je l’aime beaucoup mais tu sais, elle a seize ans et c’est la copine de ma mère. C’est pas du tout pareil que toi. Toi, je t’aime. C’est tout. »

Je le savais mais quand même … Ça faisait drôle de l’entendre me parler comme ça, à voix basse, dans l’obscurité. Peut-être qu’il ne l’aurait pas dit si on avait pu se voir.

Il m’a dit que le premier soir il leur avait raconté nos vacances naturistes et qu’elle avait dit qu’elle n’était pas naturiste mais qu’elle n’était pas contre l’idée de vivre nu et que, comme sa mère n’avait rien dit contre, ça l’avait encouragé à lui demander la permission de dormir sans pyjama comme avec nous. Je relis ma phrase et je la trouve un peu compliquée mais je me comprends et je n’ai pas envie de la refaire.

Il m’a raconté qu’après, sans le faire exprès, il était entré dans la salle de bain où elle était toute nue et qu’elle lui a dit qu’elle ça ne la gênait pas et qu’elle pensait que lui non plus puisqu’il était naturiste. Du coup il a pris sa douche sans se cacher et depuis, lui et elle, ça ne les dérange pas de traverser l’appartement tout nus comme nous. Mais sa mère non.

Et puis il m’a dit aussi que finalement il avait compris que Loreleï et sa mère sont amoureuses et qu’elles lui ont dit que c’était bien ça et que lui ça ne le dérange pas. J’ai dit :

- Mais, tu ne m’as pas dit qu’elle n’a que seize ans ?

Il a dit :

- Oui, mais Loreleï m’a raconté que Maman avait peur que ce soit mal et que c’est elle qui l’a convaincue qu’elles ont le droit de s’aimer. Et que d’ailleurs son père est d’accord. Alors moi, du moment que Maman est heureuse … Pour moi, Loreleï c’est comme une grande sœur, vraiment. D’ailleurs avec Maman, c’est bizarre. Quelquefois elles sont comme deux amoureuses qui auraient le même âge, peut-être même que ce serait Maman la plus jeune, et quelquefois c’est comme si Loreleï était vraiment ma grande sœur, sa fille quoi. Et depuis qu’elle est là … Avant, tous les deux avec Maman, ce n’était pas triste, non, mais comment dire … Plutôt sage, raisonnable, pas vivant comme chez vous. Maintenant c’est plus cool. Loreleï a des idées amusantes et Maman ne lui dit jamais non. Par exemple se faire une soirée aux bougies ou écouter de la musique dans l’obscurité allongés sur le tapis en faisant brûler de l’encens…

Moi, je sais bien qu’il y a beaucoup de gens qui trouvent que c’est scandaleux des femmes … je crois qu’on dit lesbiennes. Mais je ne vois pas vraiment pourquoi. J’en ai parlé à Maman, avec la permission d’Enzo, bien sûr, et elle m’a seulement dit que c’était un interdit d’origine religieuse mais qu’on ne choisit pas de qui on tombe amoureux. Elle dit aussi qu’il ne doit jamais y avoir des relations sexuelles entre un adulte et un enfant, mais qu’une fille de seize ans n’est plus une enfant puisqu’elle a le droit de se marier. Donc elle ne voit pas où serait le mal. Ça me rassure pour Enzo.

***

samedi 12 septembre 2009

Le bloc-notes de Noémie (4)

C’était un peu spécial, la Fête des Pères. Papa m’a emmenée en Vendée pour la passer avec Papy qui est malade. Il a dit que l’année prochaine il risque de ne plus être là.

Papy, il n’a jamais été du genre câlin. Quand j’étais petite il me faisait un peu peur et à Julie aussi. Mamie dit que ses fils lui ressemblent et c’est sans doute pour ça que je trouve toujours Papa un peu raide avec moi. Mais je sais bien que lui aussi il m’aime. Seulement il pense qu’il ne faut pas se laisser aller. C’est sa pudeur, à lui. Et ça doit être comme Maminou m’a expliqué pour Papa : pour lui, se mettre tout nu c’est du laisser aller.

Il était dans un fauteuil, bien pâle et bien maigre, lui qui partait faire des randonnées avec ses fils l’été dernier encore. J’avais mis ma robe bleue et il m’a regardée avec un sourire que je ne lui avais jamais vu. Il m’a dit :

- Tu ressembles vraiment à ta mère ! Un peu plus blonde pour l’instant mais tes cheveux commencent à foncer. Tu as de la chance : elle est très belle. Je l’aimais bien, tu sais. Elle ne doit pas s’en douter. Elle doit surtout se souvenir que je n’approuvais pas ses idées. Et pourtant je dois reconnaître qu’elle t’a bien élevée. C’est peut-être dommage qu’elle et ton père se soient séparés. Mais quoi ! Ça vaut sans doute mieux que de rester ensemble pour se disputer tout le temps. Comme ils n’étaient pas d’accord sur grand chose et que je ne vois pas bien lequel aurait pu céder … Je sais que tu les aimes tous les deux et c’est très bien. Comme dit l’Évangile « Il y a plus d’une demeure dans la maison du Père »

Il ne m’avait jamais parlé autant. Il sait qu’il va mourir, c’est évident. Et pourtant il n’a que soixante-cinq ans.

À un moment, Papa lui a parlé de leurs randonnées. Il a dit :

- Quand tu seras guéri, on remettra ça, tous les trois, avec Jean-Marie.

Et Papy a dit très doucement, en souriant :

- Voyons, mon petit, tu sais bien que je ne guérirai pas, je le sais aussi, ce n’est pas un drame, ma vie est faite, même si j’aurais bien aimé voir grandir encore un peu cette belle grande fille … et ne pas lâcher ta mère… Alors ne nous mentons pas, veux-tu ? Mentir, c’est manquer de respect, tu le sais bien !

C’était la première fois que je voyais Papa embarrassé.

Mamie ne montrait rien. Elle lui a proposé de boire quelque chose, il a accepté et elle m’a demandé d’aller chercher des glaçons à la cuisine. Mais quand elle l’a servi, sa main tremblait un peu.

On s’est tous embrassés très fort quand nous sommes repartis. Et dans la voiture nous n’avons pas beaucoup parlé.

J’ai raconté à Maman. Elle m’a dit qu’elle avait aussi beaucoup d’estime pour Papy Jérôme, que c’est un homme sincère et droit, et que ce qu’il a dit lui fait plaisir. Elle a dit aussi que Papa lui est très attaché et que ça va être dur pour lui de le perdre si tôt.

***

Je ne le reverrai pas. Il a dit qu’il ne voulait pas que ses petites-filles assistent à son enterrement, qu’elles auraient bien le temps d’en voir d’autres. Et voilà.

Nous irons quand même chez Mamie Brigitte au début de juillet, Julie et moi. Papa dit que, les premiers jours de deuil passés, ça lui fera du bien d’avoir ses petites-filles avec elle.

***

J’ai craqué. Ça m’énervait, cette comédie, entre Julie et moi et en plus je repensais tout le temps à Papy qui disait que mentir c’est manquer de respect. Alors quand elle m’a parlé de ses poils qui poussaient et qu’elle a voulu qu’on se les montre pour voir si c’était pareil, j’ai craqué. J’ai dit :

- Écoute, ça suffit ces simagrées ! Tu dors avec ta culotte et ton soutif sous ton pyjama alors qu’on est toutes seules dans la chambre et que des seins, t’en as presque pas, et maintenant tu veux qu’on se montre nos foufounes pour comparer nos poils. Alors quoi, tu peux pas penser à autre chose ? Je m’en fous, moi de savoir laquelle de nous deux a le plus de poils. J’y pense pas tout le temps, moi ! Ni pour les cacher ni pour les montrer ! Tu veux savoir ? On est naturistes, Maman, les poussins et moi. En vacances chez ses parents on est tout nus tout le temps et si je te l’ai jamais dit c’est que Mamie ne voulait pas. Alors toute nue tout le temps avec des gens tout nus, pas de problème, prendre mon bain avec toi comme avant, pas de problème et je ne sais pas pourquoi on ne peut plus, mais juste me déculotter pour montrer ma foufoune, non, ça c’est indécent, c’est obscène, tu peux pas comprendre ça ?

La pauvre ! Elle en avait les larmes aux yeux !

- Pourquoi tu te fâches contre moi ? C’est pas de ma faute si on m’a habituée comme ça et toi autrement. La culotte et le soutif sous le pyjama, j’ai pris l’habitude l’été dernier en colo : presque toutes les filles faisaient comme ça, à part les petites pour le soutif, alors moi, bien sûr … Après, j’ai continué même toute seule. Je pensais que c’était plus correct. Et pour le bain c’est vrai qu’on n’a plus l’habitude mais je trouve qu’on aurait pu continuer, on était comme des sœurs, c’est pas moi qui ai décidé. Alors toi tu es naturiste ? Ça alors ! Mais… Ça te gêne vraiment pas de te montrer toute nue devant tout le monde ?

« Me montrer toute nue devant tout le monde » ! Pourquoi pas faire un strip-tease ? Il a fallu que je lui explique tout.

Elle m’a écoutée attentivement, en me posant des questions. À la fin elle a dit :

- Je comprends. J’ai même l’impression que tu as peut-être raison. Mais moi, devant tout le monde, je crois pas que je pourrais. Et voir des hommes tout nus, ça me gênerait : je n’oserais pas les regarder. Mais avec toi, bien sûr, c’est pas pareil. Et si tu préfères, on n’en parlera pas à Mamie, mais tu dors comme tu veux. Si tu as l’habitude toute nue et que tu préfères, moi ça me dérange pas et … peut-être que j’essaierai de faire comme toi … quand on aura éteint la lumière.

On s’est fait la bise. Pas pour se dire bonsoir, ça entre nous ce serait un peu nunuche, mais pour montrer qu’on n’était plus fâchées.

Et ce matin j’ai vu qu’elle dormait juste en culotte. Elle m’a dit :

- Comme toi, j’ai essayé mais … je ne suis pas à l’aise : je me sens toute nue !

On a bien ri toutes les deux et on a mis nos maillots avec des tee-shirts par-dessus pour aller déjeuner. On n’a pas fait attention de se cacher et on ne s’est pas regardées non plus.

En ce moment elle est partie au marché avec Mamie : moi j’ai dit que j’avais envie de rester un peu seule pour écrire mon bloc-notes. En fait j’en ai aussi profité pour me baigner deux minutes sans le maillot. On peut : la maison d’à côté est fermée, il n’y a personne. Et c’est drôle, traverser le jardin toute nue pour aller de notre chambre à la piscine et retour ça me faisait un drôle d’effet. C’est certainement parce que d’habitude, ici, c’est interdit.

***

Finalement c’est bien que j’aie craqué, l’autre jour. Déjà on a tout de suite été mieux ensemble, Julie et moi. Puis dans la piscine, on a commencé par enlever le soutif. C’est elle qui a commencé et Mamie n’a rien dit. J’en ai profité pour en faire autant. Alors elle m’a demandé si ça ne m’ennuyait pas qu’elle lui parle de notre conversation, j’ai dit que non et elle a dit à Mamie :

- Tu sais Mamie, je sais pourquoi Noémie a pas de marques. Moi je suis allée à la plage une seule fois et regarde, j’en ai déjà !

Mamie a répondu :

- Ah oui ? Il fallait bien que tu le saches un jour ou l’autre, et les cachotteries entre cousines c’est un peu bête. Mais il vaudra mieux ne pas en parler à tes parents, ils risqueraient de lui en vouloir.

Et Julie a continué :

- C’est plus joli sans marques. Tu crois qu’elles vont s’effacer, les miennes ?

J’ai dit :

- Normalement elles vont s’atténuer si tu restes au soleil comme ça, mais il restera une différence. Pour que ça disparaisse, ce serait un peu compliqué.

- Parce que tu as une solution ? a demandé Julie.

- Il faudrait mettre une crème indice au moins trente partout, sauf là où c’est blanc. Là tu pourrais en mettre un peu quand même si tu as peur des coups de soleil, mais une pas forte.

Mamie a souri :

- Un vrai travail de précision !

Et Julie a dit :

- On essaye ? Tu veux bien me la mettre Noémie ?

Avec la permission de Mamie on a commencé à faire comme ça pour le haut. Les limites des marques étaient bien nettes, c’était amusant. Puis Julie a dit :

- Mes fesses aussi sont blanches ! On fait pareil ?

Nous avons regardé Mamie toutes les deux. Elle a d’abord secoué la tête et puis elle a dit :

- Tu exagères, Julie !... Tes fesses, personne ne les voit !

Et là, Julie a dit :

- Mais moi, je le sais. Et puis, mes seins non plus personne ne les voyait jusqu’à maintenant. Après tout, puisque Noémie a l’habitude, pourquoi on enlèverait pas aussi le bas ? On n’est rien que nous deux avec toi ! Moi j’ai envie d’essayer.

Et Mamie a dit :

- Tu en as vraiment envie ? Après tout, c’est vrai qu’entre nous il n’y a pas de mal, puisqu’il n’y a plus d’homme à la maison…

En disant ça, évidemment elle a eu un sourire triste. Puis elle a continué :

- Faites comme vous voulez. Mais ne dites rien à vos parents : ils me gronderaient !

Depuis, pour essayer de faire partir ses marques, Julie ne met plus de maillot pour se baigner ni pour s’étaler un moment au soleil après la baignade, moi non plus évidemment, et c’est moi qui lui passe la crème comme il faut. Pour l’instant, ce qui était blanc est plutôt rose mais pas trop. Et nous refaisons notre toilette ensemble mais elle garde toujours sa culotte pour dormir. Et la plupart du temps nous sommes en tee-shirt ou en robe d’été. On est vraiment redevenues copines comme quand on était petites : on rit pour un rien comme des folles et Mamie nous regarde en souriant.

***

Nous revoilà à Paris, Papa et moi. On dort chez lui ce soir en attendant de prendre l’avion demain et je repense à Mamie.

C’est bizarre à dire : nous savons bien, Julie et moi, qu’elle aimait très fort Papy et qu’elle a eu un énorme chagrin quand il est mort, mais en même temps c’est comme si elle était libérée. Elle est plus cool avec nous. C’est peut-être aussi parce que nous grandissons mais … Je sais que Papy était quelqu’un de bien, mais c’est quand même vrai aussi qu’il était un peu raide et on dirait qu’elle s’obligeait à être comme lui. Maintenant elle ne s’oblige plus. Elle devient même un peu comme complice avec nous par rapport à cette raideur que Papy a transmise à nos pères.

Elle nous a raconté que quand elle était petite elle vivait à la campagne avec sa sœur qui avait un an de plus qu’elle. Elles étaient inséparables et jusqu’à treize ou quatorze ans quelquefois, l’été, elles allaient se baigner dans le ruisseau voisin en cachette des parents, là où personne ne pouvait les voir. Et elles se baignaient toutes nues pour pouvoir revenir à la maison avec tous leurs vêtements secs. Elle n’avait jamais raconté ça à Papy parce qu’elle savait qu’il aurait trouvé que ce n’était pas convenable.

Papa et son frère c’était différent : ils ont cinq ans de différence, alors quand Papa est né l’oncle Jean-Marie se lavait déjà tout seul et quand Papa a commencé à en faire autant, mon oncle était déjà habitué à ne jamais se montrer tout nu.

Nous deux, comme on avait le même âge personne n’a protesté quand elle nous a baignées ensemble, toutes petites, puis quand nous avons continué, du moment que nous n’étions jamais toutes nues ailleurs que dans la salle de bain. Jusqu’au jour où Papy a vu un film à la télé où deux sœurs faisaient … elle a dit « des choses vicieuses » ensemble. Julie a dit : « Elles faisaient l’amour quoi ? » Et Mamie a dit : « Ben oui, on peut dire ça comme ça, mais deux filles ensemble, et deux sœurs en plus … Enfin votre grand père a été très choqué, surtout qu’en plus elles finissaient par assassiner leur patronne et sa fille, et il a trouvé que vous commenciez à être trop grandes pour prendre votre bain ensemble. Mais moi, quand je vous vois là toutes les deux, pour moi c’est comme j’étais avec ma sœur… Il n’y a pas de mal ! »

Je sais qu’il y a des femmes qui font l’amour ensemble et même des filles, même à notre âge, qui s’embrassent et qui se touchent en cachette mais franchement, je ne m’imagine pas faisant ça avec Julie. Ni avec personne d’ailleurs pour l’instant, fille ou garçon.

Quand j’y repense, j’ai l’impression que Julie, quand elle voulait qu’on se montre nos foufounes, ce n’était peut-être pas si clair que ça : elle avait un drôle de regard. Mais depuis qu’on a pu rester toutes nues ensemble à nager ou à bronzer et même à se passer la crème solaire sans se cacher c’est oublié. On est vraiment comme des sœurs … normales !

Et ça nous a bien amusées, quand Papa est venu me chercher de nous baigner en bikini comme si de rien n’était en faisant des clins d’œil à Mamie.

Et maintenant je vais faire ce voyage en Italie avec lui. Je vais sûrement voir des tas de choses intéressantes et je sais qu’il va tout m’expliquer très bien. Mais je pense à Maman, aux poussins, à Patrick et Enzo qui vont bien s’amuser ensemble… J’ai hâte de les retrouver.

***

vendredi 11 septembre 2009

Le bloc- notes de Noémie (3)

La suite, forcément, ça va être faire connaissance avec le fils de Patrick. Là, ça se complique parce que je ne voudrais pas rater ça mais, depuis la Fête des Mères, quand il est avec son père moi je suis avec le mien. Et pour la Fête des Pères il faudra que ce soit encore comme ça. Mais ça doit pouvoir s’arranger : Patrick dit que son ex est sympa et que pour son fils, comme elle l’a toute la semaine elle n’est pas à un dimanche près.

Il a passé la soirée à la maison, hier. Maman l’avait invité à dîner et elle avait préparé une soupe au pistou comme la fait Mamie Josiane. Benoît n’aime pas trop, Vanessa et moi moyen, mais lui il a dit qu’il adorait. Nous avons un peu bavardé tous les cinq en dînant mais juste un peu : presque tout de suite après, les poussins sont allés prendre leur douche avant de se coucher. Comme d’habitude ils sont ressortis de la salle de bain tout nus pour venir nous dire bonsoir : moi je me couche un peu plus tard pour revoir mes leçons. Patrick était un peu surpris et Maman lui a expliqué que comme ils ne mettent pas de pyjama, ils ne vont pas se rhabiller juste pour dire bonsoir. Patrick a dit qu’il trouve ça très bien mais que lui, à leur âge, il en mettait un et qu’il n’imagine pas son fils venant dire bonsoir tout nu. C’est pour ça qu’il était surpris. Moi, d’habitude, rien qu’avec Maminou, je fais comme eux. Mais là, on a beau avoir passé une journée ensemble à Héliomonde, je ne me vois pas non plus me balader toute nue dans l’appart quand il est là tout habillé. Peut-être qu’à l’âge des poussins je l’aurais fait. Est-ce que je commence à être pudique ? J’ai mis un peignoir de bain pour dire bonsoir. Maman et lui étaient encore au salon. Je ne sais pas quand il est parti. Mais comme elle m’a dit l’autre soir, ça, c’est sa vie privée.

***

Ce dimanche je suis avec Papa. Je l’aime, et je suis heureuse qu’il ne me laisse pas tomber comme Daniel a laissé tomber les poussins, mais il faut bien avouer que juste lui et moi souvent on ne sait pas trop quoi faire ensemble. Quand je suis là, ce n’est pas sa vie normale et ce n’est pas la mienne non plus.

Maman retourne à Héliomonde avec les poussins et Patrick et j’aurais bien aimé y aller avec eux. Papa m’a proposé de m’emmener à la plage à Deauville mais je n’ai pas envie de revenir avec des marques de maillot. C’est drôle, l’année dernière je m’en fichais complètement et maintenant ça m’ennuierait. L’autre jour à Héliomonde il y avait des filles qui en avaient, je trouve ça nul. Pourtant je sais que c’est normal, puisqu’on n’a pas le droit d’être nus sur les plages ordinaires. Mais je n’en ai pas envie. Il va m’emmener à Giverny, voir le jardin de Claude Monnet.

J’ai emporté mon ordi pour écrire un peu mon journal dans ma chambre avant de dormir. Papa le sait et il trouve que c’est une bonne idée. Il m’a dit que si je n’écris pas tous les jours avec la date ça s’appelle plutôt un bloc-notes.

***

C’est décidé. Dimanche prochain Patrick nous amène Enzo. Il a dit qu’il ne veut pas nous en parler d’avance parce qu’il préfère que nous nous fassions notre idée nous-mêmes. Il nous a quand même redit que sa maman l’a habitué à être très pudique. Donc ce sera à la maison, pas à Héliomonde : on ne va pas le traumatiser d’entrée ! Parce que si on ne s’entend pas ça va poser des problèmes à Maman et Patrick, et ce serait dommage. En même temps, ça ne servirait à rien de tricher. Les poussins, pas de problème : tricher, ce n’est pas leur genre, c’est trop compliqué. Il faut juste qu’il se rappellent de ne pas se balader tout nus et de ne pas en parler. Pour l’instant.

Et moi ? Je ne vais pas lui faire du charme. Il faudra être naturelle. Mais Maman dit que c’est ça le charme … Et est-ce qu’on peut être naturelle quand on se pose des questions ? Il vaudrait mieux que j’arrête d’y penser. Je m’habillerai comme d’habitude. À moins que … S’il fait chaud je pourrais mettre la robe longue en crépon bleu que Papa m’a achetée. C’est seulement une robe d’été et il paraît qu’elle me va bien. Allez, fais pas la modeste : « il paraît » ? Tu le sais bien qu’elle te va bien, qu’elle fait ressortir tes yeux et que c’est quand tu l’as essayée que Papa s’est aperçu que tu avais des seins. Petits mais quand même. Tu veux lui en mettre plein la vue à Enzo ? Non, mais … se sentir jolie, ça aide à être à l’aise quand même. Je vais demander à Maman ce qu’elle en pense.

***

C’est demain. Comme il fait déjà chaud pour la saison c’est décidé : je mets la robe bleue. Maman m’a dit : « Mets la si tu veux, mais si c’est la première fois tu ne vas pas être à ton aise, tu y penseras trop ! » Donc je l’ai mise toute la journée aujourd’hui pour m’habituer. Vanessa dit que je frime. Mais Maman dit qu’elle me va bien parce que je suis assez grande pour mon âge (1 mètre 6o) et que c’est normal que j’aie envie de la mettre parce que c’est simplement une robe de plage. Elle dit qu’elle aime bien en porter des comme ça en été parce que, comme elles sont longues et amples, on n’est pas obligé de mettre quelque chose en dessous et que c’est bien agréable quand il fait chaud. En tout cas c’est vrai qu’au début ça me faisait un peu drôle de la sentir sur mes jambes quand je marche, mais je m’y suis vite habituée.

Vanessa en a une qui ressemble un peu, mais courte. Du coup elle veut la mettre aussi. Mais Maman lui a dit en riant : « Mais toi, il ne faudra pas oublier la culotte ! » Elle a répondu : « N’importe quoi ! Parce que ça m’arrive d’oublier ? » Et Maman lui a dit : « Ça t’est arrivé ! Mais il faut dire que tu n’avais que trois ans ! »

***

Bilan de la journée de dimanche : Enzo est top craquant et je ne crois pas qu’il risque de faire des problèmes à Patrick et Maminou.

D’abord la surprise, quand il est arrivé, c’est qu’il ressemble trop à Harry Potter. Enfin … Dans le premier film, parce qu’il n’a que onze ans. Il est arrivé l’air un peu intimidé. Maman lui a demandé la permission de l’embrasser, il a dit oui et il lui a rendu sa bise. Du coup ça a continué : Vanessa qui s’est mise sur la pointe de ses pieds nus pour lui claquer un gros bisou sur chaque joue, Benoît style copain. Moi, j’arrivais derrière et … la robe bleue a fait son effet : quand il m’a vue il a accusé le coup. Alors je lui ai fait un grand sourire, j’ai dit : « Bonjour Enzo », il a balbutié : « Bonjour euh Noémie » et je me suis un peu penchée pour lui faire une bise qu’il m’a rendue timidement.

Je relis. Non mais tu n’as pas fini de frimer ? Bon tu comptais bien l’impressionner et c’est gagné. Pas dur avec un garçon de onze ans du genre bien élevé. Heureusement que ça n’a pas été comme ça toute la journée.

D’abord grâce aux poussins, qui l’ont annexé tout de suite pour lui montrer notre chambre et leurs jouets. Et là j’ai vu qu’il était à l’aise, gentil avec les petits sans se forcer. Puis il a vu mes livres sur l’étagère bibliothèque et il m’a demandé si c’était moi qui lisais ça. Bien sûr il y avait Harry Potter et Vanessa ne s’est pas retenue de dire : « Qu’est-ce que tu lui ressembles ! C’est pas possible ! » Et ça l’a fait rougir. Il a dit :

- C’est pas exprès, j’avais déjà la coupe de cheveux et des lunettes. Mais c’est vrai que quand j’ai été obligé d’en changer j’ai pris les mêmes que lui. C’est un peu bête, non ?

La question, c’était pour moi. J’ai dit que je ne trouvais pas. C’est vrai : je trouve ça normal de vouloir ressembler aux personnages qu’on aime. Et à partir de là on a pas mal bavardé ensemble, au sujet de nos lectures. Et je trouve qu’il est bien plus intelligent que les autres garçons que je connais. Dès qu’il parle d’un sujet qui l’intéresse il cesse d’être timide et on oublie qu’il n’a que onze ans.

Les poussins ont vite compris qu’on avait envie de parler. Ils ont continué à jouer dans la chambre mais sans trop faire de chahut. J’étais assise sur mon lit et Enzo sur ma chaise de bureau. Il a dit :

- Alors c’est votre chambre à tous les trois ? Et vous ne vous gênez pas ?

- Ben non ! On se marre bien ! a dit Benoît.

J’ai quand même rectifié :

- On a l’habitude ! Et puis on n’a pas le choix, ou alors il faudrait déménager. Sinon, c’est vrai que, depuis que je suis en Sixième, quelquefois j’aimerais mieux être un peu seule pour travailler, mais bon ! Il y a bien le bureau de Maman mais … Elle aussi elle a besoin d’être seule pour travailler, déjà qu’elle n’a pas beaucoup de place ! Tu sais, on s’adore tous les trois. Ils me manquent, ces abrutis, quand je vais chez mon père !

- Abrutie toi-même, grande sauterelle ! a protesté Vanessa en riant.

J’ai dit :

- Pourquoi sauterelle ? C’est pas moi qui n’arrête pas de sauter !

- C’est vrai ça, elle m’a répondu. Tu bouges plus comme avant. Avant, c’est toi qui m’avais appris à faire l’arbre droit.

Et la voilà qui montre comme elle sait bien le faire. Évidemment sa robe retombe en cloche, découvrant les jambes, la petite culotte blanche et le ventre nu jusqu’aux aisselles. Enzo a l’air surpris, je crois même qu’il rougit un peu. Benoît rigole :

- Heureusement que t’as pas oublié ta culotte !

Vanessa se relève, toute rouge, mais c’est parce qu’elle avait la tête en bas :

- Ben quoi ? Il en a pas vu, Enzo, des filles en culotte, à la plage ?

- En maillot, oui, rectifie Enzo. Mais t’en fais pas pour moi : tu fais super bien l’arbre droit, moi je n’y arrive pas.

- Il faudra demander à Noémie de t’apprendre !

- C’est ça ! dis-je. Mais pas aujourd’hui : je ne suis vraiment pas habillée pour !

- C’est clair ! approuve Enzo. Mais elle te va drôlement bien, ta robe !

Il me regarde d’une façon ! Ça fait comme une caresse. Maman m’a regardée un peu comme ça, hier, quand elle m’a vue avec cette robe. Mais pas vraiment pareil. Ce n’est pas désagréable mais quand même je me sens un peu rougir. Et je me dépêche de parler d’autre chose.

Bref, il faut dire les choses comme elles sont, ce garçon est tombé raide amoureux de moi. Et moi ? Il me plaît bien. Vraiment. Je le trouve attendrissant, mais pas ridicule du tout. Mais quand même il a un an de moins que moi et en plus que les garçons sont en retard sur les filles … Physiquement en tout cas : ça se voit qu’il n’a que onze ans. Par contre quand on parle …

De toutes façons, à notre âge … Je sais bien qu’il y a des copines qui sortent avec des garçons mais c’est pour frimer. Moi, en tout cas, je n’ai pas envie de me faire tripoter ni de tester comment ça fait de s’embrasser avec la langue. Et Enzo, timide comme il est, ce n’est pas lui qui va vouloir essayer avec moi si je n’en ai pas envie.

Ce qui est sûr c’est que tant que son père et ma mère seront amoureux, on se reverra. Et qu’eux deux, ils ont l’air bien partis.

***

Ça se précise pour les vacances. Juillet, c’est pour Papa, donc pour commencer chez Mamie Brigitte. Mais cette année Papa m’a dit qu’il m’emmène faire un voyage en Italie. Ensuite je rejoins Maman et les poussins chez ses parents.

Elle leur a demandé, et à nous aussi, si elle pouvait y inviter Patrick. Tout le monde est d’accord : Patrick est adopté par acclamations. Lui, il ne demande pas mieux paraît-il, mais il ne s’est pas encore mis d’accord avec son ex pour les vacances d’Enzo. Ce serait cool qu’il vienne aussi mais là, il va falloir le lui dire qu’on est naturistes. Je me demande comment il va réagir. Maman nous défend de lui en parler quand on le reverra : elle a dit que c’est à son père de le faire. De toutes façons, la prochaine fois qu’il viendra chez nous, moi je serai chez Papa, puisque ce sera le week-end de la Fête des Pères et que dimanche prochain il est avec sa mère.

***

Patrick nous a fait une surprise géniale vendredi soir : il avait loué un mobil home à Héliomonde pour tout le week-end ! C’est super bien conçu : une chambre pour les parents, une à deux lits pour les enfants et une banquette dans la pièce à tout faire. Pour une fois c’est Benoît qui a voulu y dormir seul. Mais c’était pour une fois parce que d’habitude, pas question de séparer les poussins.

Il a fait beau et chaud presque tout le temps : juste une averse dans la nuit de samedi. Et ça, c’est génial : moi qui n’avais pas envie d’avoir des marques de maillot cette année, j’ai pu me faire une bonne couche de bronzage. Comme ça, si je suis obligée de me mettre un peu au soleil chez Mamie Brigitte la différence ne se verra pas trop. L’été dernier c’est la fin des vacances que j’ai passée chez elle, alors pour le bronzage, c’était déjà fait. En plus Julie était en colo, alors je n’étais pas souvent en maillot parce que me baigner toute seule … Mais là, le début, et avec elle ... Je n’avais pas envie de faire rigoler les poussins en arrivant après avec mes fesses blanches quand ils seront tout bruns. Et les seins en plus, parce que cette année, ça m’étonnerait que je puisse couper au soutif dans la piscine. Et si en plus Enzo est là ! Je trouve que quand tu es nue avec des marques de maillot, on est obligé de remarquer que tu l’as enlevé, alors que sans marques tu es simplement normale.

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jeudi 10 septembre 2009

Le bloc-notes de Noémie (2)

Je récapitule ce que Maman m’a expliqué.

Pour le mariage.

Les catholiques, comme Papa et sa famille, pensent que Dieu défend de faire l’amour si on n’a pas été mariés par un curé. Et que quand on a été mariés par un curé on ne doit jamais divorcer, ou alors, si on divorce, on ne peut pas se faire remarier par un curé. Donc on ne doit plus jamais faire l’amour avec personne.

Je lui ai dit que pourtant Papa l’avait bien fait avec elle sans être mariés par un curé et que … ça m’étonnerait qu’il ne le fasse plus jamais. Elle a répondu que les catholiques font très souvent des choses qu’ils croient que Dieu leur défend. Ils espèrent que Dieu leur pardonnera et ils croient que sans ça il les punira après leur mort. Parce qu’ils croient qu’on a un corps et une âme et que le corps meurt mais que l’âme est immortelle. Et Mamie Brigitte espère que, puisque avec Maman il n’a pas été marié par un curé, il pourra le faire avec une autre femme.

Je ne comprends pas bien le pourquoi de tout ça mais là, Maman me dit qu’elle non plus. Si j’ai le courage, je demanderai à Mamie Brigitte. Parce que j’ai peur que ce soit un peu long et en fait ça ne m’intéresse pas tellement.

Pour la pudeur.

Maman dit que je ne me rends pas trop compte parce que je suis encore trop jeune, même si je commence à avoir un peu l’air d’une jeune fille. Elle dit que bien sûr, les relations sexuelles, quand on fait l’amour, quoi, ça c’est normal que ce soit le « jardin secret » comme dit Mamie Brigitte, parce que ce n’est pas de la gymnastique, quand on fait ça on montre des choses vraiment intimes, du fond de soi, pas seulement de son corps. Et la loi oblige à cacher son sexe parce que, justement, c’est le sexe et que pour beaucoup de gens pas habitués, le voir ou le laisser voir c’est un peu comme si on te voyait faire l’amour. Elle dit que nous, les naturistes, quand on voit un sexe, on ne pense pas forcément à faire l’amour parce que, comme on est habitué à le voir en même temps que le reste du corps on n’y fait pas particulièrement attention. Et surtout les enfants, qui n’ont pas de raison d’y penser. Et les grands, ils y pensent quand ils veulent bien mais pas tout le temps. Tandis que ceux qui ont l’habitude que le sexe soit caché même quand le reste est nu, comme à la plage, dès qu’ils voient un sexe nu ils ne voient plus que ça, et ça les fait penser à faire l’amour. C’est pour ça qu’ils trouvent que c’est indécent. Enfin, plus ou moins, mais en gros plus ils sont habitués à faire attention de le cacher et plus ils trouvent que c’est indécent.

Mais elle dit que même chez les enfants naturistes, qui sont habitués, avec la puberté forcément on pense beaucoup plus à son sexe puisqu’il se met à changer et c’est pour ça que tu as l’impression que tout le monde te regarde là et que tu as envie de le cacher. Mais là aussi, c’est plus ou moins. Ça dépend de tes hormones, tu n’y peux rien. C’est pour ça qu’il y a aussi des ados qui continuent à ne pas être gênés. Elle dit qu’elle c’était plutôt ça jusqu’à ce qu’elle ait fait l’amour avec Papa. Elle pense qu’elle ne l’a pas vraiment compris à ce moment-là, mais c’est en y réfléchissant : avant tu ne savais pas que ton corps pouvait ressentir ça et quand tu t’en aperçois c’est tellement fort que tu as l’impression que ça doit se voir tout le temps. Tu as l’impression que si les gens te voient toute nue, même ceux qui sont habitués, c’est comme s’ils te voyaient en train de faire l’amour. Ton corps tout entier mais surtout le sexe, bien sûr, est vraiment devenu un « jardin secret » seulement pour toi et celui que tu aimes. Et puis quand tu t’es un peu habituée, en général, si tu es naturiste les gens que tu rencontres tout nus tu sais bien que souvent ils viennent de faire l’amour eux aussi et tu vois bien que ça ne se voit pas, alors tu réalises que toi c’est pareil et tu reprends l’habitude comme avant.

Je crois que j’ai compris que le sexe, Julie y pense plus que moi parce qu’on lui a appris à faire attention de le cacher, à faire des mystères. Et du coup à la fois elle a honte et elle a envie d’en voir et même de montrer le sien parce que c’est défendu. Comme quand elle a baissé sa culotte exprès parce qu’elle savait que le petit voisin la regardait. Alors que moi, pour l’instant en tout cas, ça ne m’intéresse pas plus que ça. Je sais bien que je suis en train de devenir une jeune fille, qu’un jour ou l’autre je vais avoir mes règles, mais le reste, ce n’est pas pour tout de suite.

***

Les vacances de printemps arrivent et Maman va être toute seule la deuxième semaine. Moi je suis avec Papa, ou chez Mamie Brigitte s’il n’est pas libre tout le temps et les poussins sont chez Mamie Josiane. Elle a dit à Maman de ne pas venir avec eux, que ça lui ferait sûrement du bien d’être un peu seule à Paris. Je crois que Maman a bien compris que c’était un complot entre elle et tante Véro et que seule ça voulait dire avec son ami de l’accident. Mais à nous, elle ne nous parle pas de lui.

***

Retour de vacances.

Papa a voulu m’acheter des fringues pour l’été prochain. Pendant que j’essayais il me laissait seule dans la cabine mais après il venait regarder comment ça m’allait. Et c’est comme ça qu’il a découvert tout d’un coup que mes seins poussaient. Parce qu’avec mes habits d’hiver, comme je préfère quand c’est bien large, ça ne se voyait pas. Il a dit :

- Mon Dieu, mais tu es en train de devenir une jeune fille ! C’est pas possible, je ne t’ai pas vue grandir !

Et c’est drôle, d’un seul coup il s’est mis à me parler autrement, comme à une grande ! Et je me suis rendu compte en même temps qu’il avait envie de me connaître et qu’en fait il ne me connaissait pas du tout. Avec un week-end sur deux et les bouts de vacances qu’il ne m’envoie pas passer chez ses parents, ça doit être plus ou moins normal. Papa a l’habitude de fréquenter des intellectuels comme lui, et moi il ne m’a jamais laissée tomber mais les enfants, ça ne l’intéresse pas vraiment. Et on dirait que parce que mes seins poussent, à ses yeux je deviens une vraie personne. Et en même temps j’ai envie de lui plaire et ça m’énerve qu’il marche comme ça à l’apparence. C’est vrai qu’il a toujours fait très attention à la sienne. Il dit que c’est une question de respect de soi-même et des autres et je suis d’accord, mais quelquefois je le trouve un peu amidonné.

J’ai dit ça à Maman et elle me dit que ça la gêne un peu parce qu’elle ne veut pas porter de jugement sur mon père, mais, en répétant bien que ce n’en est pas un elle a fini par me dire :

- Dans le fond, ton père est un timide, comme la plupart des orgueilleux, et c’est pour ça qu’il ne se lâche pratiquement jamais. C’est peut-être pour ça aussi qu’il est contre le naturisme : il y voit une sorte de laisser-aller.

J’ai dit :

- Mais c’est pas vrai ! Je trouve que les naturistes font plus attention comment ils se tiennent que la plupart des gens qu’on voit sur les plages ordinaires !

Elle m’a dit :

- Ah tu as remarqué ça aussi ? Eh bien si tu dis ça à ton père il ne le croira pas. Pour lui la dignité est incompatible avec la nudité. Sans doute parce qu’il n’a jamais voulu essayer. Nous avons tous nos petits blocages, tu sais !

J’ai dit :

- Des choses dont on n’ose pas parler, par exemple !

Parce qu’au retour des vacances on l’a trouvée encore plus belle et plus jeune qu’avant. Elle m’a regardée longuement en souriant avant de me répondre :

- Message reçu ma puce. Je vous en parlerai sans doute bientôt : promis.

***

Ça y est. Elle s’est décidée.

Hier soir, à la fin du dîner, elle nous a dit :

- Mes chéris, il faut que je vous parle.

Comme on n’attendait que ça, on est restés bien tranquilles tous les trois à la regarder dans les yeux. Elle a continué :

- Voilà : j’ai fait la connaissance d’un monsieur que j’aime beaucoup.

J’ai dit :

- Seulement beaucoup ?

Elle m’a attirée contre elle et elle m’a dit doucement :

- Ça, ma chérie, c’est ma vie privée !

Et Vanessa a demandé :

- C’est le monsieur de l’accident ?

Maman a ri, puis elle a répondu :

- Oui, petite sorcière ! Bon, alors il s’appelle Patrick, il est à peine un peu plus vieux que moi, il est divorcé, il a un fils de onze ans et comme il sait que pour moi il n’y a rien au monde de plus important que vous trois il a très envie de vous connaître. Qu’est-ce que vous en pensez ?

- Nous aussi, on a envie de le connaître ! a dit Benoît.

- Bon, alors quand ? a dit Vanessa.

- Eh bien … Il faut y penser, a dit Maman. Pas dimanche prochain puisque Noémie ne sera pas là, mais …

J’ai dit :

- Ce qui serait bien c’est pour la Fête des Mères. Moi je suis avec vous, bien sûr, et sûrement le fils de … Patrick sera avec sa maman. Lui, il préfère certainement nous connaître avant de mettre son fils dans le coup !

- Tu sais que tu n’es pas bête, toi ? a dit Maman. Je vais lui proposer ça.

La Fête des Mères, ça nous met dans dix-sept jours. Pour l’occasion on change l’alternance avec Papa. J’ai hâte !

***

Maman a eu une idée géniale. Culottée mais … Enfin, culottée, ce serait plutôt le contraire ! Ouaf ! Rions !

Elle va proposer à son Patrick de nous rencontrer à Héliomonde !

Elle a dit :

- Je ne crois pas qu’il soit vraiment naturiste mais si je ne me trompe pas sur lui, ça ne lui posera pas de problème. Mais avant de vous le faire connaître, j’aime quand même autant vérifier. Vous comprenez, moi j’y tiens au naturisme. J’y tiens en particulier pour vous parce que j’aime bien que vous soyez complètement à l’aise avec votre corps. À cause de Papy et Mamie aussi. Donc je prends mes précautions et là, pas question de s’en sortir au baratin. On sera tout nus tous les cinq, et on verra bien s’il y a un problème. Vous trois, ça ne vous en pose pas ?

On a répondu « Non ! » en chœur. Elle a insisté pour moi :

- Tu es sûre, Noémie ? Parce que je m’emballe mais je sais qu’à ton âge, comme tu ne le connais pas …

J’ai dit :

- S’il n’y a pas de problème pour lui, il n’y en aura pas pour moi. Et si jamais je ne le sentais pas clair … je me rhabillerais !

***

Il a dit oui sans hésiter. Il ne lui reste plus qu’à montrer que ce n’est pas du bluff. Parce qu’il n’a pas intérêt à la décevoir ma Maminou !

***

Le test est réussi.

Quand Maman est allée le chercher à l’accueil, les poussins et moi on a fait quelques plongeons le temps qu’ils reviennent, puis on a attendu et on les a regardés arriver. Ils se donnaient la main et ils faisaient un beau couple. Maminou pas très grande mais supercanon. Tout le monde le dit : on ne croirait jamais qu’elle a eu trois enfants. Et allaités en plus. Lui un peu plus grand, pas mince mince mais pas gros non plus, pas mou. Tout nu avec sa serviette sur l’épaule il avait l’air bien naturel, comme s’il avait été habitué.

Les poussins lui ont fait la bise tout de suite. D’accord c’est l’amoureux de Maman mais on ne le connaissait pas encore. C’est vrai que les petits, ils ont le bisou facile. Moi j’ai tendu la main. J’ai bien aimé comme il me l’a serrée en me regardant bien dans les yeux, avec un sourire franc. Quand ils s’approchaient, évidemment il nous regardait en entier tous les trois : on devait être faciles à repérer en train de les attendre. Mais d’abord il n’avait pas l’air de regarder partout pour mater les nanas, et nous non plus il ne nous regardait pas autrement que si on avait été habillés.

Puis il a tout de suite accepté quand les poussins lui ont demandé de venir jouer avec eux dans l’eau. Et là, ils ne l’ont pas ménagé ! Puis à un moment Maminou et les poussins étaient dans l’eau et lui et moi assis sur le bord. Et j’ai adoré comment il la regardait. Je le lui ai dit :

- J’aime bien comme vous regardez Maman.

Il a dit :

- Tu fais comme tu le sens, mais tu sais, tu peux me tutoyer, comme les petits ! Mais peut-être que tu ne le sens pas parce que tu es plus grande. Comment faut-il dire ? Tu es une petite jeune fille ou une grande petite fille ?

« Petite jeune fille », j’ai horreur. Je trouve ça, comment dit-on ? Condescendant. J’ai HORREUR. Et « grande petite fille »… un peu amusant mais un peu ridicule. Je me suis demandé ce qu’il lui prenait de poser une question pareille. J’ai répondu :

- Maman dit que je suis sa grande fille, tout simplement. Je préfère.

Il a ri.

- Un point pour toi ! Je l’aime, ta mère, tu sais. Et moi aussi j’aime comme tu la regardes. Quand on la voit avec vous trois … Seule elle est … J’ai eu le coup de foudre, quoi. Mais avec vous elle est parfaite, au complet … Je ne trouve pas les mots mais je suis sûr que tu comprends ce que je veux dire, tu as le sens de la nuance, tu viens de le montrer. Tu t’entendrais bien avec mon fils, je crois.

Et là c’est moi qui ai dit :

- Un point pour toi !

Et j’ai plongé, parce que quand même, on n’allait pas s’attendrir !

Mais le soir, la bise je la lui ai faite.

Bilan : il est à l’aise à Héliomonde, il adore Maminou sans nous et encore plus avec nous et il n’oublie pas non plus de penser à son fils. Et en plus lui et moi, j’ai l’impression qu’on se comprend. Je l’ai dit à Maman : je voudrais tellement qu’elle soit heureuse et j’ai l’impression qu’avec lui c’est possible.

À suivre, comme on dit dans les feuilletons.

***

mercredi 9 septembre 2009

Le bloc-notes de Noémie (1)

Pour mes douze ans, Papa m’a offert un ordinateur portable et c’est décidé : je vais y ouvrir un fichier pour tenir un « journal ». Je mets des guillemets parce que ce ne sera pas vraiment un journal. Je ne vais pas y écrire tous les jours avec la date. Seulement quand j’aurai envie d’y mettre ce qui me passe par la tête. Je commence aujourd’hui parce que c’est le jour de mes douze ans et que ce qui me passe par la tête me paraît mériter réflexion.

Je crois que ma Maminou chérie, Maman quoi, est amoureuse.

Ça a dû commencer pendant les vacances chez Tante Véro, pendant que j’étais avec Papa. Quand nous sommes rentrés chez nous, j’ai tout de suite trouvé qu’elle n’était pas comme d’habitude. Je l’ai dit aux poussins pour qu’ils me racontent s’il s’était passé quelque chose. Benoît a dit :

- Tu trouves ? J’ai rien remarqué. Sinon je sais qu’elle a eu un petit accident avec la voiture de Tante Véro, mais vraiment rien du tout…

Mais Vanessa, elle, a dit :

- T’es lourd, toi : tu vois jamais rien ! Le monsieur avec qui elle a eu l’accident l’a invitée à dîner, et Tante Véro lui a dit d’y aller, je l’ai entendue, elle lui a dit : « Vas-y, qu’est-ce que tu risques ? Tu en meurs d’envie ! » Et je sais pas à quelle heure elle est rentrée après le dîner, mais c’est depuis le lendemain qu’elle est comme ça !

- Comme quoi ? a répliqué Benoît en haussant les épaules.

- Laisse tomber ! a répondu la petite sorcière. Tu peux pas comprendre parce que t’es un garçon mais nous, les filles, on sait.

Huit ans ! Elle est à croquer quand elle dit « nous les filles » !

C’est comme ça. Benoît ne voit jamais rien mais Vanessa, elle, a toujours une oreille qui traîne et elle est futée comme tout. C’est pour ça qu’on l’appelle « la petite sorcière ». Je l’adore. Benoît aussi je l’aime beaucoup, d’ailleurs. Ils sont adorables mes demis.

Donc, Vanessa a remarqué la même chose que moi. Nous ne savons pas exactement quoi mais si nous l’avons remarqué toutes les deux c’est qu’il y a bien quelque chose. « Anguille sous roche » comme dirait Mamie Brigitte. Et si en plus c’est depuis qu’elle a passé une soirée avec un monsieur… Un monsieur du genre avec qui elle mourait d’envie d’aller dîner !

Moi ça me fait plaisir. Avec Papa, de toutes façons il y a longtemps que c’est plié, le père des poussins s’est barré il y a déjà belle lurette, alors ce serait bien qu’elle trouve quelqu’un. Un qui serait gentil avec elle. Moi, ce que je voudrais, c’est qu’elle soit heureuse ma Maminou. Et voilà, c’est ça : d’habitude elle n’a pas du tout l’air malheureuse, on s’adore tous les quatre et elle n’est pas du genre rabat-joie, mais là, elle a l’air heureuse !

Moi je voudrais bien le connaître, celui qui lui donne cet air-là. Et Vanessa alors, curieuse comme elle est ! Mais je sais qu’il ne faut pas bousculer Maman. Si elle garde ces trucs-là pour elle, c’est pour nous protéger. Patience ! Si elle finit par nous le présenter ce sera déjà bon signe.

***

Je me demande quand ils se voient. Il y a la pose déjeuner, bien sûr. Les poussins et moi nous ne rentrons pas et de onze et demie à treize trente, ça lui fait deux petites heures. Parce que sinon, elle a les mêmes horaires qu’eux puisqu’elle est instit, et elle est toujours là pour les amener à l’école et les récupérer. Et c’est sûr qu’ils se voient : elle ne continuerait pas à être comme ça sur un petit nuage ! Il doit travailler à Paris. Ils doivent déjeuner ensemble. Enfin… Passer ces presque deux heures ensemble … Ça fait court !

Il faudra que je lui dise : j’ai douze ans maintenant, on n’a plus besoin de baby-sitter si elle veut sortir le soir. Les petits, ils sont remuants mais ils ne font pas de grosses bêtises et de toutes façons à neuf heures ils sont couchés.

***

Ils étaient couchés d’ailleurs quand je le lui ai dit, hier soir. Elle m’a regardée avec l’air surpris et elle m’a demandé pourquoi je lui disais ça. J’ai répondu :

- Pour rien ! Tu sors jamais ! Peut-être que tu en aurais envie et que tu t’en empêches à cause de nous. Moi je trouve que tu pourrais maintenant que j’ai douze ans !

Elle m’a pris la tête dans ses mains et elle m’a regardée au fond des yeux en souriant. Elle a dit :

- C’est vrai que tu changes ces temps-ci ! Je crois que j’ai de la chance d’avoir une grande fille comme toi !

Elle m’a embrassée. Et moi j’ai dit :

- Et moi je trouve qu’on a de la chance d’avoir une maman comme toi.

Elle est devenue toute rouge. Elle m’a serrée dans ses bras et elle avait les larmes aux yeux. Je suis sûre qu’elle avait très bien compris pourquoi je lui avais parlé de ça. On était bien.

J’en ai profité pour lui poser la question. Celle que je me pose depuis longtemps, même si je devine un peu la réponse. Mais j’aimerais bien qu’elle me raconte.

- Dis Maman. Avec Papa je sais que c’est fini depuis longtemps et que vous n’êtes pas fâchés. Ça aussi c’est de la chance. Mais pourquoi vous avez divorcé ?

Elle a souri.

- Tu connais ses parents, tu connais les miens … Ça ne pouvait pas coller !

- Mais vous deux, vous vous aimiez, quand même !

- Comme des fous !

Elle a ri.

- C’est bien ça le problème : comme des fous, pas du tout comme des gens raisonnables, alors …

- S’il te plaît Maminou ! Raconte-moi !

Et pour qu’elle ne puisse pas dire non, je me suis calée contre elle dans le canapé, comme quand j’étais petite et que je lui demandais une histoire. Là, je sais qu’elle craque. Ça a marché. Elle a dit :

- Nous nous sommes rencontrés en hypokhâgne, c’est comme ça qu’on appelle une classe préparatoire à Normale Sup. C’était peut-être la seule chose que nos parents avaient en commun : ils pensaient que les prépas, c’était mieux à Paris. Il était… Tu le connais ! Beau, super classe, super brillant intellectuellement, toutes les filles en étaient amoureuses. Moi … Je ne sais pas pourquoi je lui ai plu. Probablement parce que je ne lui ressemblais pas du tout : fille de soixante-huitards, un peu gauchiste …

- Et super belle et super intelligente, ça va, fais pas la modeste !

- Tu es gentille. Mais je n’ai jamais été aussi brillante que lui et … on n’avait pas du tout le même style. Seulement tu sais, à dix-sept dix-huit ans, c’est séduisant le côté exotique, explorer un autre monde, tout ça … Je t’ai dit, nous étions amoureux fous et ça durait, alors … Je crois que toutes les filles, ou presque, rêvent d’avoir un enfant de l’homme qu’elles aiment. Lui … Prends pas ça pour une méchanceté, j’essaie seulement de comprendre ce qui s’est passé. Je crois qu’avoir un enfant avec une fille comme moi, à ce moment-là il trouvait que ça lui irait bien… devant la glace !

J’ai éclaté de rire. Je l’adore, Papa, mais c’est vrai qu’il aime bien se regarder, s’écouter parler, tout ça… Elle avait sûrement raison ! Elle a continué :

- Tu sais, il nous reste ça : je connais bien ses travers et j’ai encore une sorte de tendresse pour eux parce qu’en fait je me rends compte que c’est eux que j’aimais en lui. Et je pense que lui, c’est pareil. Du moment qu’on n’a pas à vivre ensemble !...

- C’est vrai que lui aussi, quand il parle de toi il sourit. Comme si tu étais une vieille copine un peu folle !

- Et tu as compris ça, toi ? Alors tu vas comprendre. Faire un bébé ensemble, c’était sûrement une bêtise, mais finalement, cette bêtise-là, c’est une des rares choses que nous n’ayons jamais regrettée.

- Parce que c’est moi la bêtise, alors ?

Elle m’a fait un gros câlin.

- Tu sais, quand on t’a posée sur mon ventre… J’espère que tu ressentiras ça un jour… Un peu plus tard que vingt ans, ce serait quand même mieux ! Et à partir de ce moment-là je me suis rendu compte que tous ces trucs dont nous discutions passionnément, ton père et moi, c’était intéressant, bien sûr, mais tellement pas important à côté de toi … J’avais raté le concours d’entrée à Normale Sup, je venais de finir ma licence, j’ai obliqué pour devenir prof de maternelle. Ton père, lui, avait intégré la rue d’Ulm et il a fait la carrière qu’il voulait. Évidemment il a voulu qu’on se marie. Moi ça ne me paraissait pas nécessaire. Il voulait l’église, j’ai cédé pour la mairie mais pas plus. Il a voulu qu’on te baptise. J’ai accepté parce qu’après tout ça ne peut pas faire de mal mais … En fait dès qu’il s’agissait d’organiser ensemble notre vie avec toi, nous n’étions plus d’accord sur rien. Le naturisme par exemple. Ça ne m’avait pas manqué de ne pas le pratiquer avec lui. Tu comprends, pour mes parents, se libérer du tabou de la nudité c’était un symbole, une conquête. Moi je suis née libre, alors je ne me rendais pas compte que la liberté, ça n’est jamais acquis une fois pour toutes. Je crois même que j’avais traversé ma petite crise de pudeur. Tu es encore un peu petite pour comprendre ça. Mais quand j’ai compris qu’il les prenait pour des fous plus ou moins pervers ça n’a plus été du tout ! Du coup le naturisme, j’y tenais de nouveau, et pour toi en particulier quand j’y ai réfléchi.

- Je sais que lui et ses parents sont contre, qu’ils trouvent que c’est une manie bizarre, mais pervers, ça ils ne me l’ont jamais dit.

- Ton père savait bien que pour moi ça n’avait rien de pervers, au contraire, et quand nous nous sommes séparés il a admis que c’était à moi de décider puisque je t’élevais. Depuis ses parents ont bien dû se rendre compte que tu n’étais pas pervertie ! Enfin… c’était juste un exemple de nos désaccords. Nous avons compris que nous n’étions pas faits du tout pour vivre ensemble et nous avons divorcé sans nous fâcher. Je crois que rétrospectivement …

- Rétro quoi ?

- Rétrospectivement, en regardant en arrière, ses parents ont été contents que nous n’ayons pas été mariés à l’église : ils espèrent toujours qu’un jour il se trouvera une autre nana pour l’y conduire !

- Ça, il a pas l’air pressé. Et moi je préfère ! Mais c’est quoi cette histoire de mariage à l’église ou pas à l’église ?

Elle a baillé.

- Ça, ma chérie, je t’expliquerai une autre fois. Ou bien tu demanderas à ton père. Ou à ses parents. Pour ce soir, moi je commence à avoir sommeil.

J’étais bien contre elle. Je lui ai demandé si je pouvais dormir avec elle pour une fois. Elle a dit :

- Si les poussins s’en aperçoivent, demain c’est eux qui vont demander ! Enfin … Juste pour une fois alors. Une grande fille comme toi !

Mais je sais bien que, juste pour une fois, bien sûr, le câlin, elle aussi elle en avait envie.

Ce matin, je me suis réveillée très tôt et je suis allée me coucher dans mon lit pour que les poussins ne s’aperçoivent de rien. Mais bien sûr, à peine levée la petite sorcière a dit à Maman :

- Ce soir c’est notre tour de dormir avec toi, hein ?

Elle a dit « nous », comme d’habitude. C’est elle la plus petite mais avec Benoît c’est presque toujours elle qui décide pour tous les deux.

Et ce soir ils sont avec elle dans son lit, un de chaque côté. Elle a dit :

- Rien que ce soir !

On a une maman formidable !

Et moi, j’ai profité d’être toute seule pour écrire tout ça. Heureusement que demain c’est dimanche !

***

J’ai relu ce que j’avais écrit samedi dernier et il y a deux trucs qu’il faut que je demande à Maman.

L’histoire du mariage à l’église, d’abord. Mamie Brigitte m’a raconté la Bible, l’histoire de Jésus, la messe, et Maman m’a expliqué ce qu’elle en pensait : que c’était bon à connaître parce qu’il y a beaucoup de choses dans nos façons de vivre qui viennent de là, mais que ce n’est pas sûr que ce soit vrai. Elle dit que quand je serai grande ce sera bien de réfléchir à tout ça et de décider toute seule si j’y crois ou pas, mais qu’en attendant tout ce qu’il y a à savoir c’est qu’il faut respecter les autres, même quand on n’est pas d’accord avec eux, et se respecter soi-même : rien faire dont on aurait honte après. Et c’est vrai que rien que ça, ce n’est pas toujours facile. Mais l’histoire du mariage à l’église, ça je ne sais pas.

Puis la crise de pudeur dont elle a parlé, par rapport au naturisme.

En général, quand on parle de pudeur, ça veut dire ne pas vouloir qu’on te voie toute nue. Pour moi, depuis toute petite, c’est simple. Il y a des gens avec qui on peut être tout nus ensemble, comme Maman et sa famille, ou ceux qu’on rencontre à Héliomonde, et d’autres non. Par exemple Papa et sa famille. Avec les tout nus on n’est pas gêné parce qu’on n’y pense même pas qu’on est tout nu. Pourquoi on y penserait ? Avec les habillés on ne pense pas qu’on est habillé ! Et bien sûr, toute nue au milieu de gens habillés je serais gênée. Mais je crois que c’est juste parce que, comme je ne serais pas comme eux, ils me regarderaient, c’est ça qui me gênerait.

Mamie Brigitte dit que c’est bien d’avoir « un jardin secret ». Je comprends bien ce qu’elle veut dire, j’en ai un. Par exemple ce « journal », je ne voudrais le montrer à personne, ce sont des choses rien qu’à moi. Mais le sexe, quand on est entre gens tout nus on ne le regarde pas autrement que le reste, donc je ne comprends pas vraiment pourquoi ça devrait être le « jardin secret ». C’est pour ça que j’ai un peu de mal à comprendre pourquoi il y a des garçons et des filles qui venaient à Héliomonde sans problème et qui ne veulent plus se mettre tout nus quand ils grandissent. Et que ça soit arrivé à Maman, ça, je ne l’aurais jamais cru.

Si je réfléchis bien, c’est quand même vrai que quelquefois, à Héliomonde, il y a des hommes qui me regardent d’une façon qui me gêne. Il va vraiment falloir qu’on s’explique là-dessus avec Maman.

Ce qui est bien avec elle c’est qu’on peut parler de n’importe quoi. Ma cousine Julie, elle, dit qu’avec sa mère, tout ce qui a un rapport avec le sexe elle n’oserait pas. Du coup c’est moi qui lui explique ce que Maman m’a expliqué ! Elle me demande, mais elle a l’air toute gênée quand je lui réponds. Elle et moi, depuis toute petites, quand on passait les vacances ensemble chez Mamie Brigitte, pour se laver on prenait notre bain ensemble même si tout le reste du temps, même quand on était toutes seules, comme dans la chambre où on dort, on devait toujours avoir une culotte. Devant les autres, bon, mais seules, je n’ai jamais très bien compris pourquoi on pouvait être toutes nues dans la salle de bain et pas dans la chambre. Je me rappelle que ça m’avait bien fait rire, quand on avait huit ans, le jour où dans la piscine elle avait enlevé son maillot juste parce que c’était défendu et elle me disait, à moi, que je n’avais pas besoin d’avoir honte avec elle ! Mamie ne voulait pas qu’elle sache qu’on était naturistes. En général c’était au début des vacances qu’on était ensemble et quand Julie remarquait que je n’avais pas de marques comme elle, je devais lui dire que je n’étais pas encore allée au soleil, que si ma peau n’était pas vraiment blanche c’était naturel. Et maintenant Mamie dit qu’on est trop grandes pour faire notre toilette ensemble. Là non plus, je ne comprends pas très bien pourquoi pendant dix ans on pouvait se voir toutes nues et maintenant on ne peut plus. Ils ont des drôles d’idées à propos de la pudeur.

***

mardi 8 septembre 2009

A demain !

Voilà. J'ai fini. Ou du moins j'arrête le bloc-notes de Noémie au moment où les questions que posait un "anonyme" que je crois avoir reconnu ont trouvé une réponse, au moins provisoire. Après ? Les grands changements passés les choses devraient prendre un cours plus ordinaire. Le bloc-notes aura-t-il une suite ? Qui sait ? Pas dans l'immédiat en tout cas.
Tel qu'il est j'en commencerai demain la publication.

dimanche 6 septembre 2009

Patience ...

Les origines affichées des lecteurs de ce blog semblent indiquer que vous seriez peu nombreux mais fidèles. Merci à vous de cette fidélité.
Le bloc-notes de Noémie me prend un peu plus de temps que prévu à cause de quelques petits problèmes personnels, mais il avance et ne devrait plus tarder à être publiable. Encore un peu de patience !
A bientôt.

mardi 18 août 2009

Encore ?

Voilà pour Marie-Odile et Loreleï. Vous avez aimé ?
Cette fois plus que jamais, j'aimerais bien des commentaires.
Pour l'instant,et pour faire plaisir à Pierre, je suis en train de travailler à un journal de Noémie. Au départ je ne pensais pas pouvoir la faire parler sans que ça risque de n'être que la redite de ce qu'on connaît déjà. Et puis à l'épreuve, en adoptant la formule "journal", en fait plutôt bloc-notes ...
C'est en chantier ...

dimanche 16 août 2009

Loreleï 3

Ce n’est qu’après avoir posé les tasses dans l’évier qu’elle me fait asseoir sur le canapé et vient se pelotonner contre moi.

- Tu te rappelles la photo avec Fatou ? Nous avions treize ans, mais l’histoire commence bien avant. Au début, il y a une petite fille qui vient quelquefois retrouver ses parents dans leur lit. Il y a des câlins, des chatouilles et des gros poutous sur le ventre qui la font hurler de rire. Rien que de très normal. Quelquefois, son papa les fait poser toutes nues, elle et sa maman, pour faire de belles photos en noir et blanc. À condition que ça ne dure pas trop longtemps, elle trouve ça plutôt amusant. Un peu plus tard, il fait aussi des photos avec elle toute seule. Elle doit avoir cinq ou six ans au début. Quand la séance dure un peu trop longtemps, pour la détendre il lui fait aussi des câlins des chatouilles et des poutous sur le ventre. Elle adore ça. Et puis, à mesure qu’elle grandit, les poutous descendent un peu plus bas. Le moment vient où elle sait vaguement que c’est trop bas. Elle le dit à son papa. Mais il répond : « Pourquoi mon ange ? » Et comme elle ne sait pas pourquoi, elle fait confiance à son papa : c’est lui qui sait ce qui est permis et ce qui est défendu. Et peu à peu les chatouilles se transforment en caresses, les gros poutous en baisers avec la langue… Papa sait si c’est permis, il fait ça avec beaucoup de douceur et elle trouve que c’est très agréable …

- C’est monstrueux !

- Monstrueux au regard de la morale, oui. Mais il ne m’a jamais pénétrée autrement qu’avec sa langue, il ne s’est jamais déshabillé, il ne m’a jamais demandé de lui faire quoi que ce soit. Juste d’accepter ses caresses. Pourquoi les aurais-je refusées puisque ce n’était que du plaisir ?

Longtemps ma mère n’a rien vu je crois. Puis un matin, alors que mon père était à Paris, elle ne s’est pas réveillée. Le médecin a conclu à un arrêt cardiaque dû à des causes naturelles. Il n’en a pas cherché d’autres : on n’allait pas ennuyer Monsieur le Député qui était déjà si triste de perdre sa femme. Moi, à dix ans, j’ai cru ce qu’on me disait, évidemment. Évidemment aussi, je pense maintenant qu’elle a dû découvrir ce que mon père faisait avec moi et qu’elle s’est suicidée.

- Pauvre femme !

- Pauvre femme, oui. Mais qui a déserté en rase campagne au lieu d’essayer d’arrêter ça... Alors pauvre femme, d’accord, mais pauvre enfant aussi, non ? Encore que… Le bien, le mal, ce n’est pas si simple. En se retirant sur la pointe des pieds elle m’a évité le conflit, la culpabilité qui aurait empoisonné mon adolescence… Je sais bien que la morale n’y trouve pas son compte mais, égoïstement, je trouve que je ne m’en sors pas si mal ! Penses-y ! Pour moi tout était normal. J’ai digéré le gros chagrin de la mort de ma mère, trouvé mes marques avec la femme de ménage qui était un peu plus présente et la baby-sitter qui venait dormir à la maison quand mon père était à Paris. On est solide à dix ans, tu sais.

Et puis j’ai invité des copines pour des pyjama-parties. Fatou était ma préférée. Nous adorions être ensemble aussi souvent que possible. Il y avait un clic-clac dans ma chambre pour les copines en visite, mais quelquefois nous préférions dormir ensemble dans mon lit. Avec elle aussi ça a commencé par de très innocentes séances de chatouilles, comme peuvent s’en faire couramment des filles de onze ou douze ans. Puis … Aux approches de la puberté les caresses que j’aimais recevoir de mon père, j’ai eu envie de les faire à mon amie. Elle a aimé, elle me les a rendues. Nous y prenions elle et moi de plus en plus de plaisir, et la conscience que nous avions de transgresser un interdit n’y était pas étrangère.

Nous avions treize ans quand mon père nous a surprises. Il a fait mine de vouloir avertir les parents de Fatou, qui n’auraient pas manqué de nous interdire immédiatement de nous fréquenter. Pour prix de son silence, il nous a demandé de poser pour lui. Tu connais cette photo. Il a manœuvré pour que la séance de pose dégénère, d’abord entre elle et moi, puis avec sa participation. Et Fatou, qui au départ n’avait accepté qu’à contrecœur de poser s’est bientôt prêtée au jeu avec une ardeur qui n’avait rien de forcé. Par la suite elle n’a montré aucune répugnance à renouveler cette expérience à trois. Si bien que, toujours sans dépasser avec moi les bornes qu’il s’était fixées, mon père a bientôt fait d’elle tout ce qu’il a voulu.

Les parents se sont-ils doutés de quelque chose ? Quoi qu’il en soit, elle n’est jamais revenue des vacances que, l’été suivant, ils l’ont envoyée passer au Sénégal.

Elle m’a manqué, puis … je l’ai remplacée ! Pas sentimentalement en fait : j’aimais Fatou au point d’être un peu jalouse de mon père. Mais … J’avais acquis un certain flair pour reconnaître les filles à qui ces jeux plairaient. Nous sommes devenus, lui et moi, un couple de chasseurs qui partagions nos proies.

- Et tu ne lui en veux pas !

- De quoi ? Quel mal m’a-t-il fait après tout ? Il a abusé de moi ? Il y a bien des façons pour les parents d’abuser de leurs enfants, pas seulement sexuellement ! Attends : je suis horrifiée, évidemment, à l’idée d’un enfant traité comme un objet, empalé sur une grosse bite, obligé à des fellations qui le dégoûtent. Mais pas tellement plus que par les traitements infligés à ces autres enfants que j’ai vus à la télévision, à qui on fait réciter par cœur le Coran auquel ils ne comprennent rien, en les battant quand ils se trompent ou s’endorment. Et l’Islam n’en a pas le monopole. Ce n’est pas un viol, ça aussi ? Mon père m’a toujours traitée avec douceur, il ne m’a rien imposé. Oui, je sais, sans avoir à le dire il faisait quand même usage de son autorité et je n’étais pas en âge de consentir. Il pourrait être mis en prison pour ça. Mais moi, je n’ai toujours pas le sentiment qu’il m’ait fait du mal.

- Il t’a manipulée, il t’a conditionnée, il a fait de toi la complice de ses débauches !

- Ses débauches ! Tu as une définition juridique pour ça ? Toi, majeure et consentante, ce que tu as fait avec lui, c’était quoi ? Ça commence où la débauche ? Au coït hors mariage ? Quand on s’écarte de la position du missionnaire ? Quand on n’éteint pas la lumière ? Quand on est plus de deux ? Ça ferait pas un bon questionnaire pour un sondage, ça ?

Il m’a conditionnée, soit. Et toi, ton gamin, tu ne le conditionnes pas ? Son conditionnement m’a conduite à aimer faire l’amour avec des femmes, et éventuellement avec des hommes aussi, en plus, à condition qu’ils se comportent avec moi comme des femmes. Où est le mal ? Tiens, les parents de Sainte Thérèse de Lisieux qui ont conditionné leurs filles à devenir Carmélites et du coup la petite dernière à se battre pour le devenir à quinze ans, tu es sûre que ce n’est pas pire en fait d’abus ? Pardonne-moi si tu crois en Dieu, à la Grâce et tout ça. Moi je crois au conditionnement de l’individu par son environnement social, ses hormones et les phéromones. Et si Dieu existe, c’est lui qui nous a faits comme ça et je le trouve gonflé de nous le reprocher !

- Tu ne crois pas au libre arbitre ?

- Ça m’ennuierait qu’on ne soit pas libres du tout. D’ailleurs ça foutrait en l’air tous les fondements de notre organisation sociale. Mais alors vraiment très peu. Je crois que l’esprit est fils de la matière, qu’il meurt dès qu’elle cesse de le nourrir. De fournir au cerveau du carbone et de l’oxygène, et puis aussi des sensations. Et parce que ça l’enrage de ne pas pouvoir s’en affranchir, il a inventé toutes les fables qui prétendent le contraire, et qui lui reviennent sous forme de conditionnement culturel. Comme le libre-arbitre, qui te permettrait de résister à tes inclinations spontanées. Alors que tu as peut-être juste été conditionnée à trouver plus de plaisir à y résister qu’à les suivre …

- Tu m’effraies ! Tu crois vraiment à tout ce que tu dis ?

- Évidemment ! Tu crois que j’ai le choix ? Si je n’y croyais pas, qu’est-ce qu’il me resterait à faire ? Me suicider ? Bien sûr que j’y crois. Sauf que …Je ne sais pas au juste ce que c’est que l’amour dans tout ça, mais je sais que j’ai aimé Fatou, puis plus personne jusqu’à toi. Et que toi, je t’aime. Et que ça veut dire tout simplement que j’aime faire l’amour avec toi, bien sûr, mais pas seulement. J’aime être avec toi même quand nous ne faisons pas l’amour. Comme en ce moment. Comme tout à l’heure, quand nous buvions notre café. Comme quand tu me parles de ton fils. Peut-être parce que tu es belle, mais aussi parce que tu es naïve. Avec mon père, tu n’avais rien vu venir, alors qu’il te préparait tout doucement à accepter l’amour à trois… Tout doucement, parce que physiquement tu étais au point mais moralement… Oui, j’aime ta naïveté, mais crois-moi, sans condescendance. Je l’envie un peu. C’est contradictoire avec tout ce que je viens de te dire, je sais, mais c’est comme ça. Et ça me fait du bien de penser à cette pudeur dont tu me parles, entre ton fils et toi. Et rassure-toi, ce n’est pas parce qu’il aura pris l’habitude de vivre nu avec d’autres que ça va changer ! Il veillera peut-être moins qu’avant à te cacher son zizi, mais ça, ce n’est qu’un signe extérieur, un leurre : la vraie pudeur, celle qui se cache derrière, tu as bien fait de la lui transmettre. J’ai envie de vivre avec toi et avec lui aussi, bien que je ne l’aie jamais vu. Parce que vous deux, ça a l’air de quelque chose. Et ne t’en fais pas : je ne veux pas gâcher ça. Mais je voudrais bien que tu me fasses une petite place. Tu veux bien, dis ?

Elle m’étourdit de paroles, elle m’envoûte, la Loreleï, et je reste sans réponse aux horreurs qu’elle disait il y a un instant. Il faut que je me reprenne. Ce n’est qu’une enfant de seize ans qui vient d’avoir un bac littéraire avec mention très bien et qui s’est arrangé des bouts de philosophie pour se construire un discours qui les disculpe, elle et son père. Mais c’est vrai que la soustraire à son emprise à lui, ce serait bien. C’est vrai que si elle a quelque part envie de cette innocence qu’elle croit trouver avec Enzo et moi elle peut peut-être se désintoxiquer.

Voilà que je me pose en rédemptrice, moi qui viens de faire l’amour avec elle, moi qui n’ai peut-être envie de la garder que pour pouvoir le faire encore. Mais aussi, sur ce point, pourquoi n’aurait-elle pas raison ? N’est-ce pas mon homosexualité refoulée qui a causé l’échec de ma relation avec Patrick. N’est-ce pas en me prodiguant des caresses de femme que Marc m’a conduite au plaisir ? Si j’aime Loreleï, si vraiment elle m’aime, où est le mal après tout ?

Elle a posé sa tête sur mes genoux et je caresse ses cheveux.

- Tu me tentes, petite sirène ! Tu me tentes terriblement, même si je sais que c’est sans doute une folie. Mais tu es mineure ! Je n’ai pas le droit de t’enlever à ton père !

- Juridiquement, non, je sais. Mais je le crois beau joueur. Je crois que, pris à son propre piège il s’inclinera, et même avec élégance. Et en tout cas, même s’il n’en avait pas envie, crois-tu que Monsieur le Député prendrait le risque d’un scandale ?

- Tu as réponse à tout !...

- Tu sais, tu n’es pas obligée de te décider tout de suite ! Nous avons six jours devant nous avant que ton fils revienne. Profitons de ces six jours ! Si tu as encore envie de me garder quand il sera là, tu peux encore essayer quelques jours avec lui : choisir une chambre à Paris, ça peut demander un certain temps ! Et après … Après, on verra ! Ce que je te promets, c’est que je ne veux pas créer de problème entre ton fils et toi.

- Et raisonnable en plus ! C’est moi qui ne le suis pas.

Ce soir Patrick me ramène Enzo. Depuis qu’elle est venue me retrouver dans mon lit, Loreleï n’a plus utilisé le sien. Mais faute des explications que je ne veux pas lui donner, il ne comprendrait pas qu’elle dorme avec moi alors qu’il y a ce clic-clac dans mon bureau. Loreleï a bien proposé de le saboter pour créer un cas de force majeure mais c’était pour plaisanter. Enfin, je crois. C’est donc mon bureau qui lui servira de chambre. Mais quand Enzo sera endormi …

Elle a tout de suite adopté exactement l’attitude qui pouvait le séduire : celle d’une grande sœur bienveillante sans condescendance, qui s’intéresse sincèrement à ce qu’il a envie de raconter. Il parlait de ses vacances, bien sûr, et de son étonnement de s’être si rapidement et si complètement trouvé à l’aise, nu parmi ces gens nus. Et qu’on oubliait complètement de faire plus attention à son sexe qu’à une autre partie du corps. Loreleï disait qu’elle n’avait jamais pratiqué le naturisme, que son père était contre pour des raisons purement esthétiques, mais qu’elle comprenait tout à fait qu’on puisse vivre nu, que d’ailleurs elle préférait dormir nue et que c’était intéressant d’entendre le point de vue de quelqu’un qui en avait fait l’expérience. Et mon gamin a été séduit. Dans son lit, il m’a appelée pour un bisou, comme elle l’avait fait une semaine plus tôt, et il m’a dit :

- Ça te fait rien si je mets pas de pyjama ? Tu sais j’ai pris l’habitude et pour l’instant j’aimerais bien continuer. Juste pour dormir, bien sûr.

J’ai répondu :

- Tu fais comme tu veux dans ton lit mon chéri. Tu sais, moi je t’ai habitué comme je l’avais été, mais ça n’a aucune importance.

J’ai ajouté en souriant, surprise moi-même de ce que je disais :

- Et même, tu sais, si tu te lèves la nuit pour aller faire pipi et qu’on te rencontre tout nu dans le couloir, ce ne sera pas un drame !

Il a dit :

- Avec toi ou ta copine, j’ai pas l’habitude… Mais c’est vrai que ce ne serait pas un drame.

Et il a ajouté :

- Elle est supercool ta copine ! Et qu’est-ce qu’elle est belle en plus ! Elle va rester longtemps ?

- On ne sait pas encore trop. Normalement elle est là en attendant d’avoir trouvé une chambre qui lui plaise. Mais si ça ne te gêne pas, elle n’a pas besoin de se presser pour prendre n’importe quoi.

- Pourquoi ça me gênerait ?

Je lui ai fait son gros bisou et j’ai éteint la lumière.

Quand je suis sortie de sa chambre, Loreleï m’attendait au salon.

- J’adore ton fils. Pour un gamin de onze ans je le trouve vraiment super.

J’ai souri.

- Ça me fait plaisir, évidemment, mais…

- T’en fais pas mon amour ! J’ai pas l’intention de te le manger ! Tu viens me dire bonsoir dans mon lit ?

Pendant ces deux jours nous nous sommes installés dans notre vie à trois mais ce matin il y a eu un petit incident que j’ai entendu depuis ma chambre où je refaisais le lit, et dont je ne sais pas encore ce que je dois penser. Quand Enzo a voulu aller à la salle de bain, il semble qu’il y ait trouvé Loreleï. Dialogue :

- Oh pardon ! Excuse-moi : comme je n’entendais pas de bruit j’ai cru qu’il n’y avait personne !

- C’est moi qui m’excuse : j’aurais du mettre le verrou ! Remarque, après tes vacances naturistes, ça ne doit pas te choquer, je pense. Et moi, ça m’est complètement égal. Alors je finis de brosser mes cheveux, j’en ai pour une minute, mais si tu as besoin de la salle de bain ne te gêne pas pour moi.

- Bon, alors si c’est comme ça, pas de problème !

Tout de suite, j’ai entendu couler la douche et, comme elle l’avait dit, Loreleï n’est sortie, nue, qu’une minute plus tard.

Et j’ai encore du mal à ne pas m’étonner que mon petit garçon, si pudique il y a un mois encore, ait pu commencer à se doucher en présence d’une jeune fille nue.

- Tu vois, m’a dit Loreleï, c’est lui qui l’a dit : pas de problème. On ne l’avait pas fait exprès, mais je ne sais pas à quoi ressemble son zizi et je suis sûre qu’il ne sait pas si mes poils sont blonds ou bruns. Être nus, ce n’est pas un problème si on n’a pas le sexe en tête.

J’ai répondu :

- Habille-toi quand même ! Moi, quand je te vois nue, j’ai encore un peu de mal à ne pas avoir le sexe en tête.

- Ça, mon amour, ça me ferait plutôt plaisir !

- Et comme le bruit de la douche nous assurait qu’Enzo n’allait pas nous surprendre, nous avons échangé un long baiser.

Tout de même, si elle paraît tout à fait à son aise dans cette situation, ce n’est pas mon cas. Je n’ai pas l’habitude de mentir à mon fils et cela me met mal à l’aise.

La rentrée approche. Laissant Loreleï seule dans l’appartement, je suis sortie avec Enzo pour lui acheter quelques affaires. Nous marchions en silence depuis un moment. Je sentais que nous devions nous parler et pas plus que lui je ne me décidais. C’est lui qui a dit finalement :

- Vous vous aimez beaucoup, Loreleï et toi.

- Beaucoup, oui. Ça se voit ?

- Oui. Vous me faites penser à Papa et Val. Eux aussi, devant nous ils ont l’air de se retenir.

Je n’osais comprendre ce qu’il voulait dire. Il a continué :

- Tu sais … Je m’en suis aperçu, que vous dormez ensemble et … Ce n’est pas la peine de vous cacher, moi, ça ne me gêne pas que vous vous aimiez. Parce que c’est ça, non ?

Je me suis sentie très pâle.

- Oui... Je pense que nous parlons de la même chose… Et ça ne te choque pas ?

- Non, pourquoi ? Si tu es heureuse avec elle !... Moi, je l’aime bien. Au fond, tu sais, j’aime mieux elle qu’un homme. Papa avec les enfants de Val, ça va super bien, mais moi j’avais un peu peur qu’il vienne un autre homme chez nous, qui voudrait se prendre pour mon père. Tu sais, j’entends parler les copains ! Loreleï, c’est plutôt comme une grande sœur.

J’ai passé mon bras autour de ses épaules pour l’amener contre moi. Il a levé les yeux pour me regarder et nous avons continué à marcher comme des amoureux.

Au retour, j’ai dit à Loreleï qu’Enzo nous donnait la permission de nous aimer. Elle l’a attrapé par les épaules et lui a claqué deux gros baisers sur les joues. Enzo les lui a rendus puis, la regardant dans les yeux en prenant un air sérieux il lui a dit :

- Mais surtout, ne me demande pas de t’appeler Papa !

Et il nous a fallu plusieurs minutes pour nous arrêter de rire, tous les trois ensemble.