mardi 15 décembre 2009
Autocritique
Pierre m'a envoyé un commentaire indulgent, mais entre les lignes duquel j'avais tout de même bien discerné une critique ... que cette relecture justifie pleinement. Non sur le fond : je continue à croire qu'on peut raconter une histoire de gens ordinaires, c'est-à-dire de gens qui tâtonnent en faisant de leur mieux, de gens de bonne volonté. Mais sur la forme, car c'est elle, et non pas l'absence de méchanceté des personnages, qui rend ce roman ennuyeux.
En fait dans la première partie le choix cinématographique que j'avais fait de montrer sans expliquer était contraignant et frustrant à la fois pour moi. Mais à la relecture il me semble qu'il aboutissait à produire quelque chose de vivant et - j'espère - d'attachant. Je l'ai abandonné dans la suite un peu par paresse : traduire ce que j'avais à raconter en séquences cinématographiques sans voix off me paraissait trop difficile. Mais je suis tombé du coup, par souci de donner à l'enchaînement des faits une cohérence logique, dans un excès d'explications qui devient à la longue fastidieux. Les dialogues ne suffisent plus à donner suffisamment de vie au récit parce qu'ils sont eux-mêmes trop subordonnés à ma volonté de justifier les actes. C'est crédible, mais plat et froid.
Merci donc à ceux qui auront eu la patience de suivre jusqu'au bout. Mais j'aimerais bien qu'ils me disent s'ils sont d'accord avec cette autocritique.
Pour l'instant, je vais garder le silence quelque temps : un certain nombre de problèmes matériels à régler et puis ... Je voudrais essayer de m'attaquer au travail devant lequel j'ai reculé. Maintenant que le puzzle est achevé quant à la fiction, essayer de retraduire les deux derniers tiers dans le même langage que le premier. Si j'arrive à quelque chose qui me satisfasse, je vous le donnerai. Mais pas avant d'en être venu à bout.
mardi 8 décembre 2009
Puzzle (3ème partie III - 2)
Il persista toute la semaine. Le jeudi après-midi, aux heures les plus ensoleillées, fidèle à sa proposition Bruce choisit de rester dans sa chambre.
- Mais tu sais, si tu veux nous rejoindre en maillot, nous ça ne nous dérange pas, c’est toi qui vois ! avait précisé Fabienne alors qu’elle gagnait en paréo le jardin où Anaïs était déjà en train d’ôter la fameuse chemise de nuit.
Bruce tint bon deux heures. Puis il se souvint qu’en fait, quand il prenait sa douche avec Régis, le sexe de son ami n’était tout simplement pas dans son champ visuel et que, n’ayant ni cherché à le voir ni vraiment pris garde de ne pas le regarder, il n’aurait pas su dire à quoi il ressemblait. Il pensa que si l’envie le prenait de se baigner avec sa mère et sa sœur, il n’aurait après tout qu’à ne pas regarder ce qu’il n’avait pas envie de voir.
Au bout de deux heures il se décida.
- Maman ! Tu sais où est mon maillot ? appela-t-il en s’approchant de la porte-fenêtre.
- Dans ton placard ! Troisième tiroir mon grand !
D’après l’origine des sons qui parvenaient à son oreille, Fabienne devait être allongée dans l’herbe et Anaïs en train de patauger dans la piscine, donc dans l’eau au moins jusqu’à la taille. Et puis après tout, il avait jusque là protesté pour le principe, mais c’est vrai que voir sa petite sœur toute nue, qu’est-ce que ça lui faisait ? Tant qu’elle ne le voyait pas, elle !
Il trouva le maillot, se déshabilla et au moment de l’enfiler repensa à la traversée du couloir chez Régis. Seul dans la maison, il décida en ayant l’impression de tenter une véritable aventure de la reproduire chez lui. Autant l’expérience qui avait consisté à se relever de nuit pour jouer cinq minutes nu dans sa chambre lui avait paru absurde, autant celle-ci était amusante. Il faisait comme avec Régis, et il traversait ce couloir tout nu alors que, dehors, on l’en croyait incapable ! Il attendit d’arriver à l’entrée du salon pour enfiler son maillot et gagner le jardin.
Fabienne lisait, à plat ventre sur son paréo. Elle leva les yeux vers lui et lui sourit puis reprit sa lecture.
- T’es gentil de venir ! lui cria Anaïs en s’élançant pour trouver moyen de nager sur les trois mètres cinquante que lui offrait la plus grande dimension de la piscine.
Le reste de l’après-midi s’écoula sans qu’on s’inquiétât davantage de qui avait un maillot et qui n’en avait pas, et Bruce convint avec lui-même qu’après tout c’était très bien comme ça.
Le lendemain la maman de Régis l’amena dans la matinée et, cerise sur le gâteau, Fabienne, heureuse des progrès de Bruce qu’elle attribuait non sans raison à l’influence de son ami, obtint qu’il restât jusqu’au samedi midi.
- Ne vous inquiétez pas : on lui prêtera un pyjama et j’ai toujours des brosses à dents neuves en réserve, avait-elle dit pour balayer les objections.
- C’est vrai que vous avez une piscine, s’avisa Régis en sortant dans le jardin. Je me rappelais plus. C’est vrai que l’hiver ... Vous avez de la chance ! Tu crois qu’on pourrait se baigner ? Oui mais j’ai pas mon maillot !
- Je peux t’en prêter un si tu veux qu’on se baigne cet après-midi, quand il y aura le soleil dessus !
Ils se baignèrent en effet. Anaïs avait déclaré qu’elle préférait jouer dans sa chambre et alors qu’ils étaient dans l’eau depuis deux ou trois minutes Régis s’en étonna :
- Elle aime pas se baigner, ta sœur ?
- Elle adore ! Hier on a joué ensemble dans l’eau, mais toi elle te connaît pas encore bien et puis … Maintenant elle a pris l’habitude toute nue et je crois que ça l’embête de mettre un maillot !
- Ah oui, tu m’avais dit que tu avais un problème avec elle. Mais je croyais que c’était seulement pour la douche ! Et alors, hier vous avez fait comment ?
- Ben moi j’avais mon maillot et elle non. Tu vois, j’ai réfléchi à ce que tu m’as dit et … Elle a qu’à faire comme elle veut, je m’en fiche.
- Remarque, je la comprends ! Nous, si on avait une piscine comme ça où les voisins peuvent pas vous voir, je crois que mes frères et moi on en mettrait pas souvent !
- C’est vrai ? Tu sais, j’ai demandé à Maman et elle a dit qu’on pourrait peut-être les faire venir avec toi une fois. Si tu crois qu’ils ont envie de se baigner tout nus, c’est pas elle que ça gênerait … Et puis …
Il restait une dernière hésitation …
- Et puis… Toi aussi si tu en as envie !
- Ta mère dirait rien ?
- Je t’ai dit, elle, elle est pas contre ! Et tes parents, ils te permettraient ?
- Ils sont d’accord qu’on prenne la douche ensemble, toi et moi, alors …
- Alors tu fais comme tu as envie !
Régis le regarda dans les yeux, cherchant à deviner ce qu’il en pensait vraiment, puis se décida et le maillot prêté par Bruce aboutit sur la margelle. Une fois de plus Bruce se sentit obligé d’imiter son ami et… une fois de plus il ne le regretta pas.
Un moment plus tard, Fabienne, jetant un coup d’œil depuis la porte-fenêtre pour vérifier que tout allait bien, ne vit pas la nudité des garçons, que le muret lui cachait, mais aperçut les maillots abandonnés. Se souvenant que Bruce avait parlé de la douche partagée elle ne vit pas de raison de s’inquiéter d’une possible réaction défavorable des parents de Régis et ne fit donc aucun commentaire.
Les garçons remirent leurs maillots avant de sortir de l’eau lorsqu’elle les appela pour le goûter, qu’elle servit sur l’herbe. Pour cette occasion Anaïs les rejoignit et, la voyant lorgner vers la piscine, Régis lui dit :
- Tu sais, si tu as envie de te baigner, faut pas te gêner pour nous, il y a la place !
- Ça je sais, répondit Anaïs. L’autre jour on y a été jusqu’à six dedans ! Mais …
- C’est parce que t’as pas envie de mettre ton maillot ? demanda Bruce.
La petite haussa les épaules sans rien dire.
- Tu sais, moi j’ai l’habitude de voir mes petits frères tout nus et toi tu as le même âge que le plus petit, alors si c’est pour ça, faut pas te gêner à cause de moi.
- Holà ! Attendez ! intervint Fabienne. En ce qui me concerne, je suis pour que vous vous arrangiez ensemble comme vous voudrez, mais es-tu sûr que tes parents ne verraient pas d’objection ? Entre garçons, bon, mais Anaïs est une fille !
- Moi, je crois pas qu’ils seraient contre ! répondit Régis.
- Il vaudrait quand même mieux leur demander, non ? Enfin … Si Anaïs a envie de se baigner et qu’elle ne veuille décidément pas mettre son maillot, ce qui serait quand même le plus simple … Si vous gardez les vôtres, bien sûr !... Non, ne vous inquiétez pas, je ne vous ai pas regardés mais il me semble avoir aperçu quelque chose sur la margelle !
Bruce rougit et ne dit rien.
- Moi ça m’est égal, dit Régis.
- Ya qu’à demander, conclut la petite. Et si ils sont pas d’accord je mettrai mon maillot.
- Bon alors si c’est un ultimatum… sourit Fabienne. Qu’est-ce qu’on fait ? Tu veux que je les appelle et que je leur explique ou tu préfères le faire toi-même, Régis ?
- J’appelle Maman.
Au téléphone il demanda sans autre préambule :
- Maman, Chez Bruce il y a une petite piscine. Ça fait rien si on se baigne tout nus ? (…) Non les voisins peuvent pas nous voir. (…) Sa mère elle est d’accord si toi tu es d’accord et … Il y a aussi la petite sœur de Bruce, qui a l’âge de Bruno, ça fait rien ? (…) Cool ! Bisou !.. Elle a dit qu’on se débrouille comme on voudra.
- Trop cool ! s’écria Anaïs.
Et sans plus de façons elle courut à la piscine en semant sur l’herbe les vêtements qu’elle avait consenti à mettre pour venir goûter. Les garçons la suivirent à distance, entrèrent dans l’eau …
- Tu veux que je te dise ? Moi je trouve qu’on est trop cons si on fait pas comme elle, déclara Régis après un temps d’hésitation.
Bruce aurait sans doute protesté s’ils n’avaient pas été dans l’eau jusqu’à la ceinture mais là …
- Ouah Bruce ! s’écria la petite quand elle le vit poser son maillot sur le muret. Régis, t’es un champion !
Quand la fraîcheur vint, les garçons cette fois encore remirent les maillots avant de sortir de l’eau tandis qu’après s’être séchée Anaïs regagnait sa chambre sans complexe ses vêtements à la main.
- Une douche bien chaude vous ferait quand même du bien, suggéra Fabienne.
- Vas-y Anaïs, on ira après toi ! dit Bruce qui grelottait un peu.
Puis tous deux, enveloppés dans les serviettes de plage, sous lesquelles ils avaient ôté à nouveau leurs maillots pour les mettre à sécher, allèrent attendre leur tour dans la chambre de Bruce.
- Nous, expliqua-t-il, tandis qu’ils sautaient sur son lit pour se réchauffer, la douche, on n’en a pas une grande mais on la prend dans la baignoire, alors on peut quand même y aller à deux.
Dès qu’un bruit de porte refermée leur annonça que la voie était libre, il annonça :
- Traversée !
Et tous deux, abandonnant les serviettes, se précipitèrent vers la salle de bain. Las ! Anaïs en la quittant avait fait un détour imprévu par les toilettes et ils se retrouvèrent tous les trois tout nus se bousculant dans le couloir. La petite éclata de rire, Régis prit le même parti et Bruce, après un instant de désarroi, se décida à faire comme eux.
Ils passèrent ensuite la soirée et la matinée du lendemain les garçons en pyjama et Anaïs dans la chemise qu’elle ne mettait plus la nuit.
- C’est trop cool chez toi ! conclut Régis en quittant Bruce quand son père vint le chercher.
***
La semaine suivante se passa sans incident chez Charles et Ariane. Bruce ne pouvait pas encore récupérer sa chambre, mais sa nouvelle complicité, secrète ici, avec Anaïs assura une cohabitation sans nuages. Rassurée par les explications de son mari, Ariane était revenue sur son intention première d’écarter celle-ci de Lisa et les deux petites filles continuaient donc jusqu’à nouvel ordre à partager leur bain et leur lit. Et à s’y amuser en veillant seulement à ne pas faire de bruit pour ne pas attirer sur elles l’attention des adultes, ce qui était assez facile, la petite Coralie se chargeant de l’occuper.
Pendant ce temps Léa et les enfants revinrent une fois chez Fabienne. C’est Thibaud qui lui annonça, triomphant, que c’était décidé : Léa resterait désormais avec eux le week-end quand elle n’aurait pas d’autre projet.
- Ça te fait plaisir ? demanda Fabienne pendant que les enfants jouaient. Pour le coup tu vas passer beaucoup de temps avec Clément !
- Oui, répondit Léa en rougissant encore. Ça me fait un peu peur aussi. Il me l’a proposé en me disant que les enfants insistaient mais que j’avais le droit de refuser. Je ne suis pas sûre que ça lui fasse plaisir, à lui. Je ne vais pas rester tous les week-ends : j’aurais peur qu’il en ait marre de me voir. Puis quand même, il y a ma famille …
- Tu es très raisonnable, ma petite Léa. Mais quand même, il faut savoir prendre des risques quelquefois ! J’ai l’impression que vous marchez tous les deux sur des œufs, de peur de casser quelque chose alors que vous mourez d’envie de vous jeter dans les bras l’un de l’autre !
- Peur de casser quelque chose, oui, c’est ça ! Je trouve que c’est déjà tellement formidable comme on est là ! Comment réagiraient les enfants, s’ils avaient l’impression que je veux prendre la place de leur mère ?
- Il ne s’agit pas de prendre la place de leur mère, Léa. Leur mère est morte, c’est du passé, elle restera toujours là, dans leur cœur, et même dans celui de Clément, mais ça n’a pas empêché que tu prennes ta place, à toi. Ils t’aiment, ils ont besoin de toi, Léa, pas d’une autre Mélanie !
- Les enfants, oui, je crois. Mais Clément, je ne suis pas sûre. Tu imagines, si je me mettais à jouer les séductrices avec lui et que je prenne un râteau ? Comment on ferait après ?
- Tu as raison. Ne joue rien, continue à être toi-même, ça devrait suffire…
Les enfants voulaient se baigner. Cette fois Léa avait prévu des brassards pour David et quand elle l’en eut équipé, elle leur permit d’aller tous les trois continuer leurs jeux dans la piscine.
- Tu es gentille de me parler comme ça, reprit-elle en revenant vers Fabienne. Ça me fait du bien, tu sais, j’ai … j’ai l’impression d’avoir trouvé une grande sœur.
Très émue, celle-ci embrassa Léa en se promettant de tirer les choses au clair avec Clément. Avec un peu de diplomatie …
Quelle diplomatie ? se demandait-elle le soir. C’est à cause de leur diplomatie qu’ils ne sont pas sortis de l’auberge tous les deux. Et moi, si je pose franchement la question à Clément, ça n’engage pas plus Léa que mes conversations avec elle ne l’ont engagé, lui ! Bon, il vaut peut-être mieux leur laisser passer d’abord un ou deux week-ends ensemble mais après …
***
Le faux été du mois d’avril avait pris fin et les enfants n’eurent pas à regretter la piscine quand Bruce passa le mercredi suivant les vacances chez Régis et Anaïs chez Zoé. Puis un peu de douceur revint et il y eut un autre mercredi où Régis revint passer la journée, cette fois avec ses petits frères. Comme on peut s’en douter, mis au courant de la dernière séance, ceux-ci ne jugèrent pas utile de se munir de leurs maillots. Anaïs fut immédiatement à l’aise avec eux, dans l’eau comme sur l’herbe et les deux grands convinrent bientôt que le plus simple était de faire comme eux, si bien qu’ils furent bientôt cinq enfants à jouer nus dans le jardin.
Fabienne se réjouissait de cette évolution, tout en évitant encore de se montrer nue devant ceux dont elle n’était pas certaine que les parents l’auraient approuvé.
Seule avec les siens, en revanche, elle continuait certes à limiter sa nudité au jardin, veillant à rester discrète dans ses attitudes en présence de Bruce mais, lorsque le temps invitait à la baignade et au bronzage, elle ne s’en privait pas. Le garçon avait désormais admis qu’un maillot était inutile du moment que les autres n’en portaient pas, il n’hésitait plus à la rigueur à traverser nu la maison, mais il préférait d’ordinaire y rester habillé. Quant à Anaïs, personne chez elle ne semblant plus prêter attention à sa tenue, elle suivait sans contrainte son inspiration du moment.
***
Comme elle avait fait mine de l’envisager pendant les vacances de printemps, Fabienne invita les Girard avec Léa et David un dimanche de la fin du mois de mai où Anaïs et Bruce étaient chez leur père.
Depuis le début du mois, le temps avait été plutôt maussade en général et, à l’inverse des enfants qui comptaient sur la piscine, Clément et Léa avaient espéré dans leur for intérieur qu’il en serait de même ce dimanche. Car sachant que Fabienne n’aurait aucune raison de mettre un maillot puisque avec l’un comme l’autre elle s’était déjà baignée nue, la perspective d’avoir à l’imiter les embarrassait. Certes Clément était un naturiste chevronné, certes Léa s’était accoutumée à être nue dans le jardin avec elle et les enfants mais, alors qu’ils se connaissaient depuis plus de huit mois, eux deux ne s’étaient jamais trouvés nus en présence l’un de l’autre et, peut-être aussi à cause de leurs sentiments inavoués, ce pas leur semblait difficile à franchir.
Avec l’aide d’un vent plus actif en altitude qu’au sol, le soleil, encore hésitant lorsqu’ils quittèrent la montée de Choulans, triomphait des derniers nuages lorsqu’ils arrivèrent chez Fabienne. Celle-ci les accueillit en paréo pour les conduire dans le jardin où elle avait préparé un barbecue. En un instant les enfants s’étaient déshabillés, avaient passé ses brassards à David et couru vers la piscine. Fabienne les y suivit en lançant à Léa et Clément :
- Vous venez ?
Ils échangèrent un coup d’œil interrogatif puis, évitant désormais de regarder Léa, Clément entreprit de se déshabiller. Elle prit une grande inspiration et se décida à faire de même.
Trois adultes en même temps que les enfants dans cette très petite piscine, c’était beaucoup. Mais pour Fabienne, l’important était que ce pas ait été franchi. Elle proposa donc des paréos et, tandis que les enfants continuaient à s’amuser dans l’eau, elle invita ses amis à s’installer sur l’herbe en attendant que les braises soient assez rouges pour griller les brochettes.
La nudité était désormais banale pour Fabienne dans ce jardin et, le premier instant passé, Clément avait retrouvé naturellement son aisance de la Sablière. Léa eut un peu plus de difficulté à ne plus craindre son regard qui, du reste, avait toute la discrétion souhaitable mais, gagnée par le naturel des autres, elle finit par se trouver à l’aise elle aussi, de sorte que ce fut pour tous les six une journée agréable.
Au moment de se coucher, Clément trouva sur son ordinateur portable ce message, soigneusement prémédité :
Cher Clément,
J’ai conscience de me mêler de ce qui ne me regarde pas, mais j’espère que notre amitié est désormais suffisamment confirmée pour que tu ne m’en veuilles pas.
Je vous ai regardés vivre tous les cinq, aujourd’hui, et je trouve que vous constituez une vraie jolie famille. Il n’y manque qu’un peu moins de timidité dans vos rapports, à Léa et toi. Non seulement il est évident qu’elle a merveilleusement su trouver sa place auprès de vous – tu es un sacré veinard que sa belle-sœur te l’ait proposée comme baby-sitter ! – mais je suis persuadée que tu es aussi amoureux d’elle qu’elle de toi. Et il faut avouer qu’en plus de ses autres qualités c’est une bien belle fille, ce qui ne gâte rien ! Alors … Qu’attendez-vous ?
« Tu es aussi amoureux d’elle qu’elle de toi » Parbleu, il avait refusé jusqu’à présent de se le demander, mais il le savait bien, au fond de lui, qu’il en était peu à peu tombé amoureux de Léa. Il savait en tout cas qu’elle lui était insensiblement devenue aussi indispensable qu’à ses enfants, que la voir avec eux lui inspirait des mouvements de tendresse qu’il se dépêchait de détourner sur eux, et que son corps non plus ne le laissait pas insensible. Mais elle amoureuse de lui ? Il avait dix ans de plus qu’elle … Allait-il risquer de lui faire prendre la fuite ? Pour lui seul, le risque aurait été à prendre, mais les enfants … Et puis eux qui s’étaient si bien attachés à elle en tant que baby-sitter, grande sœur plutôt que mère de substitution, seraient-ils prêts à accepter qu’elle changeât de statut ?
Il expliqua tout cela dans la réponse qu’il fit immédiatement à Fabienne. Elle répondit à son tour que, pour les enfants, il n’avait qu’à le leur demander. Il n’y avait aucune raison pour que leurs rapports avec Léa changent simplement parce qu’elle dormirait avec lui au lieu de dormir dans le salon. Quant aux sentiments de la jeune femme à son égard, il pouvait faire confiance à son intuition, elle était sûre de ne pas se tromper.
Le lundi était un jour où Léa rentrait encore chez elle le soir. Clément décida de le mettre à profit pour sonder ses enfants.
- Vous l’aimez beaucoup, Léa, n’est-ce pas ? commença-t-il.
Les deux enfants échangèrent un regard complice, comme s’ils avaient déjà tout compris.
- Ben oui on l’aime, dit Thibaud. Pas toi ?
- Oui, bien sûr et justement … Je vous en parle avant de le lui proposer parce que je ne sais pas si elle serait d’accord mais je voudrais d’abord avoir votre avis… Vous aimeriez qu’elle vienne habiter avec nous tout le temps ?
- Oui ! dirent les deux enfants à l’unisson.
- Et … Euh …
- Si elle vient habiter ici tout le temps, l’aida Thibaud, on trouve que vous pourriez dormir ensemble au lieu qu’elle dorme dans le salon. On en a déjà parlé Zoé et moi.
- Vous savez que vous avez oublié d’être bêtes vous deux !
Clément embrassait ses enfants comme du bon pain et tous trois riaient ensemble.
- Mais vous croyez qu’elle sera d’accord ? s’inquiéta-t-il encore.
- Nous, on croit, assura Zoé gravement. T’as qu’à lui demander !
***
Il le lui demanda le lendemain soir, quand les trois enfants furent couchés, puisque c’était mardi. C’est encore en s’abritant derrière eux qu’il commença, enchaînant après les bisous distribués dans les lits :
- Ils sont vraiment heureux d’être ensemble ! Vous savez, David, c’est leur petit frère maintenant.
- Oui, dit simplement Léa qui, dans la voix de Clément avait perçu une émotion inhabituelle.
- Thibaud et Zoé vous adorent, ils ne pourraient plus se passer de vous et … Moi non plus je … S’il vous plaît, pour eux, oubliez tout de suite ce que je vais vous dire si vous pensez que je n’aurais pas dû, je …
Elle le regardait tandis qu’il cherchait ses mots. Il n’y avait plus aucun doute possible sur ce que disaient leurs regards. Il tendit les bras et elle vint s’y loger.
***
Vers le milieu du mois de juin, anticipant de quelques jour l’anniversaire que Bruce allait fêter chez son père le dimanche suivant, Fabienne invita un mercredi Régis et ses frères en même temps que Thibaud, Zoé et David.
La vieille voiture de Léa ayant refusé ses services, Clément vint les rejoindre en fin d’après-midi pour assurer le retour. Quand il sonna au portail, c’est Léa qui vint lui ouvrir. Ils s’embrassèrent comme des jeunes mariés avant de rejoindre Fabienne dans la maison.
Dans le jardin de derrière, huit enfants nus s’ébattaient en liberté sous un soleil encore haut dans le ciel.
Et Clément pensa que Mélanie aurait aimé cette image.
FIN
dimanche 6 décembre 2009
Puzzle (3ème partie III - 1)
Le printemps approchait. De plus en plus souvent Bruce et Régis passaient le mercredi l’un chez l’autre. Anaïs en profitait de son côté pour aller « chez Zoé ». Les deux fillettes s’entendaient à merveille et la petite était un peu amoureuse de Thibaud qui, malgré leurs deux ans et demi de différence, ne la traitait pas comme un bébé.
Au début des vacances d’avril, C’est à passer trois jours chez Régis, du lundi matin au mercredi soir, que Bruce fut invité. Une surprise l’y attendait.
Régis avait deux petits frères, âgés de sept et huit ans. Tous trois partageaient la même chambre où l’on avait ajouté un lit de camp pour Bruce. À l’heure où d’ordinaire il s’en allait, leur mère lança :
- À la douche les enfants !
- Vous y allez ? demanda Régis à ses frères.
- O.K. !
Les deux petits se déshabillèrent entièrement et partirent ensemble vers la salle de bain leurs pyjamas à la main. Remarquant la surprise de Bruce, Régis expliqua :
- La douche est assez grande pour deux, alors ils y vont ensemble, ou alors des fois c’est moi avec un des deux, mais ce soir j’ai pensé que c’était mieux toi et moi. Enfin … si ça te gêne pas, sinon tu peux la faire seul !
Après la visite des Girard, l’évolution des mœurs d’Anaïs et les explications de sa mère, la révélation de ces habitudes dans la famille de son meilleur ami achevait de faire vaciller toutes les certitudes de Bruce. Et qu’allait penser Régis si, pour la première fois où il était invité à dormir chez eux, il s’avouait incapable d’adopter leurs coutumes ?
- Non, ça me gêne pas, répondit-il.
Lorsque les deux petits frères revinrent en pyjama, il calqua donc soigneusement sa conduite sur celle de son ami, qui s’avéra identique à celle des petits. Ils traversèrent donc le couloir tout nus, tenant à la main les pyjamas qu’ils ne mirent qu’une fois douchés et séchés. Et Bruce dut s’avouer que personne n’avait prêté la moindre attention à son sexe.
La même indifférence présida le lendemain matin au changement de tenue, l’un des petits mettant même, sans aucun embarras apparent, assez longtemps, à trouver son caleçon, après avoir ôté son pyjama. Le soir il lui fallut encore un peu se forcer pour se mettre nu en présence des trois frères, mais il n’en laissa rien paraître et se retrouva parfaitement à l’aise sous la douche en compagnie de Régis. Lorsque cette fois ce furent les deux petits frères qui, au moment de se rhabiller au matin entamèrent tout nus une bagarre à coups d’oreillers, il imita une fois de plus son ami qui les regardait faire en riant. Mais bien au-delà de l’imitation, c’est sincèrement qu’il prit bientôt un réel plaisir à les voir s’amuser ainsi. Il se sentait comme en famille : Régis était son frère, il ressentait la même affection que lui pour les petits et leur nudité n’avait plus rien qui le gênât. Il en prit conscience avec tant d’émotion qu’il fallait qu’il le lui dise.
- Je les aime bien tes frangins, dit-il. C’est devenu comme si c’étaient les miens. Tu vois, avant-hier soir ça m’a fait un peu drôle de les voir se mettre tout nus ici pour aller se doucher et maintenant… c’est comme si je les avais toujours vus comme ça.
- C’est vrai que tu n’as pas de petits frères, toi !
- Non, juste une petite sœur à la maison. Tu la connais. C’est pas pareil.
- Je sais pas, j’ai pas de sœur… Mais j’essaye de m’imaginer … C’est si différent que ça ?
- Ben … Je prends pas ma douche avec elle !
- Ah oui ! Bof ! Pourquoi ? Tes parents veulent pas parce que c’est une fille ? C’est vrai que mon cousin et sa sœur non plus ils la prennent plus ensemble. Ils sont jumeaux, eux ils aimaient bien mais maintenant leurs parents disent qu’ils sont trop grands.
- Non, en fait c’est moi qui veux pas et mon père trouve que j’ai raison. Sinon elle, elle serait pas contre et Maman est d’accord avec elle.
- T’as peur qu’elle voie ton zizi ? blagua Régis. D’accord c’est une fille, mais ta petite sœur !… Moi je crois pas que ça me gênerait si j’en avais une.
- C’est peut-être parce que tu as l’habitude avec tes frères !
- Et toi non. Mais alors, au fait … Avec moi, tu as dit que non mais …
- En vérité, j’ai pas osé te le dire. Mais maintenant, vrai, ça me gêne plus du tout avec toi. Et je crois que même avec les petits, je pourrais. Mais pas quelqu’un d’autre.
***
Il avait fait, pendant ces trois jours, un temps exceptionnellement beau et doux pour la saison. Dès le lundi, mettant à profit l’absence de Bruce, Fabienne céda à la tentation d’amorcer dans son jardin un bronzage intégral et, naturellement, Anaïs se dépêcha de venir jouer près d’elle, nue au soleil d’avril. Elle alla jusqu’à tremper ses pieds dans la petite piscine qui, profonde seulement de quelques quatre-vingt centimètres, chauffait si vite que dès l’après-midi sa température était supportable … à condition de bouger et de ne pas être frileux. Elle ne tarda pas à en tirer une conclusion :
- Et si on invitait Zoé et Thibaud ?
Fabienne réfléchit : elle avait envie de continuer à profiter du soleil. Les deux enfants seuls, ça ne poserait pas de problème puisqu’elle avait été avec eux à la Sablière. Mais il était un peu gênant d’exclure Léa, habituée, certes, à la nudité de Thibaud, Zoé et Anaïs, mais pas à la sienne. Elle décida finalement de jeter les dés. Après un bref échange téléphonique avec Clément, elle proposa le choix à Léa.
- Je passe prendre Zoé et Thibaud et je vous les ramène le soir, comme ça vous aurez une après-midi de liberté, ou bien vous me les amenez et vous restez ici avec eux, ou pas, comme vous voudrez. Pas de problème non plus pour David !
- Ne vous dérangez pas, répondit Léa. Je vous les amène et … on décidera sur place pour le reste !
Le lendemain, donc, Léa débarqua en début d’après-midi avec les enfants. Anaïs les attendait dans le jardin et Fabienne vint leur ouvrir simplement vêtue d’un paréo.
- Je profitais du soleil moi aussi pour essayer de commencer à bronzer, expliqua-t-elle à Léa, tandis que Thibaud, Zoé et David se déshabillaient sans perdre un instant. Ça ne vous dérange pas si je continue ?
- Pas du tout ! Faites comme chez vous ! plaisanta Léa. D’ailleurs je vois que David est déjà tout nu mais je ne sais pas si …
- C’est comme vous voulez Léa. Si vous avez envie de profiter du soleil vous aussi… Et dans la tenue que vous voudrez : ici, on fait comme on veut ! Sinon vous pouvez aussi me laisser David.
Elles avaient suivi les enfants dans le jardin et un coup de vent ayant fait voler le paréo de Fabienne, Léa découvrit qu’elle ne portait rien dessous, ce qu’elle n’avait pas encore réalisé.
- Mais si c’est seulement que vous n’aviez pas prévu, je peux vous prêter un paréo … même un maillot si vous voulez !
Léa hésitait, embarrassée. Elle avait déjà trop laissé voir qu’elle était tentée pour faire machine arrière sans qu’il fût clair que c’était devant la nudité de Fabienne, ou plus précisément devant la crainte d’avoir à l’imiter. Le paréo que celle-ci lui proposait était une solution : après tout, rien ne l’obligerait à l’ôter.
- En fait je ne comptais pas rester mais … Un paréo, oui, merci, si ça ne vous dérange pas.
- Je vais vous en chercher un, je vous laisse veiller sur les enfants.
Elle revint presque aussitôt, les bras chargés de serviettes.
- Je l’ai déposé sur mon lit, vous verrez, la porte de ma chambre est ouverte.
Léa revint, le paréo sagement noué derrière la nuque. Après un temps d’hésitation, elle s’était décidée à ne rien garder dessous, songeant que si le vent lui jouait le même tour qu’à Fabienne, un sous-vêtement ainsi découvert serait une indécence pire qu’un peu de peau nue.
Elles commencèrent donc à bavarder assises dans l’herbe tout en surveillant les jeux des enfants qui de temps à autre passaient par la piscine. Le muret qu’on y avait ajouté pour lui donner un peu de profondeur, quand on avait transformé le bassin à poissons rouges primitivement prévu, s’élevait d’une cinquantaine de centimètres au-dessus du sol. À David, qui ne savait pas encore nager, Léa avait donc interdit de l’escalader et il ne risquait pas de tomber à l’eau simplement en courant à côté.
- Écoutez, Léa, dit Fabienne au bout d’un moment, nous commençons à nous connaître un peu, vous ne trouvez pas qu’entre nous le vouvoiement est un peu … amidonné ?
- Je ne sais pas, c’est à vous de décider …
- Parce que je suis l’aînée ? Tu as raison. Alors tu veux bien ?
- Si …tu veux !
- Bien ! Et … ça t’ennuie si je m’allonge un peu au soleil pour essayer de bronzer ?
Un reste de pudeur l’embarrassait encore, et la question lui avait semblé plus facile à poser en tutoyant et sans mentionner directement la nudité.
- Pas du tout !… Entre femmes … Et les enfants, ce n’est pas eux qui seront choqués !
- Ça, sûrement pas ! Tant que Bruce n’est pas là …
Elle étalait son paréo sur l’herbe pour s’y allonger à plat ventre.
- Voilà ! Ce serait dommage de ne pas profiter de ce soleil après ces mois d’hiver ! Enfin , toi, tu fais comme tu veux !
Léa restait assise, enveloppée dans son paréo.
- Excuse-moi : je me suis habituée à voir les enfants mais moi …à part seule avec David, parce qu’en les voyant si bien dans leur peau j’ai pensé que leurs parents avaient raison et que ce serait bon pour lui. Sinon je n’ai pas l’habitude.
- Tu sais, moi non plus, jusqu’à ce que Clément m’emmène à la Sablière. Et même là, j’ai fait comme tout le monde mais … Non, c’est surtout en réfléchissant, après, en repensant aux enfants. Et aussi en restant un peu nue toute seule dans mon jardin.
- Maman ! appela Anaïs qui était dans l’eau avec Thibaud, tandis que Zoé jouait dans l’herbe avec David. Elle est pas froide, je te jure ! Tu devrais venir !
- Fa-bienne ! avec nous ! scanda Thibaud.
Fabienne se leva et les rejoignit en riant.
- Pas froide ? Faut le dire vite !
Zoé les regardait avec envie, n’osant pas abandonner David. Léa s’en aperçut.
- Vas-y Zoé, je m’occupe du petit !
Zoé ne se le fit pas dire deux fois mais, dans les bras de sa mère, David se tournait désespérément vers la piscine.
Surmontant ses dernières hésitations, Léa le posa à terre pour dénouer son paréo, puis le reprit dans ses bras pour rejoindre les autres.
Un moment plus tard tout le monde était ressorti de l’eau, car les deux jeunes femmes la trouvaient quand même trop froide pour qu’on y restât. Mais le soleil, lui, étant décidément chaud, il n’était pas nécessaire une fois séché de se rhabiller. Et ce n’est que quand il déclina que Léa récupéra son petit monde, pour que Clément ne trouvât pas l’appartement vide.
- Tu les aimes ces enfants n’est-ce pas ? avait dit Fabienne.
- Presque autant que le mien ! Ils sont adorables, tu ne trouves pas ? Et puis tellement … équilibrés, bien dans leur peau malgré …
- Oh si ! C’est bien pour ça que ça me fait plaisir de voir qu’Anaïs les aime bien et prend modèle sur eux. Si Bruce pouvait en faire autant !
- Moi j’ai pensé la même chose pour David. D’ailleurs lui, il les a tout de suite imités de lui-même. Et tu as vu, c’est comme si c’était leur petit frère !
- Et leur père ? Tu l’aimes bien aussi ?
Léa avait rougi.
- Mieux que ça, je vois ! avait repris Fabienne. Ne rougis pas, il n’y a pas de mal ! Il est très séduisant… Je le sais bien ! Mais ne t’inquiète pas, entre nous il y a eu un petit quelque chose mais la mort de Mélanie a effacé tout ça. Quand j’ai envie de compagnie les samedis soirs où je n’ai pas les enfants, je n’attends pas après lui !...
Léa la regardait, vaguement embarrassée par cette liberté de ton.
- De toutes façons il ne serait pas libre ! continuaFabienne en riant. Non, nous sommes devenus juste de vrais amis. Mais une fille comme toi, qui aime ses enfants, que ses enfants adorent, visiblement, avec un gamin qui est devenu leur petit frère, et belle comme tu es … moi, à sa place … Parce que tu n’as pas l’air de le savoir, mais en plus tu es très belle, ma petite Léa. Ce n’est pas possible qu’il ne l’ait pas remarqué !
Léa tremblait et le vent qui fraîchissait n’y était pour rien.
- Tu sais, pour lui, je suis juste la baby-sitter des petits. Il est super gentil avec moi, et avec David aussi, mais… Il n’a jamais eu un mot ou un geste qui puisse me faire penser… C’est vrai que je suis tombée amoureuse de lui, comme ça, peu à peu, sans me méfier : un homme comme lui je n’en avais jamais connu et … Mais tant pis pour moi. Tout ce que je demande, c’est qu’on continue comme ça…
Sûre désormais des sentiments de Léa, Fabienne s’était dit qu’il restait à sonder Clément. Puisqu’elle avait renoncé à attendre de lui autre chose que de l’amitié, elle pouvait du moins essayer de faire son bonheur. Et de toute évidence Léa avait tout ce qu’il fallait pour l’assurer.
Quant aux enfants… Au moment du départ elle lança un ballon d’essai.
- Demain je récupère Bruce jusqu’à samedi soir alors … Mais dimanche, s’il fait beau vous pourriez venir profiter de la piscine, même si Anaïs ne sera pas là non plus ! Vous vous amusez si bien tous les trois.
- Ben oui, dit Thibaud mais dimanche on serait que deux : David et Léa sont pas là.
- C’est vrai, j’oubliais ! Dommage, vous ne trouvez pas ?
- Oui, approuva Zoé. Nous on trouve que ce serait bien qu’elle reste avec nous le week-end, mais Papa dit qu’on exagère, qu’elle a droit à sa vie privée !
- Et qu’est-ce que tu en penses, toi, Léa ?
- Ma vie privée … Quelquefois on va chez mon frère ou chez mes parents, avec David… Mais vous lui manquez.
- Et à toi, non ? demanda Zoé en se frottant contre elle comme un petit chat.
- À moi aussi ma puce ! répondit Léa en la caressant.
- Hé bien alors ! Vous devriez arranger ça avec votre père, si Léa est d’accord ! Pour ce dimanche, ça va faire court, mais une autre fois … Et en attendant, la semaine prochaine aussi, si le cœur vous en dit, un coup de fil pour vérifier que je suis là et vous venez quand vous voulez !
***
Quand, le lendemain en fin d’après-midi, Fabienne vint avec Anaïs reprendre son fils chez Régis, ils furent quatre garçons à trouver que le temps avait passé trop vite. Dans la voiture qui les ramenait chez eux, Bruce demanda :
- Il pourrait venir à la maison Régis ?
- Bien sûr mon chéri.
- Pour trois jours lui aussi ?
- Pourquoi pas ? Mais pour ça il va falloir attendre un peu parce que d’ici dimanche c’est un peu court et la semaine prochaine vous êtes chez votre père. Le pont du premier mai, peut-être, si ses parents n’ont pas d’autre projet.
- Et ses petits frères pourraient venir aussi ? Il y en a un de huit ans et un de sept : peut-être ils s’entendraient bien avec Anaïs.
- Celui de sept ans, je le connais, dit Anaïs. Il est dans ma classe.
- Et tu l’aimes bien ?
- Ça va !
- Oui mais là, mon grand, tu vas un peu vite ! tempéra Fabienne. Trois d’un coup, je ne vais pas savoir où les coucher ! On peut peut-être commencer par Régis, puis on verra.
- Bon, mais alors Régis, on pourrait peut-être demain, ou vendredi, ou les deux !
- Décidément c’est de l’amour ! plaisanta Fabienne. Allez d’accord, je vais téléphoner à ses parents ! C’est vrai que si ce temps se maintient vous pourrez profiter du jardin.
- Tu sais, enchaîna Anaïs, il faisait tellement beau que Maman et moi on s’est faites bronzer dans le jardin pendant que tu étais chez Régis.
- On s’est fait bronzer ! corrigea Fabienne. Fait, pas faites !
Bruce ne douta pas que cela voulait dire bronzer sans maillots. Mais, tout à sa joie d’avoir obtenu que Régis vienne bientôt dormir, et peut-être ses frères par la suite, il répondit plus calmement que sa sœur ne l’attendait :
- Entre filles, vous faites ce que vous voulez ! Nous, tu sais, Régis et moi, on a pris la douche ensemble, entre garçons.
Il découvrait soudain dans cette déclaration, au moment où il la faisait, une tonalité virile qui ne lui déplaisait pas.
Fabienne n’en revint pas, mais se garda de tout commentaire. Anaïs fut moins discrète :
- Oueh ! Et alors ? Vous avez vu vos zizis et t’as supporté ?
- Ben je t’ai dit, entre garçons ça fait rien ! D’ailleurs lui il a l’habitude avec ses petits frères alors moi j’ai fait pareil, c’est tout !
- Mais moi tu supportes pas, c’est pas juste !
- Toi, t’es une fille, c’est pas pareil !
- Je suis quand même ta petite sœur !
- Anaïs, laisse ton frère tranquille, intervint Fabienne. On continue comme on a dit et c’est tout.
- Ben oui mais… Moi j’aimerais bien qu’on se fasse encore bronzer ! Et que Thibaud et Zoé reviennent aussi, avec Léa et David !
- Parce qu’ils sont venus ?
- Oui, hier ! On était tous tout nus dans le jardin, c’était génial !
Bruce pensa fugitivement aux deux petits frères de Bruce en train de jouer tout nus dans leur chambre et il lui parut évident que dans la piscine ils seraient tentés d’en faire autant. Bon, tant qu’on ne mélangeait pas garçons et filles, comme le faisaient les Girard… Soucieux de ménager l’avenir, il transigea :
- Ce serait mieux qu’ils reviennent pas quand Régis sera là. Sinon…quand vous aurez envie de vous mettre tout nus, vous aurez qu’à me le dire, je viendrai pas dans le jardin et voilà !
Comme ça, pensa-t-il, si Bruce venait avec ses petits frères on pourrait peut-être négocier la réciproque pour eux.
- Tu es très gentil mon grand ! reprit Fabienne, surprise de le trouver si accommodant. On verra ce qu’on fera. De toutes façons, on n’est qu’en avril. Pas sûr que le beau temps persiste !
samedi 5 décembre 2009
Puzzle (3ème partie II - 2)
Pour commencer, tout se passe bien. Bruce dans son pyjama classique après sa douche et les filles dans leurs chemises de nuit après leur bain partagé se sont couchés dans la disposition prévue.
Bruce est enrhumé. Il a eu un peu de mal à s’endormir et selon la position qu’il prend en dormant, il ronfle. Les filles, elles, ont dormi tout de suite, mais entre les ronflements de Bruce et les pieds qui se rejoignent et se chatouillent, elles se réveillent tôt. Pieds contre pieds, on se chatouille encore, exprès cette fois, on pouffe de rire en faisant attention de ne pas réveiller Bruce, puis on s’assoit, face à face, chacune à son bout de lit et on pouffe de plus belle.
- On est comme dans la baignoire ! remarque Lisa à voix basse.
- Sauf que dans la baignoire on est touts nues chuchote Anaïs.
C’est seulement une retouche qu’elle apporte à l’image à ce moment, sans arrière pensée consciente. Mais du coup Lisa ôte sa chemise de nuit et regarde Anaïs en riant. Et bien sûr Anaïs fait de même. Elles sont là, assises face à face, les épaules nues et le reste sous la couette, qui figure assez bien le bain de mousse, et elles rient en silence. Lisa lance son doudou à Anaïs, qui le lui renvoie. Elles n’ont pas pris garde que les ronflements de Bruce ont cessé.
Le garçon descend soudain. Il voit les filles. Il grogne :
- Qu’est-ce que vous foutez, toute nues dans votre lit ?
- On n’est pas dans le lit, on est dans la baignoire ! rectifie Lisa.
Bruce voit rouge. Il hausse le ton :
- Ça va pas Anaïs ! Lisa elle se rend pas compte, mais toi, ça va pas de la faire jouer à se mettre toute nue ?
- Oh ! T’es malade ou quoi ? On fait rien de mal ! Et en plus ça te regarde pas !
Alertée par le bruit de la dispute, Ariane arrive, en peignoir, son bébé dans les bras.
- Qu’est-ce qu’il se passe ? Ne réveillez pas votre père, pour une fois qu’il peut dormir !
Puis elle voit les filles.
- Eh bien ! Qu’est-ce que c’est que cette tenue ?
- On s’était réveillées toutes les deux pendant qu’il ronflait, lui, explique Anaïs et on jouait à faire semblant d’être dans la baignoire, c’est tout ! C’est lui qui fait un scandale pour rien !
Ariane essaie d’analyser calmement la situation. Spontanément, elle donnerait raison à Bruce. Mais il est vrai que ces petites filles qui hier soir ont pris leur bain ensemble n’entendent sans doute pas malice à ce jeu, suggéré par leur position dans le lit. Il est certes bon de le leur interdire, mais sans dramatiser.
- Bruce n’a pas tort mes chéries. Dans la baignoire il faut bien être toute nue pour se laver, mais dans un lit ce n’est pas convenable. Il est normal que ça le choque !
- Et qu’est-ce qu’il en sait si on est toutes nues ? On est sous la couette, il nous voit que le haut !
Un point pour Anaïs. Qu’est-ce que ce garçon va imaginer après tout ?
Il proteste :
- T’as pas dit le contraire ! Puis je te connais ! Déjà un peu avant, mais maintenant, depuis que tu vois les Girard, tu penses qu’à te mettre toute nue !
Là, Ariane sursaute :
- Qu’est-ce que c’est que ces Girard ?
Il y a un silence. Anaïs aurait préféré ne pas en parler et Bruce se dit qu’il n’aurait peut-être pas dû : c’est un peu compliqué à expliquer. Puis ils s’y mettent tous les deux à la fois et comme ils ont tendance à ne pas présenter les choses de la même façon, c’est carrément confus. Ariane parvient à peu près à comprendre que les Girard sont des orphelins qui sont bien élevés mais qui vivent tout nus chez eux, ce qui lui paraît incompatible. Il faudra en parler à Charles, qu’il tire la chose au clair avec Fabienne. Pour l’instant, l’urgence est d’en finir avec cet incident, d’autant que le bébé s’impatiente.
- Bon, ça va ! On en reparlera. Bruce, tu laisses les filles seules un moment, qu’elles se rhabillent. Dès que j’aurai fini avec Coralie je prépare le petit déjeuner. Et, les filles, vous vous souvenez désormais que toutes nues, c’est seulement pour se laver. Vu ?
- Oui Maman !
- Oui Ariane !
***
Ça, c’était le premier acte de la crise. Le second, c’est le soir, quand Charles ramène les enfants à Fabienne. Entre temps, il les a interrogés séparément et il a pu ainsi se faire une idée à peu près cohérente de « ce que c’est que ces Girard ». Et ça ne lui a pas plu du tout.
- Fabienne ! Il faut qu’on parle sérieusement.
- Brrr ! Tu m’inquiètes ! Les enfants, allez jouer dans vos chambres, Papa a besoin de me parler sérieusement.
Anaïs et Bruce obéissent.
- Alors ?
- Écoute, Fabienne, ta vie privée ne regarde que toi …
- J’aime à te l’entendre dire !
- Mais je n’admettrai pas que tu mêles les enfants à tes conneries !
- Mes conneries ? Et on peut savoir de quoi tu parles ?
- Des nudistes que tu leur fais fréquenter !
- Ah c’est donc ça ! Et qu’est-ce que tu as contre ces… naturistes – je préfère - qui sont des gens parfaitement convenables ?
- Mais enfin Fabienne ! Qu’ils soient … mettons un peu tordus, entre adultes ça les regarde, mais faire vivre leurs enfants tout nus chez eux, c’est scandaleux ! Et tu les reçois ! Et Bruce heureusement a du bon sens, mais la petite est influencée ! Son frère dit qu’elle ne pense qu’à se mettre toute nue ! Et en plus elle entraîne Lisa à faire comme elle ! Ce matin Ariane les a trouvées toutes nues dans leur lit : elles faisaient comme dans la baignoire, il paraît. Tu te rends compte !
- En effet ! Deux petites demi-sœurs de leur âge toutes nues dans leur lit, quelle horreur ! Je rougis rien que d’y penser !... Non mais tu entends ce que tu dis ? C’est pas plutôt vous, ta femme et toi, qui avez l’esprit tordu pour y voir du mal ? Moi, qu’Anaïs accepte son corps tout entier tel qu’il est, sans s’imaginer qu’il y en a un petit bout dont il faudrait avoir honte, ça me rassure, si tu veux savoir. Et je regrette bien de n’avoir pas pensé assez tôt à apprendre ça à Bruce : si son zizi l’obnubile maintenant, qu’est-ce que ça va être à la puberté ! Les petits Girard, ils sont vachement bien ces gosses ! Bien dans leur peau, bien élevés, qu’est-ce que tu crois ? Ils savent très bien que tout le monde n’a pas les mêmes idées, et ils ne se mettent jamais tout nus en présence de gens comme vous ! Il les a vus tout nus Bruce ? Non ! Alors ? Il fait des histoires parce que sa sœur s’en fout qu’il la voie, elle, sa petite sœur, sept ans tout juste ! S’il y a quelqu’un qui a une mauvaise influence sur lui, c’est vous, toi et ta femme !
- Décidément, c’est encore plus grave que ce que je pensais ! Méfie-toi, Fabienne ! Je ne suis pas prêt à admettre que tu pervertisses nos enfants et si tu persistes je pourrais remettre en cause nos accords sur leur garde !
- Quoi ? Monsieur le bourge bien pensant plaque sa femme et ses enfants pour en faire un autre à une gamine aussi bien pensante que lui et ça se permet de me donner des leçons de morale ? À moi qui ai accepté de divorcer gentiment pour limiter les dégâts dans l’intérêt des enfants, justement ! Tout ça parce qu’ils devraient absolument cacher le cul que le Bon Dieu leur a donné ! Parce que quand tu lui as fait un enfant, à ton Ariane, vous vous l’êtes pas montré, votre cul ! Vous éteignez la lumière quand vous baisez ?
- Je t’en prie Fabienne, ne sois pas vulgaire !
- La vulgarité, mon vieux, elle n’est pas forcément là où tu penses ! Mais méfie-toi à ton tour ! Ne crois pas que je vais me laisser faire cette fois, si tu veux aller devant le JAF on ira ! Et en plus il me semble que tu t’avances beaucoup : tu crois qu’elle serait d’accord, Ariane, pour avoir quatre enfants à plein temps ? Allez, rengaine ton flingue ! Tartufe ! Et fais-moi confiance : Anaïs, elle ne risque rien avec les Girard. Et en principe elle le sait très bien que chez vous il faut planquer son cul. Ça a juste dû déraper un peu avec Lisa parce que ces temps-ci elles prennent leur bain ensemble, si j’ai bien compris : ça m’étonnait d’ailleurs.
Charles s’est calmé, impressionné par une combativité dont il n’aurait pas cru son ex-femme capable. C’est d’un ton plus conciliant qu’il reprend :
- Ça va, calme-toi ! C’est vrai que l’incident n’était pas si grave. C’est vrai que sur le … naturisme, tu dis ? Tu es peut-être mieux informée que moi, il faudra que je me renseigne un peu mieux sur leurs théories. Mais en tout cas, Bruce, ça le met mal à l’aise ces histoires !
- Écoute : moi je découvre, et j’ai peut-être pris le virage un peu vite pour lui. Veux-tu qu’on convienne de quelque chose ? On finit l’année scolaire comme ça. D’ici l’été prochain on verra bien comment ça évolue. J’ai toujours dit que si à un moment donné les enfants voulaient vivre avec toi je ne m’y opposerais pas. Je ne pensais pas que la question se poserait aussi tôt mais si Bruce est mal à l’aise avec Anaïs et moi, s’il préfère vivre avec toi et si Ariane est d’accord, pour la rentrée prochaine où de toutes façons il entrera au collège, on pourra l’envisager. Il manquerait à Anaïs mais pour elle je ne crois pas que la question se pose.
En fait, bien qu’Ariane ait toujours entretenu des rapports affectueux avec ses enfants, Charles n’était pas du tout certain qu’elle serait d’accord pour les avoir à plein temps. La porte de sortie que lui offrait Fabienne l’arrangeait bien, et c’est donc ainsi que se termina le deuxième acte et la phase la plus aiguë de la crise.
***
Fabienne crut tout de même devoir une explication à ses enfants qui, bien qu’écartés de la pièce où elle avait eu lieu, avaient pu percevoir quelques échos de la dispute. Il était temps du reste, avec Bruce, de sortir de cet affrontement d’interdits et de permissions arbitraires et de lui présenter aussi clairement qu’il serait en mesure de la comprendre la divergence de deux points de vue également honorables.
Elle leur tint donc ce petit discours.
- Mes chéris, vous avez peut-être entendu que nous nous sommes disputés, votre père et moi, et vous vous doutez peut-être que c’est à propos de l’incident de ce matin. Alors je vais essayer de vous expliquer : nous nous sommes disputés parce que nous ne sommes pas d’accord sur ce qui est le meilleur pour vous. Et comme, évidemment, nous sommes tous les deux persuadés d’avoir raison et que c’est votre intérêt que nous pensons défendre, nous ne sommes pas prêts à changer d’avis.
Votre père et moi, nous avons tous les deux été habitués, quand nous étions enfants, à ne jamais rester tout nus. C’est pour cela que nous vous avons aussi habitués comme ça quand vous étiez petits. Mais quand même, tante Hélène et moi qui n’avons qu’un an de différence on faisait notre toilette ensemble et on dormait dans la même chambre, ça fait que ça ne nous a jamais gênées de nous voir toutes nues. Et même, quand on avait à peu près l’âge d’Anaïs, quelquefois en cachette, pendant que nos parents dormaient, on jouait toutes nues dans la chambre. Ça nous amusait justement parce qu’on pensait que c’était défendu !
Anaïs rit et Bruce lui-même sourit. Fabienne continua.
- Je le sais bien qu’on a toujours un peu envie de faire ce qui est défendu ! Mais quand même il faut réfléchir : la plupart du temps quand c’est défendu c’est parce que c’est dangereux. Mais là justement, je ne vois toujours pas où était le danger. D’ailleurs nos parents ne nous l’avaient pas vraiment défendu. Ils disaient juste que toutes nues c’était seulement dans la salle de bain.
- Comme Ariane ! remarque Anaïs.
- Voilà ! Ariane pense comme mes parents et votre père aussi. Mais moi, surtout depuis que j’ai vu comme les enfants étaient à l’aise à la Sablière, j’ai réfléchi. Je trouve qu’on n’est pas obligé non plus de faire comme Thibaud et Zoé, qui vivent tout nus chez eux, et que si quelqu’un n’a pas envie de se mettre tout nu c’est son droit, mais quand même… Je ne vois pas de vraie raison pour que ce soit un problème. Je veux dire qu’Anaïs et moi on peut très bien prendre un bain ensemble, et qu’Anaïs peut très bien dormir ou jouer toute nue quand elle en a envie. C’est très bien qu’elle sache, comme Thibaud et Zoé le savent d’ailleurs, qu’on ne se met pas nu n’importe où et avec n’importe qui, mais qu’il n’y a pas de mal à être nu là où ça ne gêne personne. Et toi, Bruce, je comprends bien que comme tu as dix ans et que tu as toujours été habitué à cacher ton zizi – on va peut-être dire ton sexe, c’est moins bébé ! – je comprends bien que tu n’as pas envie qu’on le voie. Mais je trouve que tu y attaches trop d’importance. Par exemple si tu es obligé d’être tout nu devant le docteur – quelquefois on ne peut pas faire autrement pour te soigner – tu vas en être malheureux comme tout, alors que ça n’en vaut pas la peine. J’ai l’impression que même quand tu es tout seul tu penses que ce n’est pas bien d’être tout nu. Je me trompe ?
- Non, avoua Bruce.
- Pourtant c’est comme ça que tu es en réalité : tu n’es pas né avec une culotte ! Alors moi, ce que je voudrais, c’est que tu sois à l’aise avec ton corps, pour que tu sois plus heureux. Je ne te demande pas de te montrer tout nu, mais au moins essaie de penser que toi, comme tu es vraiment puisque c’est comme ça que tu es né, c’est quand tu es tout nu. Et donc que quand tu es tout seul, si tu es tout nu c’est complètement normal. Disons qu’être tout nu ou avoir un caleçon, si tu es seul ce n’est pas important. Tu me comprends ?
- Je comprends ce que tu dis. Je vais réfléchir, répondit Bruce, un peu pour mettre fin à cette conversation, mais tout de même un peu aussi parce que le discours de sa mère l’avait ébranlé.
- Alors voilà : on va dire qu’Anaïs fait comme elle veut quand elle est toute seule mais qu’elle se souvient que toi, pour l’instant, tu n’aimes pas trop la voir nue, et que toi, tu fais aussi comme tu veux mais tu essaies de réfléchir comme tu m’as dit.
Elle hésita à conclure …
- Et que d’ici cet été, si tu as l’impression que tu serais plus heureux chez ton père tu as le droit de le dire et on peut y réfléchir aussi. Voilà : c’est là-dessus qu’on a fini par se mettre d’accord, votre père et moi.
Et cette fois Bruce fut vraiment convaincu qu’il allait falloir réfléchir.
Le soir même, se remémorant le discours de sa mère, il avait du mal à s’endormir. Une demi-heure après s’être couché, il se releva et, seul dans sa chambre, ôta son pyjama pour s’obliger à jouer nu un moment avec ses transformers. Au bout de cinq minutes il trouva que « ça ne rimait à rien » et le remit avant de se recoucher.
mercredi 2 décembre 2009
Puzzle (3ème partie II - 1)
L’automne se passa ainsi dans des échanges épistolaires sur internet où se mêlaient réflexions sur l’éducation des enfants et anecdotes relatives à leur vie quotidienne. Fabienne y apprit entre autres comment Thibaud et Zoé avaient si bien fait accepter à Léa leur habitude de se déshabiller dès leur retour de l’école qu’elle avait autorisé son petit David à les imiter.
Quelle sorte de femme était Léa ? Vingt-quatre ans selon son numéro de Sécurité Sociale, mère célibataire, assez juive pour avoir fait circoncire son fils mais apparemment peu religieuse. Jolie ? Oui, plutôt jolie. En fait il la connaissait assez peu puisqu’elle partait chaque soir dès qu’il était rentré. Il l’avait engagée sur la recommandation de la directrice de l’école des enfants, dont elle était la belle-sœur, et ce qui lui importait surtout était qu’avec eux tout se passait à la perfection.
Un changement se produisit pourtant vers la mi-novembre. Un mardi soir au moment de reprendre sa voiture elle avait trouvé un pneu crevé. Elle avait demandé à Clément s’il pouvait garder un moment David chez lui pendant qu’elle changerait sa roue, mais de nuit et sous la pluie, il n’avait pas trouvé que ce fût raisonnable. Là-dessus, alors qu’il hésitait à appeler un taxi pour la reconduire chez elle ou à embarquer tout le monde dans sa propre voiture, sans oublier que le problème se poserait à nouveau à elle pour revenir le lendemain matin, Thibaud et Zoé avaient suggéré que le plus simple était qu’elle restât là ce soir. Il y avait un clic-clac dans le salon, les enfants avaient balayé les timides objections de Léa et cette solution avait donc été adoptée. Clément s’était occupé de la roue crevée le lendemain de sorte que la jeune femme pût rentrer chez elle le soir. Mais forts de cette expérience, les enfants avaient décrété que « Léa avait qu’à rester tous les mardis soirs » puisque le mercredi elle devait être là dès le matin. Clément n’avait pas trouvé l’idée mauvaise et, cette fois encore, Léa avait fait ce que les enfants voulaient.
Il n’y avait pas de raison que ce raisonnement ne s’appliquât pas aux autres jours de congés scolaires où elle aurait à les garder, à commencer par une bonne partie des vacances de Noël. Il était donc évident qu’à partir de là elle et Clément se connaîtraient mieux et Fabienne commença à se poser des questions sur ce qui pourrait en advenir.
C’est sans doute ce qui la décida à prendre une initiative hardie. Sur la base de leurs précédents échanges, elle risqua l’idée que peut-être ce serait bien si les enfants de Clément et les siens pouvaient faire connaissance. Que peut-être, s’il lui était présenté par un garçon presque de son âge avec qui il sympathiserait, le naturisme apparaîtrait moins diabolique à Bruce. Il ne s’agissait pas de l’y convertir mais, dans la mesure où elle tenait sa pudeur crispée pour quelque chose comme la partie émergée d’un iceberg d’intolérance, il lui semblait que s’il commençait par admettre la possibilité que, pour d’autres, la nudité soit une chose simplement naturelle ce pourrait être le début d’un dégel salutaire.
Peut-être un samedi ou un dimanche où Bruce et Anaïs ne seraient pas chez leur père Clément pourrait-il venir déjeuner chez elle avec ses enfants ? Cela ne devrait pas leur poser de problème puisqu’ils avaient déjà fait connaissance avec elle à la Sablière. Il pourrait leur dire qu’il n’était pas interdit d’en parler tandis que, de son côté, elle en informerait les siens à l’avance autant qu’elle les trouverait capables de l’entendre. Cela devrait suffire pour que Bruce ait envie de les questionner et il n’y aurait qu’à les laisser s’expliquer.
Clément mentionna donc à ses enfants cette invitation de « la dame qui était venue avec lui à la Sablière ». Il leur expliqua qu’il ne l’avait pas revue depuis mais qu’ils correspondaient sur internet, qu’elle avait un fils de dix ans et une fille de presque sept et qu’elle avait envie de les revoir tous les trois. Immédiatement soupçonneux, Thibaud demanda s’il avait l’intention de se marier avec elle et, la réponse négative de Clément lui ayant paru sincère, ni lui ni Zoé ne firent d’objection.
Rendez-vous fut donc pris pour le début janvier : si, comme elle l’espérait, Bruce commençait à mettre en question les principes inculqués par son père, il valait mieux qu’il n’allât pas là-dessus passer chez lui toute une semaine. Fabienne annonça donc d’abord à ses enfants qu’elle avait invité à tirer les rois les Girard, une petite famille rencontrée en vacances et qui se trouvait habiter Lyon. Elle dit que la maman était morte à la fin du mois d’août, et qu’elle correspondait avec le papa qui s’était donc retrouvé tout seul avec un Thibaud de neuf ans et une Zoé de huit. Ce drame les rendit immédiatement sympathiques à Bruce et Anaïs. Ils voulurent naturellement savoir comment leur mère les avait connus. Elle avait préparé un petit résumé qui, sans mentir, n’en dît pas plus qu’il n’était nécessaire.
- Quand j’ai rencontré le papa, personne ne s’imaginait que la maman allait mourir. Comme il m’avait parlé de ses enfants j’ai eu envie de les connaître, alors il m’a emmenée les voir dans le centre de vacances où ils étaient, au bord d’une rivière, à mi-chemin entre la Côte et ici.
- Et c’était beau cet endroit ? demanda Anaïs.
- Très beau. Je crois que tu aurais aimé, ma chérie.
C’était le moment de risquer le plus difficile. Elle continua :
- Mais ton frère peut-être pas parce que c’était un centre naturiste.
- Et c’est quoi, ça ? demanda Bruce, dès lors qu’il était mis en cause.
- C’est un endroit où les gens se baignent tout nus.
- Tout nus ! Dans la rivière ? Ensemble ?
- Oui !
- Mais c’est dégoûtant !
- Je pensais bien que ça ne te plairait pas, mon grand. Mais ce n’est pas dégoûtant, tu sais. C’est comme au lac de Miribel, ils sont là en famille pour profiter de la baignade. Simplement ils n’ont pas de maillots et comme ils n’ont pas l’air de s’en apercevoir, au bout d’un moment on ne s’en aperçoit plus non plus.
L’adresse de sa mère ayant été de se placer dans une perspective de spectatrice et non pas d’actrice, il ne vint pas à l’esprit de Bruce qu’elle non plus n’avait peut-être pas de maillot à ce moment-là. Il avait déjà assez de difficulté à admettre qu’elle ne jugeât pas ce spectacle dégoûtant. Pour bien marquer que lui ne changerait pas d’avis, avant de tourner les talons pour en finir avec ce sujet il proféra simplement :
- Beurk !
Quant à Anaïs, du moment que sa mère disait qu’elle aurait aimé et que ce n’était pas dégoûtant, elle était toute prête à le croire. Mais du coup rien ne lui interdisait de pousser plus loin son investigation.
- Et Zoé et son frère aussi ils se baignaient tout nus ?
- Oui ma chérie.
- Et toi aussi tu t’es baignée avec eux ?
- Oui ma chérie, sinon ça n’aurait pas été poli !
Anaïs prit un moment pour y réfléchir.
- Tu crois qu’on pourrait y aller l’été prochain ?
- Avec ton frère ?
- C’est vrai !... Il est chiant !
- Anaïs ! Tu sais que je n’aime pas les gros mots !
- Non mais c’est vrai ! Il en fait des histoires avec son robinet ! Et même, rien que s’il me voit toute nue ! Il a qu’à pas me regarder !
De son côté, Clément devait seulement avertir ses enfants que, si Fabienne était venue pour quelques heures à la Sablière, elle n’était pourtant pas naturiste et ses enfants non plus, mais qu’il n’était pas interdit d’en parler avec eux.
Ce que ni lui ni Fabienne n’avaient prévu en projetant cette rencontre, c’est qu’après trois mois de confidences écrites ils n’auraient, se retrouvant en présence de leurs enfants, rien à se dire. Tout en échangeant donc quelques banalités dont l’inconsistance les mettait mal à l’aise, ils s’observaient donc curieusement. Elle lui trouvait dans le regard une gravité que n’avait pas dans son souvenir le célibataire disponible rencontré en vacances. Ce veuf et ses enfants en vêtements d’hiver composaient un groupe qui ne ressemblait guère au trio nu de la Sablière. Il la voyait de son côté pour la première fois en mère de famille dans un cadre bourgeois auquel il n’avait guère prêté attention quand il l’y avait accompagnée. Entre ces deux personnages nouveaux, ils sentaient l’un et l’autre qu’il n’y avait plus de place pour les jeux érotiques qu’ils avaient partagés et chacun d’eux faisait de ce sentiment, plutôt rassurant pour lui, un peu décevant malgré tout pour elle, ce qu’il pouvait.
Pendant ce temps les enfants faisaient connaissance. D’emblée Anaïs était toute fière de recevoir une grande et Bruce assez satisfait d’accueillir un petit. Ils visitèrent la maison en ne parlant guère que de leurs écoles avant le repas, pendant lequel Fabienne prit soin de faire quelques allusions à la Sablière. Au dessert, comme par hasard Anaïs eut la fève et elle choisit Thibaud pour roi. Puis ils allèrent jouer dans les chambres et c’est là que le sujet fut abordé.
- Alors à cette Sablière vous vous baignez tout nus ? demanda la petite que décidément le sujet intéressait.
- Ben oui ! répondit Zoé. Puisqu’on est tout nus tout le temps !
Cette révélation allait plus loin que celles de leur mère. Bruce sursauta :
- Tout nus tout le temps ! Et c’est tout le monde ?
- Ben oui ! Ceux à qui ça plaît pas ils vont ailleurs ! répondit tout naturellement Thibaud.
- Mais comment vous faites ? Vous avez pas honte ?
- Ben non ! Pourquoi ? On sait bien qu’il y en a qui auraient honte qu’on les voie tout nus, ça les regarde ! Mais nous notre maman nous a habitués comme ça. Le zizi ou la zézette, ça fait partie de notre corps, pourquoi on devrait les cacher ?
Bruce allait répliquer vertement, mais il se contint : l’éducation donnée par une maman qui était morte, on ne pouvait pas l’insulter. Il essaya de raisonner.
- Mais parce que ça se fait pas de les montrer ! À l’école, tu vas pas te mettre tout nu devant tout le monde !
- Bien sûr que non ! reprit Zoé. On fait comme tout le monde ! Toi tu te mettrais pas non plus en caleçon au milieu de ta classe !
- Non, d’accord, mais même … par exemple quand on va à la piscine : vous, vous vous baigneriez sans maillot ?
- Ça dépend, expliqua Thibaud. Si tout le monde était tout nu, oui. Mais comme tout le monde est en maillot on fait comme tout le monde. Et à la Sablière aussi on fait comme tout le monde puisque là-bas tout le monde est tout nu.
- Et il y en a beaucoup, du monde ? demanda Anaïs.
- Ben oui, plein ! Et il y a beaucoup d’autres endroits aussi. Même ici à Miribel, il y a un club, et il y a aussi une plage où c’est permis et on fait comme on veut.
Bruce n’en revenait pas. Ces deux enfants n’avaient pas l’air de se rendre compte qu’ils disaient des horreurs. Ils paraissaient pourtant bien élevés et ne semblaient pas mentir. Il fallait les mettre à l’épreuve :
- Alors vous seriez capables de vous mettre tout nus, là, maintenant ?
- Non ! T’as rien compris ! protesta Zoé. Chez nous on a l’habitude de rester tout nus, mais ici, on voit bien que vous, vous avez pas l’habitude, alors on va pas le faire ! Ce serait comme si on faisait exprès de vous montrer nos … le zizi de Thibaud et ma zézette ! Et ça, c’est pas bien.
- Ben oui ! approuva Anaïs. C’est comme Maman m’a dit la fois où je t’ai montré la mienne pour te faire enrager : si tu la vois ça fait rien, mais la montrer exprès c’est pas bien.
Il fallait s’y attendre, se dit Bruce. Cette petite dévergondée d’Anaïs se mettait du parti des autres. Il renonça à leur faire entendre raison.
- Bon, après tout ça me regarde pas ! conclut-il. On parle d’autre chose ? Tu as vu mes bionicles, Thibaud ?
- Ils sont supers ! Combien t’en as ? Moi aussi j’ai commencé la collection.
- Tu viens voir mes Barbies ? proposa Anaïs à Zoé.
Une bonne partie de l’après-midi se passa ainsi, les garçons dans la chambre de Bruce et les filles dans celle d’Anaïs. Un peu plus tard Fabienne proposa une partie de Nain Jaune à six. Thibaud et Zoé ne savaient pas y jouer mais ils eurent vite fait d’apprendre et quand on se sépara après le goûter les quatre enfants étaient les meilleurs amis du monde.
Dans les jours qui suivirent, Anaïs parla souvent de Zoé. Bruce, lui, se taisait au sujet de Thibaud, avec qui il s’était finalement plutôt bien entendu mais dont les idées concernant la nudité continuaient à le choquer. D’autant plus qu’en y réfléchissant il avait réalisé que si à la Sablière « tout le monde » était tout nu, ce tout le monde-là devait inclure sa mère, et aussi Clément. Thibaud, Zoé, leurs parents, après tout c’était leur affaire - Régis était bien son meilleur ami bien qu’il n’allât pas à la messe - mais sa mère toute nue avec Clément, c’était décidément trop.
Le laissant digérer doucement ces idées dérangeantes, Fabienne songea à favoriser la sympathie d’Anaïs pour Zoé. Le mercredi de la semaine suivante Bruce devait justement passer l’après-midi chez Régis, dont c’était l’anniversaire, elle demanda à Clément s’il verrait une objection à ce qu’elle emmenât sa fille en visite chez lui. Elle évita de s’avouer qu’en fait elle grillait d’envie de connaître Léa. Avec l’accord des intéressés, enthousiaste de la part de Zoé qu’Anaïs avait séduite, il approuva le projet.
En présence de Léa, il y eut un petit débat entre Thibaud et sa sœur sur le point de savoir s’il faudrait s’habiller pour les recevoir. Thibaud penchait de ce côté puisqu’Anaïs n’était pas naturiste et sa mère pas vraiment non plus. Mais Zoé argumenta :
- Écoute : elles sont peut-être pas naturiste, mais Fabienne est déjà venue à la Sablière et Anaïs m’a dit qu’elle aimerait bien. Et elles le savent qu’ici on a l’habitude de rester tout nus, on le leur a dit l’autre dimanche. Alors quand on est allés chez eux c’était normal qu’on reste habillés comme eux, mais si elles viennent chez nous on reste comme on est et elles font comme elles veulent. Si Bruce venait je dis pas, mais tu vois bien, elles viennent sans lui !
- Et ça te gênera pas, toi, d’être toute nue si elles restent habillées ?
- Fabienne, elle nous a déjà vus. Elle, elle va peut-être rester habillée pour faire comme Léa. Mais Anaïs, si sa mère lui permet, je suis sûre qu’elle fera comme nous. Tu paries ? Et si elle le fait pas et qu’on est gênés, on aura qu’à mettre nos joggings et voilà tout !
De son côté, pendant le trajet Anaïs disait à sa mère :
- Zoé a dit que d’habitude chez eux ils restaient tout nus.
- Je suis au courant ma puce.
- Tu crois qu’il vont s’habiller parce qu’on vient les voir ?
- Je ne sais pas. Ils feront comme ils le sentiront.
- Et s’ils sont tout nus, qu’est-ce que je fais, moi ?
- Eh bien toi aussi, tu feras comme tu le sentiras ! Ça te va ?
- Je peux ?
- Oui ma chérie.
Il ne fallut à Anaïs que le temps de se déshabiller pour adopter la tenue de ses amis dès qu’elle l’eut constatée. Les quatre enfants s’amusèrent ainsi tout l’après-midi pendant que Fabienne bavardait avec Léa. Elle lui trouva un physique agréable et de la fraîcheur, et put se convaincre qu’entre elle et son fils d’une part, Thibaud et Zoé d’autre part, des liens profonds s’étaient d’ores et déjà créés. Elle se dit qu’un jour ou l’autre, quand il aurait digéré son deuil, Clément ne manquerait sans doute pas d’être sensible au charme de cette jeune femme qui, de son côté, parlait de lui, sans doute inconsciemment, avec une chaleur significative. Et, non sans quelque regret, elle du s’avouer qu’après tout ces pensées ne lui inspiraient aucune amertume.
Elles repartirent avant le retour de Clément car il fallait passer récupérer Bruce. Anaïs était ravie. Dans la voiture elle demanda à sa mère :
- Tu crois qu’on le dit à Bruce ?
- Quoi donc, ma chérie ?
- Qu’on était tout nus pour jouer.
- Ça t’a plu ? En tout cas tu n’as pas hésité !
- Ben quand on est arrivées ça m’a quand même fait un peu drôle de les voir comme ça et moi j’ai tout de suite eu envie de voir comment ça faisait !
- Et alors ?
- Ben … Comme eux ça les gênait pas, moi ça m’a pas gênée de faire comme eux et après …en fait ça fait rien du tout. On n’y pense même plus. On était bien, mais Bruce … D’ailleurs Thibaud m’a dit que s’il était venu avec nous, eux ils se seraient habillés puisque lui ça le choque.
- Eh bien tout ça me paraît très raisonnable ! Ma foi, s’il le demande il ne faudra pas lui mentir mais s’il ne demande rien … Puisqu’on sait que ça ne lui plaît pas, ce n’est pas la peine de lui en parler.
- À Papa et à Ariane non plus alors ?
- Pareil : on ne ment pas. Il ne faut pas mentir et d’ailleurs tu n’as rien fait de mal. Mais tu n’as pas besoin d’en parler.
Anaïs n’en parla donc pas, si ce n’est quand elle était seule avec sa mère. Mais cette expérience eut sans doute une influence sur quelques événements ultérieurs qui devaient amener une véritable crise.
D’abord, séduite par la nouveauté de la chose autant que par la gentillesse de Zoé et de Thibaud, elle eut tout de même envie de poursuivre l’aventure. Avec son frère, il n’était évidemment pas question de vivre toute nue à la maison. Mais quand elle jouait dans sa chambre tandis qu’il était dans la sienne, qu’est-ce qui l’aurait empêchée ?
Elle trouva toute seule une solution astucieuse. L’idée était de prendre sa douche du soir immédiatement en rentrant de l’école, au lieu de ne le faire que juste avant ou même après le dîner.
- Comme ça, après je reste en chemise de nuit, comme les matins où ya pas école ! J’aime bien !
Fabienne n’y fit pas d’objection. En fait, l’idée qu’Anaïs avait derrière la tête était qu’une chemise de nuit ça s’enlève et ça se remet en un clin d’œil et que dès lors elle pourrait jouer nue dans sa chambre quand elle en aurait envie sans avoir à s’en expliquer. Elle s’essaya aussi à l’enlever sous la couette, après le bisou du soir et trouva plutôt agréable d’être nue dans son lit. Fabienne s’en aperçut lorsqu’elle passa dans sa chambre avant de se coucher pour la regarder dormir un peu et la recouvrir au besoin, comme elle le faisait souvent. Elle se demanda si elle devait en parler, pensa que cela pourrait contribuer à la réflexion qu’elle espérait en marche chez Bruce et s’inquiéta donc, au petit-déjeuner de savoir si Anaïs n’avait pas eu froid cette nuit. La petite répondit tout naturellement que non, qu’elle avait très bien dormi et, saisissant d’emblée ce que la question impliquait, ajouta que ça lui plaisait bien de ne pas se réveiller toute entortillée dans sa chemise de nuit.
- Ça fait rien ? demanda-t-elle. Je peux ?
- Si ça te plaît … répondit la mère en souriant. Dans ta chambre tu fais ce que tu veux ! Mais il ne faudra quand même pas oublier de la mettre quand tu iras chez ton père !
Le visage de Bruce exprimait sa réprobation, mais il ne dit rien.
Ces changements-là dans le comportement habituel d’Anaïs ne concernaient effectivement qu’elle et semblaient sans autre conséquence. Ils ne furent pourtant peut-être pas étrangers à ce qui se passa un peu plus tard à Saint-Cyr.
Au début des vacances de février, dont Bruce et elle devaient passer la première semaine chez leur père, Ariane parla par hasard devant les enfants du problème que lui posait la toilette de Lisa. Celle-ci commençait bien à savoir se laver seule, mais c’était encore un peu trop approximatif au goût de sa mère qui, fatiguée et gênée dans ses mouvements par sa fin de grossesse, se plaignait d’avoir du mal à prendre en charge ses oublis. Du haut des sept ans qu’elle venait de fêter, Anaïs déclara qu’elle pourrait, elle, « aider sa petite sœur à bien laver partout. Seulement ça risquait de la faire mouiller, alors le plus pratique ce serait si elles prenaient leur bain ensemble. »
Le bain ensemble, Ariane le leur avait donné du temps où Anaïs aussi avait besoin d’aide, mais dès que celle-ci avait pu s’en passer, fidèle à ses principes de pudeur sourcilleuse elle avait préféré la laisser seule dans la salle de bain pour sa toilette. Elle admettait cependant que les deux petites, partageant la même chambre, puissent s’y retrouver nues le temps, par exemple d’enfiler un maillot. Charles fut d’avis que puisqu’Ariane était provisoirement en difficulté, il n’y avait pas vraiment de problème à ce que deux petites filles de ces âges-là, qui plus est demi-sœurs, prissent leur bain ensemble, d’autant qu’il ne se voyait pas, lui, intervenir dans la toilette de la petite. Ariane l’admit et ce bain partagé devint pour les deux fillettes le moment le plus amusant de la journée. La conséquence en fut une tendance accrue à traîner toutes nues un peu, le temps d’une grimace ou d’une cabriole, le matin, au moment du passage de la tenue de nuit à la tenue de jour. Lisa prenait plaisir à cette complicité avec sa grande sœur, d’autant qu’inhabituelle dans cette chambre, strictement interdite ailleurs, la chose était relevée d’un zeste de clandestinité.
Mais quand l’accouchement fut tout proche, d’autres dispositions furent prises. D’abord, puisque c’était une petite Coralie qu’on attendait, c’était dans la chambre des filles qu’il fallait préparer son accueil. Deux lits superposés vinrent donc remplacer celui d’Anaïs. Tandis que celui de Lisa, qui commençait du reste à être petit pour elle, allait passer à Coralie, elle occuperait désormais celui du bas et Anaïs celui du haut. Les deux petites prirent possession sans plus attendre de ce nouveau domaine. Celui d’Anaïs, avec ses planches de sécurité, lui donnait vraiment la sensation d’un espace clos bien à elle où personne ne viendrait la déranger. La première fois qu’elle y dormit, elle eut du coup envie de s’y « mettre à l’aise », c’est-à-dire d’ôter sa chemise de nuit. Ce qu’elle n’avait pas prévu, c’est qu’un geste maladroit la fit tomber. Il fallait évidemment la récupérer. À la faible lueur de la petite veilleuse destinée à lui permettre de se lever au besoin pour aller aux toilettes sans risquer de se cogner, Lisa vit donc avec surprise sa grande sœur descendre l’échelle.
- T’es toute nue ? s’étonna-t-elle.
- J’ai fait tomber ma chemise de nuit.
- Tu l’avais enlevée ?
- Ben oui, sinon elle serait pas tombée !
- Je peux faire pareil ?
- Ben non Lisa ! Ta maman serait pas contente ! Tu lui diras pas que moi je l’ai enlevée ! Promis ?
- Promis ! Bisou !
La petite ne dit rien à personne de l’incident mais s’en souvint.
Or, après ce changement destiné à être définitif, la naissance du bébé en entraîna un provisoire. Les parents avaient décidé que, tant que la nouvelle petite sœur ne ferait pas ses nuits, le mieux était de la laisser dans son moïse dans la chambre presque toujours vide de Bruce, dûment équipée d’un dispositif d’écoute, afin qu’elle ne réveillât pas Lisa. Exceptionnellement, pour les quelques week-ends où il serait là, Bruce pourrait bien dormir avec les filles, et d’ici les vacances de printemps on espérait que la question serait réglée.
Cela n’enchantait guère le garçon, ni du reste Anaïs qui prévoyait quelques difficultés avec lui, mais il fallait en passer par là. La première fois qu’ils revinrent après la naissance, il fallut donc décider qui dormirait où. Le plus simple eût été que Lisa regagnât exceptionnellement son ancien lit. Mais la petite déclara que c’était désormais celui de Coralie, que le sien était le grand lit du bas et ne voulut pas en démordre. C’est Anaïs qui proposa la solution.
- Et moi, tu veux bien que je dorme avec toi dans ton lit ? Comme on n’est pas grandes on n’a qu’à se mettre chacune à un bout, on se gênera même pas. Comme ça Bruce dormira en haut et voilà tout !
Lisa n’aurait pas admis n’importe qui dans son lit, mais Anaïs n’était pas n’importe qui, et elle accueillit donc sa proposition avec assez d’enthousiasme pour que ses parents renoncent à imposer une autre solution.
Ainsi se trouvèrent réunies les circonstances dans lesquelles la crise ne pouvait plus guère manquer d’éclater… Elle n’y manqua pas.
lundi 30 novembre 2009
Puzzle (3ème partie I - 2)
Seule dans son lit, au moment de s’endormir, Fabienne ne pouvait s’empêcher de penser à Clément et d’espérer qu’il allait l’appeler. Les vacances finies, il avait sans doute repris son travail, mais que faisait-il de son temps libre ? Pensait-il à elle ? Pourquoi ne donnait-il pas signe de vie ? Ne fût-ce qu’un SMS ! Il avait pourtant bien eu l’air d’en avoir l’intention quand ils s’étaient quittés au matin d’une nuit dont elle se souvenait, quant à elle, avec émotion.
Ces pensées l’occupèrent d’une façon qu’elle-même jugeait excessive lorsque, le second week-end de septembre venu, elle se retrouva seule chez elle. Elle avait essayé de prendre un livre et, le temps s’y prêtant encore, de se plonger dans sa lecture nue au soleil dans son jardin. Mais elle ne parvenait pas à y fixer son attention. Que faisait Clément. Avait-il oublié qu’elle était libre ces deux jours ? S’il avait décidé de ne plus la revoir, la qualité des rapports qu’ils avaient eus n’aurait-elle pas dû lui inspirer, du moins, d’avoir la courtoisie de le lui dire ?
- Et moi qui me mettais au naturisme à cause de lui !
Dans un mouvement de mauvaise humeur, elle rentra dans la maison pour prendre un maillot, commença à l’enfiler puis se ravisa. Mettre un maillot ou pas alors qu’elle était seule, il n’y avait pas de raison qu’elle en prît la décision par rapport à lui ! La vraie question était seulement de savoir ce qu’elle préférait, elle, pour lire au soleil et se tremper de temps à autre. Elle s’efforça de se poser honnêtement la question, emporta son maillot dans le jardin et ne le mit pas.
En fait ce silence tout de même discourtois, ça ne lui ressemblait pas, à Clément. Ou alors elle s’était lourdement trompée à son sujet. Il est vrai que ce qu’ils avaient vécu ensemble dans un contexte de vacances azuréennes, de kilomètres parcourus en moto, d’expérience naturiste complètement nouvelle pour elle, c’était une sorte de parenthèse, étrangère, en dépit de leur dernière nuit ici, à leur vie lyonnaise ordinaire. Elle avait pu s’y tromper. Lui aussi. Il avait pu en prendre conscience avant elle. Mais il aurait quand même dû le lui dire. Non. Il y avait peut-être une autre raison. Quelque chose avait dû l’en empêcher. Et elle se prenait à craindre qu’il ait eu un accident et à se reprocher de lui avoir fait grief d’un silence peut-être forcé.
Et si tout bêtement il avait égaré son numéro de téléphone ? Il connaissait certes le chemin de sa maison mais pouvait hésiter à s’y présenter sans s’être annoncé. Après tout, elle non plus ne lui avait pas donné signe de vie. Il fallait être cohérente : pourquoi, alors qu’elle avait décidé de vivre « comme un mec », continuait-elle à considérer spontanément que c’était obligatoirement à l’homme de faire le premier pas ?
L’appeler ? Il pouvait être maladroit de lui imposer ainsi une conversation à un moment qui peut-être ne lui conviendrait pas. Elle s’avoua que ce scrupule cachait en réalité la crainte d’une réponse décevante, voire humiliante. Un SMS : c’était la solution. Un SMS très neutre, qui permettrait de renouer le dialogue et auquel au pire il ne répondrait pas.
Elle prit son téléphone et tapa simplement : « Bonjour ! Quoi de neuf ? ». Inutile de rappeler son numéro : il s’afficherait automatiquement. Il n’y avait plus qu’à attendre.
***
Quand le signal de son portable retentit dans sa chambre, Clément était dans la cuisine en train de préparer le déjeuner, de sorte qu’il ne l’entendit pas. Ce n’est que dans l’après-midi qu’il découvrit le message. Il avait profité de cette journée de soleil qui risquait d’être une des dernières de la saison pour emmener les petits à Miribel, sur la portion de plage où le naturisme était toléré, et il s’attendrissait à les voir jouer comme si leur mère avait été près d’eux. C’est en prenant son téléphone pour les photographier qu’il y trouva l’indication du SMS reçu. Il comprit l’appel, en ressentit la timidité et se reprocha de n’avoir pas pris les devants.
Il serait excessif de dire qu’il avait oublié Fabienne. Mais depuis la lettre de Mélanie, son existence avait à ce point été bouleversée que ce qui s’était passé auparavant lui paraissait lointain, comme appartenant à une autre vie. Quand il lui arrivait de se souvenir de Fabienne, c’était comme d’une fille sympathique, une sorte de camarade avec qui il s’entendait bien aussi au lit, mais à qui il n’avait aucune place à offrir auprès de lui. Son message l’obligeait à réaliser qu’elle avait pu croire le contraire il n’y avait guère que cinq semaines et qu’elle ignorait tout de ce qui s’était passé depuis.
Il lui devait donc une explication. Mais comment faire ? Pour éviter tout malentendu, toute réaction émotionnelle rendant l’explication impossible aussi, le mieux était certainement de lui écrire. Mais s’il connaissait le chemin de sa maison à Caluire, il ignorait son nom de famille et son adresse postale. Et il ne pouvait pas expédier la chose par un SMS. En revanche ce qu’il pouvait faire par SMS … Il sélectionna l’option « répondre » et tapa : « Excuse-moi. Si tu peux me donner ton adresse, poste ou net, je t’expliquerai. »
Fabienne attendait une réponse, elle lut donc celle-ci immédiatement et répondit en envoyant son adresse électronique, sans autre commentaire. Le message de Clément était aussi neutre que le sien. Il prouvait au moins que son auteur était vivant et en état de répondre, quant à l’explication qu’il annonçait, elle semblait supposer l’existence d’un problème mais qui pouvait être n’importe quoi. À nouveau donc, il n’y avait plus qu’à attendre en essayant de penser à autre chose.
De son côté, Clément entendit cette fois le signal et répondit immédiatement : « Bien reçu, merci, je t’écrirai ce soir. »
***
Les enfants étaient couchés. Clément s’installa devant son ordinateur. Depuis l’après-midi il retournait des phrases dans sa tête. Il allait informer Fabienne de la situation aussi objectivement que possible. Elle en tirerait les conséquences. Mais il sentait bien qu’il fallait, pour qu’il raisonnât ainsi, qu’elle lui fût devenue à peu près totalement indifférente et il se le reprochait : elle n’avait pas mérité ça. Elle avait dû espérer autre chose, il l’y avait encouragée, lui aussi l’avait envisagé sincèrement. Mais quoi, ce n’avait été qu’un brève aventure et si elle en souffrait un peu, ce serait sans commune mesure avec ce que lui venait de subir. En définitive, ce qui le gênait n’était pas tant qu’elle pût souffrir que d’en être tenu pour responsable. Il ne pouvait pas se contenter de l’informer sèchement : il fallait qu’elle le comprît, qu’elle l’excusât et pour l’obtenir, il ne pouvait faire l’économie d’une sincérité totale.
Il écrivit : « Chère Fabienne, » puis corrigea en : « Ma chère Fabienne » qui lui sembla moins froid. Finalement, après bien des corrections, il envoya ce texte :
Ma chère Fabienne,
L’explication de mon silence tient en quelques mots : Mélanie, la mère de mes enfants, a été emportée il y a trois semaines par une tumeur au cerveau.
Elle m’a demandé avant de mourir de prendre sa place auprès de nos enfants, dans l’appartement qu’elle leur laisse en héritage, pour que leur vie sans elle soit le moins possible différente de ce qu’elle était avec elle.
Tu peux comprendre que ces événements ne m’ont pas laissé le loisir de penser à autre chose. Une vie à réorganiser. Dans cette vie nouvelle, la nécessité de leur donner tout le temps que me laisse mon travail. Ma mère m’a aidé quelques jours, puis nous avons trouvé une jeune femme pour les prendre à la sortie de l’école et attendre auprès d’eux que je rentre, s’occuper d’eux aussi le mercredi. Mais je leur dois tout mon temps libre. Et pas seulement mon temps.
Notre relation, à toi et moi, a été belle : je te dois donc une totale sincérité. La mort de Mélanie m’a bouleversé. Elle a réveillé, révélé l’amour que j’avais eu pour elle. Elle m’a mis, vis-à-vis des petits, face à une responsabilité dans laquelle je trouve actuellement un bonheur d’autant plus total qu’ y entre aussi le sentiment d’avoir ainsi renoué avec cet amour.
J’aimerais que tu ne m’en veuilles pas. Le souvenir de ce qui a été et de ce qui aurait pu être entre nous restera pour moi une belle chose. J’espère qu’il en sera de même pour toi.
Clément.
Il était minuit passé quand il l’envoya. Il alla se coucher en passant par la chambre des enfants sagement endormis et ne fut pas long non plus à trouver le sommeil.
***
Fabienne avait passé la soirée en activités diverses sur son ordinateur, guettant le signal qui lui annoncerait la lettre attendue. Elle put donc la lire immédiatement. Il lui fallut en revanche un peu de temps, le premier choc passé, pour en percevoir clairement le contenu.
Elle ne connaissait pas Mélanie. Mais c’était une jeune femme de son âge à peu près, elle avait passé une demi-journée avec ses enfants, à travers ce que Clément lui avait raconté de sa vie, elle l’avait imaginée passionnée, intransigeante, tellement vivante ! Sa mort brutale était quelque chose d’inimaginable, d’inacceptable.
Et Clément... Si elle-même, n’ayant jamais vu Mélanie, ressentait aussi fortement ce drame, comment ne pas imaginer que Clément en fût bouleversé. Tous deux avaient évoqué leurs sentiments à l’égard de leurs « ex » comme des amours anciennes et désormais éteintes, mais elle devait bien s’avouer que son mari, à qui elle en avait tant voulu de l’avoir quittée pour une autre, qu’elle pensait n’aimer plus puisqu’elle lui en voulait moins, ne lui était pas réellement devenu indifférent. Elle ne pouvait imaginer sans émotion qu’il mourût peut-être demain.
Encore la disparition du père de ses enfants n’eût-elle pas profondément modifié sa vie. Elle y aurait seulement perdu, en pratique, ces espaces de liberté que lui laissaient les séjours des enfants chez lui. Celle de Clément, outre qu’à l’évidence il n’avait jamais cessé de vénérer la mère des siens, ce qui sans doute rendait le deuil plus difficile, se trouvait tout à coup entièrement bouleversée. Il avait vécu entièrement libre et il ne l’était plus du tout.
C’était ce qu’il lui fallait bien se mettre dans la tête. Clément n’était effectivement plus disponible du tout pour elle et peu importait qu’il l’eût voulu ou non.
Cela lui importait pourtant, à elle. Car il lui fallait bien l’admettre, elle n’était pas prête à s’y résigner.
J’aimerais que tu ne m’en veuilles pas. Il n’était évidemment pas question de lui en vouloir dans ces circonstances. Le souvenir de ce qui a été et de ce qui aurait pu être entre nous restera pour moi une belle chose. J’espère qu’il en sera de même pour toi. Elle ne parvenait pas à se résigner comme lui à ce que ce ne fût plus qu’un souvenir, à ce que « ce qui aurait pu être » ne soit jamais. Si lui aussi pensait que quelque chose aurait pu être, elle pouvait comprendre que, dans sa situation, il y ait renoncé, admettre qu’il montrait à le lui dire quelque délicatesse, puisque pour le présent il n’avait rien à lui offrir. Mais elle pouvait encore, elle, chercher un moyen pour qu’entre eux subsistât autre chose qu’un souvenir.
Il ne fallait pas lui parler d’amour. Ce mot-là, il ne l’avait jamais employé avec elle qu’en parlant de Mélanie, elle ne l’avait non plus ni employé ni attendu de lui. Mais justement le laissant à Mélanie, à qui elle ne pouvait actuellement se mesurer, elle pouvait peut-être offrir autre chose.
S’ils avaient partagé l’envie de prolonger une relation commencée sous le seul signe du sexe, c’est qu’ils avaient ressenti entre eux quelque chose qu’elle définissait pour elle-même comme étant de l’ordre de l’amitié. Savoir si l’on pouvait écrire une équation du genre sexe + amitié = amour, c’était un thème de débats à perte de vue qu’elle n’avait jamais éprouvé le besoin de trancher. Quoi qu’il en soit, Clément n’était de toute évidence pas disponible actuellement pour le sexe, elle l’admettait et n’en refusait pas moins que cela marquât la fin de toute relation entre eux. C’est donc qu’il restait ce quelque chose « de l’ordre de l’amitié » et cela, elle pouvait encore le lui proposer.
Elle repoussa la tentation de lui répondre immédiatement. Dans les dispositions où il était, il fallait, pour être crédible dans ce registre, montrer plus de sérénité en prenant un temps plus raisonnable. Elle en avait besoin du reste pour être effectivement plus lucide et plus maîtresse de ses émotions. Elle se coucha, mit assez longtemps à trouver le sommeil, ne pouvant s’empêcher de tourner des phrases dans sa tête mais s’endormit enfin et ne se réveilla qu’assez tard dans la matinée. Elle s’imposa alors de prendre calmement son petit-déjeuner, puis de faire sa toilette du matin en appliquant son esprit aux gestes ordinaires. Puis elle s’assit devant son ordinateur, ouvrit sa messagerie, relut posément le message de Clément et cliqua sur « répondre ».
Ce qu’elle allait écrire s’ordonna alors tout naturellement.
Bien cher Clément,
Ai-je besoin de te dire combien je suis bouleversée ?
Permets-moi de t’épargner les banalités d’usage. Je mesure ta peine et je comprends ta situation.
Mais que tu évoques « le souvenir de qui a été et de ce qui aurait pu être entre nous » m’autorise, je crois à te dire ceci.
Notre rencontre s’est faite sous le signe de ce que chantait Jacques Brel : « il fallait bien passer le temps, il faut bien que le corps exulte ». Elle restera pour moi à ce titre un joli souvenir et je comprends qu’après ce bouleversement de ta vie elle ne puisse plus être rien d’autre. Mais à cause de tout ce que tu m’as raconté, de ce que tu m’as fait découvrir, de tes parents et de tes enfants que j’ai rencontrés, elle a donné naissance pour moi à un sentiment d’amitié pour la famille que vous formez. Un sentiment que votre deuil ne fait que renforcer.
Il me suffit de voir mes enfants pour penser aux tiens dont j’imagine la douleur. Je comprends qu’il te reste bien peu de temps disponible, mais si tu en trouvais un peu pour m’écrire encore, j’aimerais que tu me parles un peu d’eux, de la façon dont vous gérez ensemble cette nécessité de continuer à vivre. D’expérience, je crois que dire les choses aide souvent à les vivre et j’aimerais, si tu le veux bien, pouvoir t’apporter cette écoute qui te donnerait occasion de les dire.
Me permets-tu de signer votre amie ?
Fabienne.
Elle relut son message d’un œil qu’elle voulait critique. Il devait pouvoir atteindre son objectif : ouvrir entre Clément et elle un canal de communication qu’il puisse accepter sans trahir cet amour pour Mélanie que sa mort brutale avait réveillé. Pour autant, il n’y avait pas là un machiavélisme qui lui aurait inspiré quelques scrupules : à la lettre, ce qu’elle avait écrit était actuellement vrai. L’avenir serait ce qu’il serait et si cette offre sincère d’amitié avait en outre l’avantage de lui laisser une chance, elle n’avait pas de raison de se le reprocher.
Elle cliqua sur « Envoyer ».
***
Ainsi commença une correspondance par e-mails à travers laquelle, sans jamais se rencontrer, Fabienne et Clément se dirent, morceaux par morceaux, quantité de choses sur ce qu’était leur vie.
Répondant à la question de Fabienne, Clément parla de sa vie quotidienne avec ses enfants, de leur façon de n’évoquer presque jamais leur mère si ce n’est pour le guider dans son effort pour ne rien changer à leurs habitudes, comme ils auraient fait si elle s’était absentée pour quelque temps et qu’elle allât revenir bientôt. Il admirait leur sérénité apparente sans parvenir à démêler si elle était surtout faite de pudeur ou si elle naissait d’une force profonde que Mélanie avait implantée en eux et qui lui survivait. À Fabienne, qui restait marquée par son éducation chrétienne, il disait que c’était pour lui la vraie façon de vivre au-delà de la mort. Mélanie était vivante en eux, ils le sentaient même s’ils n’auraient pas su le dire et c’est ce qui faisait qu’elle paraissait à peine leur manquer. Et lui-même, dans son application à tenir auprès d’eux sa place, à elle, plutôt que celle qu’il n’avait pas occupée jusque là, il avait l’impression qu’elle le guidait de l’intérieur.
En le lisant, Fabienne prenait conscience de qu’avait de dérisoire le souvenir d’une soixantaine d’heures passées ensemble face à cette possession. Elle se disait qu’il ne fallait décidément plus attendre de leur relation autre chose que cette amitié qu’elle lui avait proposée. Et en même temps elle s’attachait de plus en plus à cet homme qui savait si bien aimer. À lui, mais aussi, à travers lui, à ses enfants. Elle pensait aux siens. Elle se demandait si, venant à mourir tout à coup, elle laisserait en eux une force semblable.
Elle le disait à Clément. Elle lui racontait leur vie familiale, à eux. Une vie bourgeoise sans histoire dans les premières années. Charles, son mari, jeune cadre d’une firme pharmaceutique dont il possédait en outre une quantité significative d’actions, plus âgé qu’elle de huit ans, propriétaire de la villa de Caluire, époux et père modèle jusqu’au jour où … Son catholicisme traditionaliste ne l’avait pas empêché de faire un enfant à une jeune stagiaire et de divorcer pour assurer un cadre familial légitime à l’enfant et à sa mère. Elle avait accepté le divorce pour limiter les dégâts dans la vie des siens. Dans le même esprit, il leur avait laissé la jouissance de la villa, sa valeur locative tenant lieu de pension alimentaire, et s’était installé à Saint-Cyr-au-Mont d’Or avec sa nouvelle épouse. Du coup, si elle avait la garde principale des enfants, ils passaient tout de même un week-end sur deux et la moitié des vacances dans une autre famille. Alors que les enfants de Clément avaient grandi dans un cadre d’autant plus homogène qu’il se distinguait systématiquement des usages ordinaires, alors que Clément mettait tout son effort à le préserver pour eux, ceux de Fabienne avaient deux cadres de vie, de plus en plus divergents. Car tandis qu’elle remettait de plus en plus en cause les principes catholiques dans lesquels elle avait été élevée, son ex-mari et sa nouvelle femme - était-ce par besoin de compenser leur situation irrégulière au regard de ces mêmes principes ? – semblaient s’y attacher de plus en plus aveuglément.
Elle lui racontait par exemple cette anecdote qu’elle tenait d’Anaïs, à propos de la culotte de sa petite demi-sœur. Certes, les enfants semblaient avoir bien intégré l’idée que les règles pouvaient être différentes de l’un à l’autre de leurs deux foyers. Mais elle craignait tout de même qu’ils n’aient parfois du mal à s’y retrouver.
À un âge où on les reçoit comme fondées sur l’autorité naturelle des adultes et donc applicables dans son domaine sans y chercher de rationalité, de la même façon qu’on accepte qu’elles soient contradictoires d’un jeu à l’autre on peut aussi accepter sans plus de difficulté qu’elles le soient d’un espace familial à l’autre. C’était évidemment encore le cas pour Anaïs.
Bruce en revanche, avec ses quatre ans de plus, avait besoin qu’elles se réfèrent à une vérité supérieure et infaillible, fondée soit sur la raison soit sur la volonté révélée de Dieu. Que des raisonnements qu’il n’était pas capable de prendre en défaut puissent, selon qu’ils étaient exposés par son père ou par sa mère, conduire à des conclusions différentes, que se référant l’un et l’autre à Dieu, connu par la révélation biblique et le magistère de l’Église catholique, ils puissent définir différemment les exigences de Sa volonté, cela était manifestement pour lui source de trouble.
Or il était clair que son père n’était pas prêt à renoncer à sa fidélité rigoureuse aux enseignements traditionnels de l’Église. Il avouait que son divorce y faisait exception mais il lui en donnait une explication que sa mère du reste ne contredisait pas. Ariane et lui avaient commis une faute et n’avaient pas trouvé dans ces enseignements une façon acceptable de la réparer. Seule la solution qu’ils avaient choisie lui permettait d’assumer convenablement son rôle de père auprès de ses trois enfants et il s’était donc résolu à faire cette exception dans son obéissance à l’Église. Fabienne, exposant à Clément cette justification, relevait avec malice que pour être tout à fait cohérent il aurait dû, épousant civilement Ariane, s’abstenir néanmoins avec elle de relations que l’Église considérait comme adultérines, ce qui ne devait pas être le cas puisqu’Ariane était à nouveau enceinte. Bruce ne pourrait pas manquer un jour où l’autre de relever cette autre défaut dans l’infaillibilité paternelle.
Elle, de son côté, tenait pour une lecture plus libre d’enseignements dans lesquels elle voyait, sur un fond de doctrine constitutif d’une foi en Dieu et en l’amour prêché par Jésus, beaucoup d’essais d’application pratique à des conditions sociologiques et historiques dont l’Église peinait à suivre l’évolution. Elle n’était pas prête non plus à renoncer à cette position de roseau capable, pensait-elle, d’assurer chez ses enfants la persistance d’une référence religieuse quand le chêne paternel serait déraciné. C’était du reste dans ce contexte que, impressionnée par ce qu’elle avait vu à la Sablière, elle avait pensé que le naturisme aurait pu être bon pour ses enfants et que,à défaut de mieux, elle avait du moins entrepris de les inciter à plus de liberté dans leur relation avec leur propre corps.
En attendant il était clair que Bruce vivait mal cette divergence. Si à cette entreprise la réaction d’Anaïs avait été franchement encourageante, il restait, lui, crispé sur sa pudeur qui, certes, n’était pas un mal en soi, mais dans laquelle elle s’inquiétait de détecter, parmi d’autres, le signe d’une rigidité peut-être héritée de son père.
Clément répondait qu’il n’y avait pas forcément lieu de s’inquiéter, qu’autant qu’il sache, et en tant qu’enseignante elle avait bien dû le remarquer aussi, on s’accrochait d’autant plus fort à ses convictions qu’on en était moins sûr Quant à la pudeur physique, lui-même, bien que l’attitude de ses parents ait été plutôt souple, en avait connu dès l’âge de neuf ou dix ans une poussée spectaculaire qui ne s’était guère apaisée qu’après ses premières aventures sexuelles.
vendredi 27 novembre 2009
Puzzlle (3ème partie I -1)
3ème partie
I
Après le départ de Clément, Fabienne était rentrée dans la maison, incertaine encore de ce qu’elle ferait de cette journée. Les enfants étaient chez leur père jusqu’au dimanche suivant et sans cette rencontre elle aurait du être encore sur la Côte, à se dorer au soleil avec un bon livre. Mais puisque le temps restait au beau fixe, en remplaçant la Méditerranée par la piscine de Caluire, voire par le lac de Miribel, à peine moins proche, elle pouvait en gros garder le même programme.
Tout en faisant sa toilette matinale, elle récapitulait cette aventure – il aurait été raisonnable de n’y pas voir autre chose - et lui trouvait tout de même une saveur différente. Des nuits sans lendemain avec des partenaires de rencontre, elle en avait connu depuis son divorce. Une attirance physique immédiate réciproquement acceptée puis, le désir plus ou moins agréablement assouvi, plus aucune raison d’aller plus loin. Elle ne répugnait pas alors à s’avouer que pas plus que l’autre elle n’en avait souhaité davantage. « Vivre comme un mec », puisque, depuis la trahison de son mari, elle ne croyait plus à l’amour. Mais au matin de sa première nuit avec Clément, était-ce seulement l’envie d’une promenade en moto qui lui avait fait accepter son invitation ?
Viril à souhait, il avait su aussi se montrer tendre avec naturel. Au bord du torrent, il lui avait fait vivre une expérience nouvelle à laquelle elle avait pris un réel plaisir, et puis cette coïncidence. C’était lui qui avait proposé, puisqu’ils habitaient tous deux Lyon, qu’ils envisagent de se revoir. C’était elle qui, sans réfléchir, avait exprimé l’envie de mieux le connaître. Que l’aventure se prolongeât un peu, cela aussi lui était arrivé plus d’une fois. Cela n’engageait à rien. Mais c’était la première fois que cela l’entraînait à rencontrer d’un coup enfants et parents du partenaire et à se retrouver rapidement à l’aise avec eux nue dans la nature.
Cela justifiait-il qu’elle se prît à rêver de famille recomposée ?
Après tout, Bruce et Anaïs avaient bien accepté de vivre un week-end sur deux et la moitié des vacances avec un père remarié, une belle-mère, une petite demi-sœur, bientôt un second bébé, pourquoi ne pourraient-ils pas accepter un beau-père et peut-être, occasionnellement, ses enfants ? Naturistes les enfants, il est vrai. Mais quoi, rien n’obligeait à en faire état devant les siens puisque leurs camarades de classe n’en savaient rien. De plus, à ce qu’elle avait cru comprendre, Clément n’en avait jamais revendiqué la garde, même un week-end sur deux, et se satisfaisait de ne les voir que sous la responsabilité de ses parents. Ils ne seraient donc guère encombrants.
Elle n’aimait pas ce mot qui lui était venu spontanément à l’esprit : ils lui avaient plu, ces enfants, à la Sablière, et elle se souvenait d’avoir pensé, en les regardant s’amuser dans la rivière, qu’elle aurait aimé voir les siens partager leurs jeux.
On n’en était certes pas là de toutes façons. Avant de se séparer, Clément et elle avaient échangé leurs numéros de téléphone, elle lui avait dit qu’elle serait libre le second week-end de septembre… On verrait bien…
Elle entreprit de faire un peu de ménage dans sa maison. Mais sa pensée, que les gestes routiniers laissaient libre de vagabonder, la ramenait opiniâtrement à cette après-midi à la Sablière.
Elle avait craint, avant d’arriver, l’image de personnes de l’âge de Robert et Monique nues. Or, si elle ne l’avait pas trouvée en fait plus belle qu’elle ne l’avait imaginée, elle n’en avait pourtant pas été choquée. Personne, s’avouait-elle, ne leur aurait contesté le droit de se montrer en maillot, or ils n’en auraient pas été plus beaux. Manifestement vécue sans plus y penser, leur nudité n’était pas obscène. Quant aux enfants, Thibaud et Zoé tout comme les autres qu’elle avait vus au bord de la rivière ou dans les allées du domaine l’avaient émerveillée. À la plage ou à la piscine, elle prenait ordinairement plaisir à regarder des enfants jouer, mais là il y avait quelque chose de différent, quelque chose de plus … pur ?
Pourquoi était-ce ce mot-là qui lui venait ? Il ne pouvait s’agir d’une appréciation morale, non, mais esthétique peut-être : il y avait entre ces enfants nus et la nature dans laquelle ils évoluaient une harmonie manifeste, une sorte d’homogénéité qu’aucun élément étranger ne venait rompre. Cette image lui semblait pure comme on dit d’un vin qu’il est pur lorsqu’il est sans mélange : pourquoi donc ce mot entraînait-il automatiquement des connotations d’ordre moral ? Elle s’avisait alors qu’en définitive c’était dans cet état de nudité ne réservant à aucune partie de leur anatomie un traitement discriminatoire que l’image de leurs corps était le moins ostensiblement sexuée. Non que le sexe fût synonyme d’impureté, mais il lui semblait incongru d’en associer l’idée à des images d’enfants. Et certes ils se savaient garçons et filles, mais n’étaient-ce pas en définitive les usages sociaux qui, tout à la fois appelant l’attention sur les organes sexuels par l’obligation de les cacher et soulignant de mille autre façons la différenciation identitaire des deux sexes chez les enfants, lui faisait prendre dans leur conscience, bien plus tôt qu’il n’était nécessaire, une importance toute particulière ?
Elle se demandait alors si ces naturistes, qu’elle avait jusque là considérés plus ou moins comme des hurluberlus, n’avaient pas finalement mis le doigt sur quelque chose qui, pour l’éducation des enfants, pouvait être important et qu’elle avait méconnu. Songeant à la pudeur pointilleuse de son fils, elle se prenait à penser qu’il était sans doute trop tard pour faire machine arrière et que c’était peut-être dommage. Et certes il n’était dès lors pas envisageable d’imposer le naturisme à ses enfants. Mais peut-être pour Anaïs qui, du moins avec elle, n’avait pas encore manifesté les mêmes dispositions que son frère, pourrait-elle s’efforcer de préserver une relation plus ouverte avec son corps.
Elle prit alors la résolution de s’informer davantage des approches théoriques du naturisme.
En attendant, comme la matinée était désormais assez avancée pour que le petit jardin, derrière la maison, fût ensoleillé, elle décida qu’elle n’avait pas besoin d’aller jusqu’à la piscine publique. Un drap de bain sur la pelouse et le petit bassin qui en occupait le centre lui suffiraient pour l’instant. Prévu au départ pour l’agrément du regard, il avait été transformé dans les premiers temps de son mariage en une petite piscine qui, si elle ne donnait pas à une adulte la place de nager, lui permettait du moins de se rafraîchir et convenait aux jeux des enfants. Quelques centimètres ajoutés au muret qui l’entourait et un kit de filtration pour piscine hors-sol y avaient suffi. Soucieux de leur intimité, presque tous les habitants du quartier avaient dès longtemps pris soin, comme elle et son mari, d’entourer leurs parcelles de haies et pour la première fois Fabienne éprouva l’envie d’en profiter pour se passer de maillot. Elle y céda en toute sérénité et passa nue au soleil deux heures agréablement paresseuses. À tout prendre, la question du regard d’autrui ne se posant pas, elle reconnaissait que l’absence de vêtements donnait au corps une agréable sensation de liberté.
La chaleur inhabituellement persistante de cette fin de mois d’août l’y invitant, c’est donc dans le même état qu’elle finit la journée et même la plus grande partie de la semaine, ne s’habillant que quand il lui fallait sortir pour faire son marché. De plus en plus elle comprenait que les naturistes prennent plaisir à vivre ainsi tant que le climat s’y prêtait et se prenait à regretter de n’y avoir pas songé plus tôt.
***
Bruce et Anaïs revenus, il n’en était évidemment plus question.
Il ne restait à Fabienne qu’une semaine pour préparer leur rentrée et la sienne. Après avoir commencé des études de langues dans le dessein de devenir interprète, elle avait en effet bifurqué vers l’enseignement secondaire pour avoir des horaires de travail plus aisément compatibles avec une vie de mère de famille et elle enseignait actuellement l’anglais au collège de Caluire. Les journées furent donc bien remplies, non sans laisser pourtant quelques moments pour profiter du jardin et de sa petite piscine.
Comme Bruce ronchonnait, regrettant qu’à l’inverse de celle dont il avait profité chez son père elle n’offrît pas assez de place pour nager, Fabienne proposa aux deux enfants d’aller passer un après-midi au bord du lac de Miribel. On mettrait les maillots avant de partir, on emporterait de quoi se changer pour le retour s’ils n’avaient pas eu le temps de sécher sur la plage et, comme beaucoup de familles, on le ferait alors dans le parking, entre deux voitures. Elle savait que Bruce préférait, s’y sentant plus à l’abri des regards dont pourtant sa serviette l’aurait de toutes façons protégé.
Ainsi firent-ils après avoir bien profité du lac, lui le premier, un peu empêtré dans la serviette qu’il refusait qu’on lui tînt, et qui rentra ensuite immédiatement dans la voiture. Anaïs, elle, accepta volontiers l’aide de sa mère.
- Attention, il y a des gens qui vont passer derrière nous, avertit Bruce qui, de sa place, surveillait les alentours.
- Aïe aïe aïe, Anaïs ! fit Fabienne, tendant en riant la serviette en paravent derrière la petite. On va te voir toute nue !
Comme le rire de sa mère l’y invitait, celle-ci enfila sa culotte en riant aux éclats tout en faisant semblant d’être très effarouchée. Puis elle acheva de s’habiller et rejoignit son frère sur la banquette arrière.
C’était le tour de Fabienne. Elle prépara ses vêtements sur son siège et s’enveloppa du drap de bain pour ôter, derrière la portière ouverte, le maillot « une pièce » qu’elle avait mis ce jour-là. À ce moment une idée bizarre la traversa, qui allait être à l’origine d’une chaîne de réactions plus longue qu’elle ne l’eût imaginé.
Volontairement en fait mais apparemment par maladresse, dans le mouvement qu’elle fit pour prendre son slip sur le siège elle fit tomber le drap.
Elle tourna la tête vers Anaïs qui, contrairement à son frère, la regardait se changer, et fit « Oups ! » en souriant tandis qu’elle le ramassait prestement.
Continuant le jeu de l’instant précédent, la petite chantonna :
- Je t’ai vue toute nue e !
- Aïe aïe aïe ! fit à nouveau sa mère tout en continuant à se changer sous le drap. Et c’est grave, ça ?
Cette soudaine inversion des rôles embarrassait la petite fille. C’était Maman qui savait si une bêtise était grave ou non. Elle répondit donc tout naturellement :
- Je sais pas.
- Moi j’ai rien vu ! affirma Bruce, afin qu’il fût bien clair que cette question ne le concernait pas.
- Moi je ne crois pas, ma chérie, reprit la maman en souriant après avoir fait mine de réfléchir. D’ailleurs ce n’est pas la première fois que tu me vois toute nue, rappelle-toi : il n’y a pas tellement longtemps qu’on prenait encore notre bain ensemble dans la baignoire ! Et même avec ton frère, quand il était petit ! Mais ça, c’était avant ta naissance.
- Moi, je me rappelle pas, affirma sincèrement le garçon.
- C’est qu’avec toi j’ai arrêté un peu plus tôt : quand j’ai été enceinte de ta sœur. Tu avais trois ans. Tandis qu’avec elle … la dernière fois c’était quand ? Il n’y a pas deux ans, je crois. Quand j’ai réalisé qu’avec la douche on économisait du temps et de l’eau.
La réalité était un peu différente et Fabienne s’en souvenait très bien. Quand Bruce était petit, son père n’avait jamais approuvé qu’elle prît son bain avec lui. Elle avait d’abord tenu bon parce que l’enfant et elle y prenaient un plaisir qu’elle jugeait parfaitement innocent. En affirmant que cette intimité avait quelque chose de malsain, son mari mettait en doute cette innocence et elle trouvait cela insupportable. Elle avait donc continué par principe. Puis, alors que, de guerre lasse, elle allait sans doute finir par céder, sa grossesse lui avait opportunément fourni un prétexte pour le faire sans perdre la face. Pour Anaïs, le père n’étant plus là, elle avait fait ce qu’elle avait voulu. Elle savait qu’il désapprouvait. Mais s’agissant d’une fille c’était avec moins de vigueur et de toutes façons il n’était plus guère en situation de donner des leçons de morale. C’est d’elle-même qu’elle avait progressivement remplacé le bain partagé par la douche, que la petite avait ensuite été très fière de savoir prendre toute seule, comme son grand frère.
- Oui, c’est vrai ! se souvint Anaïs. Mais on s’amusait bien avec la mousse toutes les deux dans le bain ! Pourquoi on le fait plus ?
- Tu aimerais ?
- Oh oui !
- Je pensais que tu devenais trop grande, mais si tu en as envie on pourra le faire de temps en temps, ma chérie.
Il n’était évidemment pas question de la faire régresser. Mais de temps en temps juste pour le plaisir, comme quand elle lui permettait de venir la rejoindre dans son lit, le dimanche matin, tandis que Bruce était très fier de leur y apporter le petit déjeuner … Et cela contribuerait à maintenir dans son esprit l’idée que, entre elle et sa mère du moins, la nudité partagée n’était pas interdite.
- Lisa elle prend jamais son bain avec Ariane, observa Bruce.
- C’est peut-être parce qu’Ariane est enceinte, elle a peur que Lisa donne des coups de pied dans son ventre ! Je te l’ai dit, moi c’est à cause de ça que j’avais arrêté avec toi.
- Même avant ! insista le garçon.
- Écoute, tu n’en es pas sûr : tu ne vis pas tout le temps avec eux. Et puis Ariane fait comme elle veut et moi aussi. On n’est pas obligées de tout faire pareil, reprit Fabienne avec un peu d’irritation.
Son fils n’allait tout de même pas lui donner pour modèle celle qui lui avait pris son mari !
- Vous faites pas tout pareil, confirma Anaïs. Elle fait pas la sauce tomate comme toi. Et l’autre jour elle a un peu grondé Lisa, parce qu’elle sortait des toilettes toute nue. C’était normal ! Elle avait enlevé sa culotte pour faire pipi et elle revenait dans la chambre pour mettre son maillot : elle allait pas la remettre juste pour traverser le couloir ! Elle l’a pas grondée fort, mais quand même. Moi je crois pas que tu m’aurais grondée si j’avais fait ça.
- Moi je l’aime bien, sa sauce tomate, dit Bruce en haussant les épaules.
- Moi aussi ! Mais elle est pas pareille que celle de Maman !
- Ce qui prouve bien qu’on peut ne pas faire pareil et avoir raison toutes les deux ! conclut Fabienne, pas mécontente de son coup.
En rentrant, au discours habituel : « Il faut se laver, parce que l’eau du lac n’est peut-être pas très propre. Bruce, tu vas prendre ta douche le premier. À cette heure-ci, tu ferais aussi bien d’en profiter pour te mettre en pyjama. Anaïs ensuite et moi en dernier. » elle ajouta :
- À moins qu’elle ait envie qu’on prenne notre bain ensemble, toutes les deux.
Puisque c’était elle-même qui avait tantôt ouvert cette porte, autant en profiter avant que la routine ne la lui fît refermer !
- Ouiiiiii ! s’écria la petite.
Bruce ressorti en pyjama de la salle de bain, Fabienne fit donc couler un bain moussant où Anaïs apporta des jouets, et la mère et la fille y restèrent un peu plus longtemps que ne l’exigeait leur toilette. La petite s’y comportait comme quand elle avait quatre ans, tout en marquant clairement qu’il s’agissait d’un jeu, auquel sa mère s’associait dans les mêmes dispositions.
Cela ne devint du reste pas une habitude : dans les semaines qui suivirent Anaïs ne le redemanda guère qu’une ou deux fois à sa mère.
Mais en sortant du bain, Fabienne passa son peignoir qui était pendu derrière la porte et dit à Anaïs de mettre sa chemise de nuit. Celle-ci étant restée dans sa chambre, la petite s’inquiéta de la tenue dans laquelle elle s’y rendrait.
- Comment je fais, Maman ? Je mets la serviette ?
- Si tu veux ma chérie ! Mais tu n’oublieras pas de la rapporter. Sinon, tu peux y aller comme ça, tu sais, ici ce n’est pas un problème.
- Mais si Bruce me voit ?
- Il n’en perdra pas la vue ! Mais si ça t’inquiète prends la serviette.
Anaïs la prit, hésita une seconde puis la laissa là et courut vers sa chambre en riant à l’idée de faire quelque chose qui était inhabituel, même ici, et en tout cas interdit chez Ariane. Elle ne rencontra pas son frère qui n’en sut donc rien pour cette fois. Sachant qu’il l’aurait désapprouvé, elle eut l’impression de lui avoir joué un bon tour, ce qui augmenta son plaisir. Dès lors, forte de l’autorisation que lui avait donnée sa mère la première fois, elle renouvela le jeu tous les soirs en sortant de sa douche, jusqu’à ce que, comme cela devait fatalement arriver, elle se heurtât à Bruce qui attendait son tour derrière la porte.
- Tu pourrais t’habiller ! dit-il. Ça ne se fait pas, ça !
- Maman a dit que ça fait rien, que tu en perdrais pas la vue ! Ça te dérange ?
- Moi je m’en fous de voir ta zézette ! Je l’ai vue souvent quand tu étais petite, qu’est-ce que tu crois ! Mais si tu fais ça chez Papa, Ariane va t’engueuler !
- Je sais ! Mais ici c’est pas elle qui commande ! Si Maman est d’accord, je fais ce que je veux et si toi t’as la frousse de faire pareil, c’est tant pis pour toi !
Car la réprobation de son frère la confirmait dans l’impression d’avoir, pour sa part, choisi une option audacieuse.
- J’ai pas la frousse ! J’ai pas envie, c’est tout. Pas envie que tu me voies et pas envie de te voir. Moi je trouve que Papa et Ariane ont raison : on n’a pas à se montrer tout nu.
- Et moi je trouve que c’est Maman qui a raison. Moi je m’en fiche que tu me voies et je m’en ficherais de te voir. Tu sais, j’en ai déjà vu des garçons qui sortaient leur robinet pour faire pipi !
- Eh ben si t’as regardé, t’es une vicieuse !
- Pourquoi ? C’est juste un robinet ! Et j’ai pas regardé exprès, j’ai vu, c’est tout !
Bruce n’insista pas. Il savait qu’il n’aurait pas le dernier mot avec elle. Il aimait bien sa petite sœur et il n’aurait pas hésité à se mettre en danger pour la protéger. Cependant, convaincu de sa supériorité de garçon sur une fille et d’aîné sur une cadette, il pensait avoir son mot à dire sur son éducation et aurait souhaité de sa part plus de déférence. Mais elle était décourageante.
De son côté Anaïs adorait son grand frère. Mais, jalouse des jeux qu’il ne partageait pas avec elle, elle saisissait la moindre occasion de capter son attention. Dès qu’elle eut compris que la voir nue le contrariait, elle trouva là un moyen de le provoquer. Elle continua donc à sortir ainsi de la salle de bain et c’est lui qui, pour éviter de la rencontrer, prit l’habitude d’attendre dans sa chambre, en tendant l’oreille, que la voie soit libre.
Mais un soir de cette fin d’été curieusement caniculaire, comme il l’avait énervée en la sermonnant parce qu’elle faisait, disait-il, trop de bruit tandis que leur mère était occupée à son travail, elle souleva la chemise de nuit sous laquelle elle ne portait rien en lui tirant la langue.
- Maman ! appela Bruce, scandalisé. Anaïs me montre sa zézette !
- Anaïs ! gronda Fabienne sans se retourner. Je t’ai dit que ce n’est pas grave si par hasard ton frère te voit toute nue, mais lui montrer ta zézette exprès, ce n’est pas pareil. Ça, ça ne se fait pas !
- Sale cafard ! souffla la petite à l’oreille de son frère. T’appelles Maman au secours juste parce que t’oserais pas faire pareil.
- C’est pas pour ça ! protesta le garçon. C’est parce que ça se fait pas. Elle te l’a dit.
- Et toi, des choses qui se font pas, t’en fais jamais ! T’es trop froussard !
C’en était trop ! Bruce ne pouvait pas la laisser dire ça. Tombant à pieds joints dans le piège il vainquit sa répugnance :
- Ah oui ? Qu’est-ce que tu crois ? Tiens !
Et le feu aux joues, il baissa son pyjama.
Cela ne dura pas plus d’une seconde et, la veste couvrant presque entièrement son ventre, la petite ne vit pas grand-chose. Mais ce n’était pas ce qui lui importait. Elle se sauva immédiatement dans sa chambre en riant aux éclats.
- Ça va les enfants ? On ne se dispute plus ? demanda Fabienne.
- Non Maman ! se hâta de répondre Bruce.
Puis il rejoignit Anaïs dans sa chambre pour lui dire :
- Tu dis rien à Maman !
- Maman ! cria la petite pour lui faire peur.
- Écoute, ma chérie, il faudrait me laisser travailler ! Qu’est-ce qu’il y a encore ?
Bruce regarda sa sœur avec inquiétude.
- Je peux aller me baigner dans la piscine ? J’ai chaud !
Il respirait, n’ayant pas deviné le nouveau piège.
- D’accord ma puce, mais demande à ton frère d’y aller avec toi. Moi je n’ai pas le temps et tu sais que je ne veux pas que tu te baignes toute seule.
- Tu viens Bruce ?
- D’accord ! T’as qu’à mettre ton maillot pendant que je vais mettre le mien.
Il y allait, mais la petite le retint par le bras.
- Si tu veux que je dise rien à Maman on y va comme ça et on se baigne tout nus, dit-elle à mi-voix.
- Non !
- Tu préfères que je lui dise ?
Bruce évalua la situation. Avoir à expliquer à sa mère qu’il avait montré son zizi à sa sœur, rien que d’y penser il se sentait des bouffées de chaleur. D’un autre côté le jardin était dans l’obscurité : sitôt nu sitôt dans l’eau, Anaïs ne verrait rien.
- Tu me jures que tu lui dis pas ?
- Je te jure !
Arrivé dans le jardin, il repéra immédiatement les serviettes de plage sur le séchoir et les posa tout près de la piscine. Il ôta bravement la veste de son pyjama et tandis qu’Anaïs se débarrassait de sa chemise de nuit comme s’il n’avait pas été là, il lui tourna le dos pour enlever le bas et se glisser immédiatement dans l’eau.
- T’as triché, dit la petite. Mais ça fait rien ! Je m’en fiche de voir ton zizi : c’était juste pour te taquiner.
Ils jouèrent quelques minutes dans l’eau. Pour en sortir, s’envelopper aussitôt dans une serviette, se sécher et remettre son pyjama, Bruce fut un peu moins attentif à se cacher. L’obscurité et ces quelques minutes passées à jouer nu avec sa sœur sans aucune indiscrétion de sa part l’avaient détendu.
Un peu plus tard, allant se rafraîchir à son tour après les bisous du soir, Fabienne trouva avec une certaine perplexité sur le séchoir les serviettes humides et les maillots des enfants secs.
Elle n’en dit rien le lendemain. Entre eux les enfants non plus ne parlèrent plus de cette soirée et là s’arrêta la réaction en chaîne commencée dans le parking de Miribel.
lundi 23 novembre 2009
Patience !
A bientôt !
vendredi 13 novembre 2009
Puzzle (2ème partie II - 2)
À partir de ce jour la présence de Léa ne fait plus obstacle à ce que Thibaud et Zoé vivent chez eux plus ou moins nus, vêtus ou déguisés selon leur fantaisie du moment. Rentrée chez elle le premier soir, passée la bouffée d’émotion qui lui a fait accepter la nudité des enfants, elle a tout de même pensé qu’elle aurait quelque difficulté à s’y habituer.
Passe encore pour les fins d’après-midi ordinaires qui en fait, du retour de l’école à l’arrivée de Clément, ne durent qu’environ une heure et demie, mais la journée du mercredi l’inquiétait.
En fait son étonnement a été de constater que tout se passait très naturellement.
Les mercredis précédents elle avait été étonnée, quand Thibaud et Zoé ne s’étaient levés qu’après son arrivée, qu’ils soient déjà en jogging au sortir de leur chambre : elle s’était plutôt attendue à les voir apparaître tels que sortant du lit. Dans la même logique, puisque c’était nus qu’ils avaient dormi elle ressentit en définitive comme assez normale cette image à laquelle elle avait commencé à s’habituer. De son côté David ne manifesta d’abord pas plus le besoin d’ôter ses vêtements que les « grands » celui d’en mettre. Puis on joua avec les déguisements qu’on revêtit, ôta, modifia, échangea au milieu du living sans retenue, et Léa comprit alors en les voyant nus au moment des échanges pourquoi, les mercredis précédents, c’était dans leur chambre que les deux enfants allaient y procéder. Cette fois, David participa au jeu. Zoé s’ingéniait à trouver pour lui des pièces de vêtement qu’on pût à peu près ajuster à sa taille. Pour eux aussi bien que pour lui, peu importait la cohérence de l’ensemble pourvu que l’image qu’on courait voir dans la grande glace de la salle de bain fût drôle. En l’occurrence, le petit aurait évidemment pu garder ses sous-vêtements, mais puisque les grands n’en portaient pas, dès qu’il se déshabilla ce fut entièrement. C’est Zoé qui, se délectant à prendre avec lui un rôle de petite maman pensa à lui dire qu’il ne faudrait pas faire ça à l’école, que c’était seulement ici qu’on avait le droit.
Vers la fin de l’après-midi, alors que le petit, qui n’avait pas fait sa sieste coutumière, s’endormait sur les genoux de sa mère, Thibaud suggéra que Zoé et lui-même pourraient aller jouer dans la baignoire, comme ça leur toilette serait faite quand Papa reviendrait. La chose, qui n’eût sans doute pas étonné Léa s’ils avaient été plus jeunes, la surprit tout de même un peu à leur âge. Mais, désormais accoutumée à remettre en cause les principes traditionnels reçus de ses parents, elle admit qu’il n’y avait de fait rien là de répréhensible pour des enfants habitués à vivre nus ensemble.
Un peu plus tard, bien réveillé et attiré par le bruit qu’ils faisaient, David les rejoignit d’abord dans la pièce, puis dans la baignoire. Il l’avait réclamé, Thibaud et Zoé avaient immédiatement approuvé et Léa avait fini par céder. Ils s’empressèrent de le raconter à Clément à son retour.
- C’est eux qui ont voulu, s’excusa Léa. Je n’ai pas osé leur dire non !
- Est-ce que vous savez leur dire non quelquefois ? s’amusa Clément.
Léa réfléchit.
- En fait s’ils ne m’avaient pas expliqué, l’autre jour, je crois que leur aurais défendu de rester tout nus. Mais puisque ça, c’est leur maman qui les a habitués et que vous êtes d’accord, bien sûr je n’ai rien à dire. C’est peut-être bien vous qui avez raison, d’ailleurs : quand je vois faire le mien !… Sinon ils sont tellement gentils ! Je n’ai jamais eu besoin de leur dire non !
- Bon, dit Clément. Tant mieux ! Mais méfiez-vous quand même ! Des enfants de leur âge qui ne font pas de bêtises, ça n’existe pas ! Des adultes non plus d’ailleurs, ajouta-t-il en riant pour prévenir leurs protestations. Mais non, pour le bain en ce qui me concerne, pas de problème.
- Il est tellement heureux ici, mon David ! Chez nous c’est petit, pour la toilette j’ai juste une cuvette pour le doucher devant le lavabo alors vous imaginez !
- Non, je n’imaginais pas, dit Clément. Vous savez, vous pouvez lui donner son bain ici autant que vous voulez ! Et vous-même, si vous voulez profiter de la salle de bains, ne vous gênez pas !
- Oh ben non ! Quand même !
À la voir rougir subitement, Clément devina le malentendu.
- Je veux dire quand vous êtes seule, naturellement ! Vraiment, vous auriez tort !
Il souriait encore, et elle rougit de plus belle.
***
Léa retournait l’incident dans sa tête. Elle s’en voulait d’avoir eu cette idée saugrenue. Elle dans la baignoire avec les trois enfants ! Comme si c’était matériellement possible ! Quand elle pensait qu’en plus Clément l’avait deviné elle en était gênée comme s’il l’avait vue toute nue.
Mais du coup elle pensait aussi à cette salle de bain confortable dont, sauf quand parfois elle restait dormir chez ses parents, elle était privée depuis qu’elle n’y habitait plus. Après tout, l’offre de Clément était tentante. Pourquoi ne pas en profiter ? Elle mit deux jours à se décider, mais le vendredi, quand elle vint en début d’après-midi pour faire le ménage avant le week-end, elle apportait avec elle ses affaires de toilette et dès son arrivée elle se fit couler un bain.
Détendue dans l’eau tiède, elle se mit à penser à cet étrange mode de vie que pratiquait cette famille si sympathique, si « normale » par ailleurs.
Dans la brochure de la Sablière, que les enfants lui avaient montrée, on voyait une belle plage de rivière où des gens de tous âges se baignaient nus ensemble. Et comme ça, en pleine nature, elle devait admettre qu’elle n’avait pas trouvé ça choquant. Sur la photo, c’est à peine si on remarquait qu’ils ne portaient pas de maillots. Il avait pourtant bien fallu qu’ils l’enlèvent, pensa-t-elle d’abord et ça, elle ne pouvait pas s’imaginer, elle, en train de le faire devant tout le monde. Mais c’est vrai que selon les enfants, ils vivaient là nus en permanence. Ils n’avaient donc pas eu à enlever leurs maillots. Comme Zoé et Thibaud ce mercredi, ils n’en avaient tout simplement pas mis. Et bien qu’elle-même, ne dormant pas nue, n’en eût pas l’expérience, elle sentait confusément que ce n’était pas pareil.
Mais tout de même, en appartement … Bon : David y jouant tout nu, c’était juste joli. Mais David, c’était son bébé. La première image que sa mémoire avait enregistrée de lui, c’était quand on l’avait posé nu sur son ventre dont il venait de sortir. Elle l’avait langé, baigné, elle lui faisait encore sa toilette, il lui était donc naturel de le voir ainsi. Zoé et Thibaud en revanche, à priori ça n’allait pas de soi. Mais quoi, le petit abricot de Zoé, le petit robinet de Thibaud, elle ne voyait pas ça comme des sexes. Eux aussi ils étaient beaux tout nus. Beaux comme de jeunes animaux. Et comme pour de jeunes animaux, elle trouvait qu’il aurait fallu être sérieusement dérangé pour penser au sexe en les voyant nus.
Mais des adultes …
Elle, quand elle séjournait chez ses parents avec David, elle trouvait normal il est vrai de prendre son bain avec lui, et jusqu’à présent personne n’y avait trouvé à redire. Mais il venait seulement d’avoir trois ans, et c’était dans le cadre de la toilette. Il faut bien se laver tout entière ! Se promener nue devant lui dans leur studio en revanche, non, ça ne lui aurait pas semblé naturel. Encore moins ici devant Thibaud et Zoé !
Sa pudeur, évidemment elle l’avait oubliée dans les bras du père de David. Mais comme ça lui paraissait loin déjà ! La grossesse qu’elle n’avait pas voulu interrompre les avait séparés définitivement et depuis elle avait été trop occupée du petit pour s’intéresser à un homme. Elle était pudique et voilà tout. Même seule dans sa chambre, elle ne restait nue que le temps de se changer. Pas honte de son corps, non, mais habituée comme ça depuis l’enfance, elle n’était pas vraiment à l’aise dans cet état ailleurs que dans une baignoire.
Juste une question d’habitude ? Jusqu’à l’heure d’aller chercher les enfants, pour deux heures à peu près, elle était seule dans l’appartement. Ce serait tout de même une curieuse expérience à tenter, d’y rester nue tandis qu’elle allait passer l’aspirateur et faire du repassage, juste pour savoir quel effet ça lui ferait.
En se traitant de folle, mais trouvant déjà quelque plaisir à n’être pas raisonnable, elle se risqua donc hors de la salle de bain sans avoir remis aucun vêtement. Elle se sentit d’abord très nue. L’impression gênante que les murs avaient des yeux et la regardaient d’une manière indécente. Mais elle s’avoua que cette impression était absurde, s’efforça donc de la rejeter pour se concentrer sur son travail et y parvint si bien qu’au bout d’une heure elle ne pensait plus à son corps. Pas plus que si elle avait été vêtue.
Quand le moment fut venu de se rhabiller pour sortir elle s’employa à faire un bilan honnête. À tout prendre, passés les premiers moments où, par la force de l’habitude, elle avait eu l’impression qu’il lui manquait quelque chose, l’expérience n’avait pas été désagréable. Une habitude chassant l’autre, pouvait-elle devenir source de plaisir ? Rien ne lui interdisait de l’essayer à nouveau. Mais quant à se montrer nue aux enfants comme le faisaient leurs parents et même leurs grands parents, non, vraiment, cela ne lui semblait pas envisageable.
***
Elle avait d’abord pensé à tenter ce nouvel essai chez elle, un matin, après avoir conduit David à l’école. Mais en se déshabillant elle eut le sentiment de faire quelque chose d’absurde. Elle se souvint alors des réflexions que lui avaient inspirées les images de la Sablière : c’était se mettre nue sans raison pratique particulière qui ne lui semblait pas naturel. Mais passée la première surprise, elle comprenait en revanche désormais sans grande peine que Zoé et Thibaud aient envie en rentrant chez eux de se débarrasser de leurs vêtements de la journée comme la plupart des gens le font de leurs chaussures. Et, entrant dans leur logique, elle admettait de plus en plus facilement qu’une fois nu on puisse n’éprouver ni le besoin ni l’envie d’en enfiler d’autres. Lors de son premier essai, c’était bien pour prendre un bain qu’elle s’était déshabillée et non pas pour vaquer à ses occupations ordinaires. Elle n’avait fait ensuite que rester nue en en sortant.
Elle songea donc, toujours par envie de mieux comprendre cette famille à laquelle elle s’attachait, à tenter une nouvelle expérience en calquant, autant que faire se pouvait, sa conduite sur celle des enfants. Mais elle sentit bien que David, s’il avait eu spontanément envie de les imiter dans une maison qui était la leur et où il n’avait pas encore ses propres habitudes, serait fort surpris de voir tout à coup sa mère adopter – et lui proposer, évidemment – un comportement qu’il ne lui avait jamais connu. Elle rusa donc.
Ordinairement, quand elle regagnait son logement le soir avec David, elle le déshabillait pour lui faire sa toilette puis lui mettait son pyjama. Puis elle préparait leur repas du soir, après lequel elle le couchait. Pour sa propre toilette, elle attendait souvent qu’il dormît, mais souvent aussi elle la faisait aussitôt après lui et passait le reste de la soirée vêtue de son grand tee-shirt de nuit. Pour tenter son expérience sans bouleverser ces habitudes, elle commença donc un soir, après la toilette du petit, par faire mine de ne pas trouver son pyjama. Elle lui demanda de le chercher avec elle, évidemment sans succès, et transforma rapidement la chose en jeu. Au bout d’un quart d’heure passé à s’amuser ainsi, elle pensa que, l’enchaînement automatique toilette-pyjama étant rompu, il ne ressentirait plus comme anormal le fait de rester nu ici comme il en avait l’habitude chez ses amis, et elle se risqua donc à conclure :
- Ça t’ennuie si on le trouve pas, le pyjama ? Tu veux pas rester tout nu comme Zoé et Thibaud ?
La référence aux grands qu’il adorait produisit l’effet magique escompté, et David accepta avec enthousiasme. Il acheva donc la soirée et dormit ainsi, après qu’afin de banaliser davantage sa propre nudité elle eût pris pour sa toilette un peu plus de temps que de coutume.
Le lendemain qui était un vendredi, après celle de David, elle déclara qu’elle avait retrouvé le pyjama perdu et lui demanda s’il préférait le mettre ou continuer à faire comme Thibaud et Zoé. Et comme elle l’avait espéré, le bambin choisit d’imiter ses idoles. Elle attendit ensuite de l’avoir couché pour faire ses ablutions, sortit nue du cabinet de toilette pour se diriger vers son lit où elle avait disposé son tee-shirt, s’arrêta pour demander à son fils, en lui faisant son bisou du soir, s’il se trouvait bien tout nu dans son lit et s’il avait bien dormi la nuit précédente et, sur sa réponse positive, déclara qu’elle avait « envie d’essayer de faire pareil ».
C’est ainsi que le samedi matin, étant tous les deux nus au lever, ils purent le rester une bonne partie de la matinée sans que l’enfant parût s’en étonner. De son côté, si la stratégie qu’elle avait imaginée lui avait coûté quelque effort la veille au soir, au moment de dire bonsoir, Léa s’y trouva bientôt aussi à l’aise que lui.
***
Désormais il fut banal pour eux deux d’être nus ou pas chez eux selon l’envie ou la commodité du moment comme c’était le cas pour les trois enfants chez Clément. Léa n’y trouvait pas vraiment un plaisir particulier mais cela lui était physiquement indifférent. Chez Thibaud et Zoé elle admirait en revanche un naturel et une qualité de relations qu’elle trouvait exceptionnels. Par comparaison, elle ressentait quelque chose de malsain dans ses propres souvenirs d’enfance : ce sexe qu’il fallait cacher comme s’il eût été honteux. Cette curiosité qu’excitait l’interdit. Elle se souvenait d’avoir beaucoup regardé celui de son petit frère quand on ne le lui cachait pas encore. Et de ce jour où, découvrant qu’à son tour il rusait pour apercevoir le sien, elle avait pris une initiative : en cachette évidemment, ils s’étaient déculottés l’un en face de l’autre pour s’examiner à loisir. Elle devait avoir six ans et lui cinq. Mais elle en avait eu honte ensuite, pour elle-même et pour lui qu’elle se reprochait d’avoir corrompu, et ils n’avaient jamais recommencé. Quant à des sexes d’adultes, elle se souvenait bien aussi de ce mélange de curiosité et de répulsion qu’elle avait éprouvé au début de son adolescence, devant des photos interdites qui circulaient au collège et qui avait encore marqué plus tard ses premières expériences sexuelles.
Elle ne se souvenait pas que ces malaises aient été pour elle source de plaisir.
À défaut d’en ressentir personnellement une véritable envie, elle avait donc fait le choix d’offrir à son fils cette liberté qu’elle admirait chez Thibaud et Zoé et qui, pensait-elle, les en préserverait. Seule avec lui, elle n’avait eu qu’à élargir le domaine des circonstances où la nudité partagée était possible. En revanche si elle pouvait désormais imaginer sans effroi que Thibaud et Zoé la voient un instant nue par accident, il lui semblait qu’à le rester en leur présence, quand bien même ils l’étaient aussi, elle aurait eu l’impression de tomber dans l’exhibitionnisme.
Ils n’en demandaient pas tant du reste. D’une façon générale, le principe dans lequel ils avaient été élevés était qu’on était habillé en présence de gens habillés. Mais on pouvait faire une exception pour des familiers acceptant la nudité sans la pratiquer en appartement, comme leurs grands-parents. L’envie de vivre « comme avec Maman » les avait conduits à étendre cette exception à Léa en qui ils avaient très vite trouvé, plutôt qu’une adulte étrangère, une sorte de grande sœur les regardant avec une tendresse sans ambiguïté. Ils n’en parlaient pas avec elle, l’occasion ne s’en présentant pas, mais ils ne doutaient pas au fond d’eux-mêmes qu’elle aurait pu, comme leurs grands parents, les accompagner à la Sablière.
Ainsi s’établit donc en quelques semaines entre eux, David, Léa et Clément, un mode de vie habituel dans lequel chacun se trouvait à l’aise.
jeudi 12 novembre 2009
erratum (entre deux livraisons)
Dans le paragraphe qui précède celui de la lettre, celui où l'on voit les enfants revenir des sanitaires, deux traces d'une précédente ébauche m'avaient échappé lorsque j'avais modifié le passage, d'où une incohérence quî a du les surprendre.
Je les invite donc à retourner sur cet épisode pour y trouver l'état définitif du paragraphe en question.
mercredi 11 novembre 2009
Puzzle (2ème partie - II - 1)
II
La jeune femme à la queue de cheval blond foncé arrête sa vieille 205 au pied de l’immeuble. Elle en extrait le petit garçon qui était attaché dans son siège, à l’arrière et elle sonne. Elle a le trac.
C’est sa belle-sœur qui lui a donné cette adresse.
Maintenant que David a trois ans et qu’on l’a accepté à la maternelle, un travail à temps partiel qui lui permette d’aller l’y chercher à quatre heures et demie et de le garder avec elle pour la fin de l’après-midi et le mercredi aussi, qui, avec l’allocation de parent isolé lui apporte de quoi les faire vivre tous les deux, c’est juste ce qu’il lui faut.
La femme de son frère aîné est directrice de l’école primaire proche de la maternelle. Elle lui a parlé de ces enfants de son école dont la mère vient de mourir – mon Dieu, si jeune ! – et dont le père cherche une baby-sitter. Il était venu la voir avant la rentrée, pour lui expliquer la situation, lui dire d’avertir les maîtresses des enfants, qu’elles ne risquent pas une maladresse, mais surtout qu’elles ne s’apitoient pas non plus, les enfants sont courageux et pudiques, ils n’aimeraient pas. Il lui a demandé si elle ne connaîtrait pas quelqu’un pour les prendre à la sortie de l’école et les garder jusqu’à ce qu’il rentre de son travail. Chez eux de préférence.
- Alors j’ai pensé à toi. Je lui ai expliqué en gros ta situation. Je lui ai dit que si ça te convenait ce serait forcément à condition que tu puisses avoir David avec toi quand tu garderais ses enfants. Et il a dit que ce ne serait pas un problème. Je les connais bien ses enfants, tu sais, je les ai eus l’un après l’autre dans ma classe, alors … Ce sont des enfants bien élevés, gentils, équilibrés. Ces dernières années le père était absent, mais il m’a fait bonne impression. Ils habitent un bel immeuble dans la montée de Choulans. On doit avoir un panorama, je ne te dis pas. Moi, à ta place … Veux-tu que je lui téléphone pour prendre rendez-vous ? Pour l’instant c’est sa mère qui le dépanne, mais c’est provisoire : elle habite à Mâcon.
Le rendez-vous a été pris et la voilà ce soir à six heures et demie sonnant à la porte extérieure.
- Oui ?
- Je suis Léa Sibony, nous avons rendez-vous.
- Je vous ouvre ! C’est au troisième étage en face de l’ascenseur.
Clément appuie sur le bouton de l’ouvre porte puis se retourne vers les enfants qui se sont approchés.
- Filez vous mettre un jogging vous deux. Vous n’allez pas la recevoir tout nus !
- C’est vrai, on avait oublié, dit Thibaud.
Et les deux enfants courent dans leur chambre en pouffant de rire. Les joggings sont des plus simples : en fait un sweater et un pantalon à ceinture élastique assorti. Il ne faut que quelques secondes pour les enfiler. Le temps que la jeune femme arrive ils sont déjà de retour, pieds nus mais vêtus, pour l’accueillir.
- Bonjour Léa, disent-ils en chœur.
Et comme David se cache dans les jambes de sa mère, Zoé se met à genoux :
- Bonjour ! Moi c’est Zoé et toi, comment tu t’appelles ?
- Je m’appelle David Sibony et j’ai trois ans, récite le petit.
- Tu veux bien me faire un bisou David ?
On ne résiste pas à Zoé. David sort son pouce de sa bouche pour faire un bisou mouillé que Zoé lui rend sur les deux joues. Et tandis qu’elle essuie discrètement la sienne, Thibaud s’approche à son tour :
- Moi, c’est Thibaud. Bonjour David.
Et il se penche rapidement pour lui faire une bise sur le front.
- Entrez euh … Vous permettez que je vous appelle Léa ? Vous pouvez m’appeler Clément. Et voici ma mère.
- Monique, se présente-t-elle. Mais moi vous ne me verrez pas longtemps car si vous vous mettez d’accord avec mon fils, moi je vais rejoindre mon mari dès ce week-end. Alors je vous laisse discuter tous les deux. Je vous sers un jus de fruit ?
- Volontiers, merci, répond Léa.
- Tu viens jouer avec nous David, propose Zoé en le prenant par la main ?
- Va mon chéri, dit Léa.
***
Quand elle repart, un quart d’heure à peine plus tard, l’accord est conclu. Demain elle ira prendre Zoé et Thibaud à leur école en même temps que David à la sienne, puisqu’elles sont voisines. Elle les ramènera à l’appartement, où Monique les attendra pour cette fois encore, pour l’aider à « trouver ses marques », comme dit Clément. Elle y restera jusqu’à ce qu’il soit là. Il lui donnera un trousseau pour qu’elle puisse entrer à partir du lendemain. Comme ça elle pourra venir aussi faire un peu de ménage.
Le mercredi, elle viendra à partir de neuf heures : Clément s’arrangera pour pouvoir commencer sa journée de travail un peu plus tard que d’ordinaire. Au pire, les enfants resteront seuls quelques minutes : ce ne sont tout de même plus des bébés. Elle pourra les emmener promener s’ils en ont envie et elle aussi, mais pas forcément : ils aiment bien s’amuser tous les deux dans l’appartement. Juste un an de différence, ils ont toujours joué ensemble. Il suffit que Léa soit là pour veiller à leur sécurité et leur faire à manger à midi. Pour le goûter, le mercredi comme les autres jours ils ont l’habitude de se débrouiller seuls : il y a toujours ce qu’il faut à la maison. Elle peut donc s’occuper de David autant que nécessaire. Elle n’aura qu’à apporter ses jouets. D’ailleurs elle a déjà pu constater qu’il fait très bon ménage avec les grands.
- Tu les aimes bien, Zoé et Thibaud, mon chéri ? Ça te fait plaisir de revenir chez eux demain ?
- Oui, dit le petit. J’aime bien. Ils sont gentils. Et on peut courir aussi.
Léa pense à son minuscule studio dont la fenêtre étroite s’ouvre sur une ruelle sombre. Évidemment, dans cet appartement moderne avec son grand balcon dominant la ville, le gamin peut bouger à son aise. Il faudra juste veiller à ce qu’il ne fasse pas de dégâts. Mais elle a pu constater que Clément et sa mère ne sont pas du genre qui empêche les enfants de vivre. Sa belle-sœur avait raison : Thibaud et Zoé sont adorables. On s’est entendu aussi sans difficulté sur sa rétribution. Décidément, cela se présente bien.
***
- Vous la trouvez sympa, Léa ? demande Clément, dès qu’elle est sortie.
- Super sympa, dit Thibaud. Elle a l’air jeune !
- Et David, il est trop mignon ! ajoute Zoé.
- Mais … Tu lui as pas dit qu’on est naturistes ? s’inquiète Thibaud.
- Écoute mon grand, il ne faut pas trop en demander. C’est la belle-sœur de votre directrice, ça a l’air de pouvoir bien marcher avec elle, je n’ai pas voulu risquer de lui faire peur ! Vous savez bien : on vous a dit de ne pas en parler à l’école parce qu’il y a plein de gens qui ne comprennent pas ça, qu’on puisse vivre tout nus. Alors elle, je ne sais pas, mais dans le doute …
- Alors on pourra pas se déshabiller en rentrant de l’école ?
- Ni rester tout nus le mercredi ?
Évidemment, Mélanie aurait voulu qu’ils puissent continuer à vivre comme d’habitude, mais comment faire ? Lui-même a prétexté jusqu’à aujourd’hui la présence de sa mère - les enfants savent qu’en appartement, les adultes nus elle n’aime pas trop – pour rester habillé. En fait il est comme elle : autant il apprécie de vivre nu dans un cadre naturel, autant en appartement, au-delà de quelques minutes autour du temps de la toilette et du sommeil, il ne se sent pas réellement à l’aise. Il s’efforcera sans doute, lorsqu’elle sera partie, de retrouver les habitudes de sa vie d’autrefois avec Mélanie, puisqu’elle l’aurait souhaité, mais pour l’instant il les a perdues et il n’a pas vraiment envie de les reprendre. Et, sans remettre en cause les choix de Mélanie, il lui semble que les enfants ne perdraient rien à prendre un peu de distance avec les leurs.
- Écoutez ! Vous n’aurez qu’à vous mettre en jogging, comme vous êtes là ! Vous êtes à l’aise quand même en jogging, non ? Ça va quand même pas être trop dur, franchement !
- Ben non ! dit Thibaud.
- C’est pas grave, dit Zoé. Mais pour l’instant je peux l’enlever ?
- Bien sûr ma puce, puisqu’on est tout seuls. C’est juste quand elle sera là !
- Tu viens, on va faire notre douche ? propose Thibaud en se déshabillant.
En somme, se dit Clément, ils préfèrent être nus, mais l’être ou pas n’est pas vraiment pour eux un problème. Mélanie y tenait par choix doctrinaire, contre l’éducation reçue, mais elle a réussi à ce que pour eux il s’agisse d’un état simplement naturel et auquel on peut donc renoncer sans état d’âme selon la commodité du moment. N’ont-ils pas du reste un coffre plein de déguisements dont ils aiment à s’affubler pour jouer ? Ne les a-t-elle pas envoyés en colonie de vacances, où il leur fallait bien rester habillés vingt-quatre heures sur vingt-quatre, se baigner en maillot, dormir en pyjama et manger de la viande comme tout le monde ?
***
Leur vie s’organise donc ainsi sans difficulté. Dès le premier jour, sitôt chez eux Thibaud et Zoé sont allés dans leur chambre se changer, leur grand-mère a confirmé que c’était leur habitude et Léa a pensé qu’en effet ils seraient plus à l’aise ainsi dans l’appartement.
Tous les soirs donc, Clément à son retour les retrouve en jogging. Puis, Léa partie, ils courent prendre leur douche - ou plus rarement un bain - ensemble comme ils l’ont toujours fait, et ils restent ensuite nus jusqu’au lendemain matin. Sauf quand ils s’amusent à se déguiser.
Léa sait qu’il leur appartient de ranger leur chambre et de faire leurs lits. Elle n’y entre donc pas en principe, si ce n’est, quand ils n’y sont pas, pour y passer l’aspirateur. David en revanche les y suit volontiers et l’idée ne leur viendrait pas de se cacher de lui pour se changer. Instinctivement pourtant, ils le font d’abord rapidement, échangeant haut contre haut puis bas contre bas sans que le petit, du reste, y prête aucune attention. Puis, sa présence devenant familière, il arrive que l’un ou l’autre soit un instant entièrement nu. La première fois c’est Zoé. David regarde alors avec beaucoup d’attention ce spectacle inhabituel. Elle s’en rend compte et le regarde à son tour, hésitant une seconde. Puis elle rit et enfile tranquillement son jogging. Et David rit aussi. Dès lors et tout naturellement, elle et son frère prennent plus facilement leur temps pour se changer, musardant dans leur chambre à moitié ou entièrement nus sans plus se soucier du petit. C’est à sa mère qu’il ne faut pas se montrer nu et puisqu’elle n’entre jamais dans la chambre quand ils y sont …
Jusqu’à ce soir où, seulement après s’être déshabillés, ils s’aperçoivent que leurs joggings ne sont pas à leur place ordinaire.
- Léa ! T’as pas vu nos joggings ? crie Thibaud.
- Ah c’est vrai ! répond Léa, depuis le dressing où elle est en train de vider le lave-linge. J’ai oublié de vous dire : j’ai trouvé qu’ils étaient sales et je les ai mis à laver.
- C’est vrai, reconnaît Zoé. On a oublié de les laver dimanche.
- Mais c’est fini, ajoute Léa. Je mets tout ça au sèche-linge, vous les aurez tout à l’heure !
Tout en parlant, elle s’est approchée de la porte de la chambre que les enfants ont laissée ouverte.
- Ben … Oui mais comment on va faire en attendant ? demande de l’intérieur Zoé qui, tout naturellement, s’en approche aussi pour lui parler.
- Vous n’avez qu’à mettre vos pyjamas !
- Quels pyjamas ? demande étourdiment la fillette.
- Ben, ceux de la colo, maligne ! intervient son frère. Maman les avait rangés dans notre armoire quand on est revenus !
C’est seulement à ce moment qu’arrivée devant la porte, Léa s’aperçoit que Zoé est nue et que, derrière elle, c’est dans la même tenue que Thibaud est en train d’ouvrir le meuble. Elle ne paraît pas scandalisée, non, mais surprise tout de même. Assez pour que Zoé se rende enfin compte de la situation.
- Oh pardon ! s’excuse-t-elle, sans pour autant esquisser le moindre geste pour se cacher. On était déjà déshabillés quand on a vu que …
- Pas la peine de vous excuser, répond Léa en souriant. À votre âge, moi je peux bien vous voir tout nus … si vous ça ne vous dérange pas !… Et je vois que ça n’a pas l’air de vous déranger ! continue-t-elle en riant. Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire de pyjamas de la colo ? Vous ne pouvez pas mettre ceux avec lesquels vous avez dormi la nuit dernière ?
- Ben … hésite Thibaud. C’est que …
- Ya qu’à lui dire ! décide Zoé. On va pas tout le temps faire des cachotteries ! En fait des pyjamas, on en avait pour la colo, bien sûr, mais ici on n’en met jamais. Maman trouvait que c’est mieux.
Léa va de surprise en surprise. Instinctivement, elle regarde la petite fille de la tête aux pieds.
- Ah bon ? Je comprends mieux … murmure-t-elle. Et… je vois que tu es bronzée de partout aussi …
- Ben oui ! On est naturistes ! avoue Thibaud.
- Papa voulait pas qu’on te le dise parce qu’il avait peur que ça te choque et que tu veuilles plus t’occuper de nous. Tu vas pas nous laisser tomber, dis, Léa !
Naturistes ? Léa sait vaguement de quoi il s’agit mais elle ne s’est jamais sentie concernée et elle n’aurait pas imaginé l’être dans de telles circonstances. Concrètement il ne s’agit que d’une petite fille de huit ans qui est toute nue devant elle avec son frère de neuf ans parce que leur mère qui vient de mourir les a élevés comme ça, et qui lui demande de ne pas les laisser tomber. Ces petits orphelins dont, jour après jour, elle s’est étonnée de découvrir la force dans leur fragilité, elle s’y est déjà attachée. Cette nudité qui pour eux est en réalité source originelle d’équilibre et de force, dans son imaginaire à elle, quand s’y ajoute la supplication de Zoé, c’est la fragilité qu’elle évoque. Léa n’a pas besoin de s’interroger pour savoir qu’elle est bien trop émue pour être choquée.
- Bien sûr que non mes poussins, voyons ! répond-elle en caressant les cheveux de la petite. Moi j’ai pas été élevée comme ça. Je ne dors pas toute nue et David non plus. Et quand j’avais votre âge, avec mes frères, même celui qui a juste un an de moins que moi, on se voyait jamais tout nus. Mais si vos parents pensent que c’est bien, moi ça ne me dérange pas !
- T’es super cool ! s’écrient les deux enfants en se précipitant sur la jeune femme pour l’embrasser.
- En fait, reprend Zoé qui, soulagée de pouvoir enfin parler librement, ne met plus de limites à ses confidences, les joggings, c’est pour toi ! Nous, avec Maman on restait tout nus tout le temps à la maison, comme à la Sablière. Et avec Papa aussi.
- C’est quoi la Sablière ?
- C’est là où on était en vacances avec Papa, Mamie et Papy, explique Thibaud. Si tu veux on te montrera les images. C’est vachement grand, et en bas il y a une rivière et tout le monde est tout nu, sauf des fois dehors le matin quand il fait trop froid. Mais ici Maman disait qu’avec vingt degrés dans l’appart on n’a pas besoin de s’habiller. Et c’est vrai qu’on a pas froid. On a l’habitude !
C’est à ce moment que, cherchant machinalement son fils des yeux, Léa l’aperçoit au milieu de la chambre en train de se déshabiller.
- Hé ben David ! Qu’est-ce que tu fais ?
- Tout nu ! répond le petit. Moi aussi je veux tout nu !
- Tu vois, lui aussi il préfère, s’exclame Zoé en riant.
- Bien sûr, tiens, reprend Léa en riant aussi. Il vous voit rester comme ça depuis un moment qu’on bavarde, alors comme il veut toujours faire tout comme vous ! Mais Zoé et Thibaud vont pas rester tout nus, David ! Ils vont mettre leurs pyjamas !
- C’est vrai ! dit Thibaud en retournant vers l’armoire. Tant pis David ! Une autre fois peut-être ! ajoute-t-il sur un ton de parodie.
- Passe moi le mien ! soupire Zoé.
- Oh mais si c’est seulement pour moi, vous faites comme vous voulez mes enfants ! Si c’est comme ça que vous avez été élevés, moi je suis pas là pour vous embêter !
- Alors on n’est pas obligés ? s’empresse de demander Zoé.
- Vous êtes bien sûrs que votre père serait d’accord ?
- Papa, il veut qu’on fasse tout comme avec Maman, explique Thibaud. C’est juste qu’il osait pas te parler de ça. Mais si tu es d’accord !
- Je suis d’accord pour que vous fassiez … comme votre maman voulait, conclut Léa que l’émotion étreint dès qu’on évoque la maman défunte.
Les pyjamas retournent sans plus tarder dans l’armoire et David, qui attendait, hésitant, reprend son déshabillage où il l’avait laissé.
Léa le regarde faire, hésitante à son tour. Comment interdire à son fils ce qu’elle autorise aux deux autres ? Après tout, à trois ans …
- Je peux l’aider ? demande Zoé.
- D’accord : aide-le.
Zoé s’accroupit pour détacher les chaussures qui empêchent le bambin de se débarrasser de son pantalon.
Ce n’est qu’une heure plus tard qu’elle remarquera soudain que le petit zizi de David n’est pas tout à fait pareil à celui de Thibaud et que Léa trouvera bien difficile d’expliquer à des enfants élevés sans religion que les petits garçons juifs sont circoncis. Mais Thibaud et Zoé, qui ont toujours su que les usages de leur propre famille ne sont probablement pas compris dans celles de leurs camarades, sont tout prêts à admettre qu’on puisse en avoir d’autres qu’ils ne connaissaient pas. Thibaud s’inquiète seulement de savoir si « ça fait mal ». Mais Léa le rassure : on a fait ça à David quand il était tout petit et il est donc habitué à avoir le gland découvert. Thibaud essaie de découvrir le sien, constate qu’on peut le faire facilement mais qu’il se recouvre de lui-même dès qu’on recommence à bouger et n’y pense plus.
Quand Clément rentrera, avant qu’en allant embrasser les enfants qui jouent dans la chambre il constate qu’ils sont nus tous les trois, elle se dépêchera de tout raconter, anxieuse de sa réaction. Il confirmera qu’ils n’ont pas menti et que, si vraiment ça ne lui pose pas de problème, à elle …
vendredi 6 novembre 2009
Puzzle (2ème partie I)
2ème partie
I
Ils ont fait l’amour avec une sorte de gravité fervente. Leurs corps se réapprenaient, se retrouvaient et les circonstances exaltaient leur émotion. Après quoi la migraine et les nausées se sont à nouveau emparées de Mélanie. Elle s’emportait contre elle-même, contre la maladie, se reprochait de lui laisser cette image-là, à lui qui venait de partager à nouveau l’amour avec elle comme les apôtres de Jésus avaient partagé son dernier repas. Et il lui disait pour la consoler que ça lui rappelait quand elle était enceinte, en s’efforçant de sourire.
Puis la crise s’est apaisée. Il lui a proposé de rester avec elle jusqu’au lendemain, de la mener à l’hôpital au lieu de la laisser y aller en ambulance comme elle l’avait prévu, n’osant plus conduire sa voiture. Elle a accepté en se reprochant sa faiblesse. Mais il lui a dit qu’il ne pourrait pas partir maintenant en la laissant là, toute seule, que c’était lui qui avait besoin de rester près d’elle, de l’accompagner aussi loin qu’on le lui permettrait avant de retrouver leurs enfants.
Ils ont réussi à manger un peu, parce que c’était raisonnable. Ils ont dormi ensemble, corps contre corps sans plus oser faire l’amour de peur de déclencher une nouvelle crise mais blottis, chacun étant pour l’autre à la fois l’enfant qui a peur et le parent qui rassure, désarmés et confondus dans leur nudité partagée.
Jusqu’à l’heure du départ ils se sont tenu chaud ainsi. Ils en avaient besoin malgré la chaleur extérieure. Puis il l’a conduite à Pierre Wertheimer, à Bron, et là elle lui a demandé de la laisser, refusant qu’il emportât d’elle l’image d’une femme prisonnière d’une chambre d’hôpital.
Il a ramené la voiture montée de Choulans, il est remonté dans l’appartement vide pour y chercher son casque. Il est passé par la chambre des enfants pour reprendre des forces devant le cadre familier de leur vie. Puis il a repris la route.
***
La monotonie de l’autoroute lui laissait le loisir de penser. Et bizarrement, à mesure qu’il s’éloignait de Lyon, il lui semblait qu’une distance s’établissait entre ce qu’il était et ce qu’il venait de vivre.
Alors que deux jours plus tôt il croyait sincèrement que son histoire avec Mélanie était finie, pourquoi tout à coup l’idée qu’elle pouvait mourir demain lui était-elle intolérable ? Pourquoi tout à coup cet amour renié, oublié, les avait-il submergés l’un et l’autre ?
Évidemment, qu’une femme qu’il avait aimée, qui était la mère de ses enfants, mourût peut-être à trente-deux ans, cela n’avait pas pu le laisser indifférent. Mais que l’urgence de répondre à son appel se soit imposée à lui toutes affaires cessantes, aurait-il pu le croire ? L’urgence, c’était bien le mot. En retardant cet appel jusqu’à la veille de son hospitalisation, Mélanie ne lui avait pas laissé le temps de réfléchir. En fait elle l’avait manipulé, une fois de plus. Et subitement il enrageait à cette idée qu’elle était tellement plus forte que lui, que c’était elle qui, toujours, avait tout décidé pour eux deux comme pour leurs enfants. Le danger était-il tel qu’elle le disait ? N’avait-elle pas saisi ce prétexte pour le rappeler sans perdre la face si l’envie l’avait prise de le récupérer ?
Mais pourquoi aurait-elle eu cette envie ? Pour rendre leur père à ses enfants ? Elle si lucide, si froidement déterminée, n’en était-elle pas capable ?
Puis il se reprochait ces pensées comme une mesquinerie de médiocre cherchant encore à rabaisser celle que naguère il s’était lassé d’admirer au point de se détruire lui-même dans l’alcool. Pourquoi donc vouloir trouver de mauvaises raisons à cet appel au secours : il fallait bien que l’amour fût resté là, endormi au fond d’eux-mêmes pour qu’il ait suffi à le réveiller. Car enfin ces heures qu’ils venaient de passer ensemble étaient bien réelles et n’avaient pas pu mentir.
Terrassée par la maladie, Mélanie l’orgueilleuse, l’infaillible, s’était souvenue de lui l’hésitant, le fuyant, et l’avait appelé au secours. Si c’était une revanche que sa faiblesse avait longtemps espérée dans l’attente de cet appel, il l’avait. Une revanche ? Ou une réhabilitation ? N’était-ce pas la même chose ? Pourquoi entre deux mots nommant la même réalité choisir le moins noble ? Il se souvenait de ce qu’elle disait : « S’il est vrai que nous cherchons plus ou moins consciemment à ressembler à l’image que nous nous faisons de nous-mêmes, mieux vaut nous voir meilleurs que nous sommes que pires. Ne pas en être dupes, évidemment, ne pas croire que c’est arrivé, mais ne pas non plus nous complaire dans le mépris de nous-mêmes, qui ne mène à rien. » À rien. À l’alcoolisme éventuellement. C’était encore elle qui avait raison.
Cette espèce de bonheur désespéré qu’il venait de goûter avec elle, c’était peut-être aussi celui d’être enfin, après avoir triomphé de sa propre maladie, celui des deux qui protégeait, celui qui allait prendre les responsabilités. Même si elle lui avait tout préparé.
Qu’en serait-il si elle guérissait ? Oublierait-elle ce moment pour retrouver cette supériorité qui l’avait écrasé. Ou s’en souviendrait-elle pour reconstruire avec lui un couple mieux équilibré ?
On verrait bien. Pour l’instant, l’occasion lui était donnée d’être enfin pour ses enfants un père à part entière et c’était là-dessus qu’il lui fallait se concentrer.
***
Ses parents devaient être à la rivière avec les petits quand il est arrivé. Il a appelé leur numéro, se doutant qu’en son absence ils avaient dû y emporter leur téléphone. Il a simplement dit :
- Je suis là.
- Les enfants sont dans l’eau, a répondu Monique. Mélanie ?
- Je l’ai conduite à l’hôpital. On l’opère demain.
- Je crois qu’il faut le dire aux enfants.
- Oui. C’est à moi de le faire.
- Nous allons remonter.
- Laisse les jouer. Remontez comme d’habitude. Je vais leur expliquer mais … il y a quand même encore de l’espoir, ce n’est pas la peine de dramatiser. Je vais réfléchir à la manière de leur en parler.
***
Il réussissait à sourire en les voyant arriver si beaux, si heureux de vivre.
- Papa !
Ils se précipitaient pour l’embrasser. Ils réclamaient l’explication promise.
- Alors écoutez-moi bien, a-t-il dit en s’asseyant.
Les petits se sont approchés et, debout face à lui pour que leurs regards se croisent mieux, ils ont écouté.
- C’est votre maman que je suis allé voir à Lyon, a-t-il dit pour commencer.
- Alors vous êtes plus fâchés ? a tout de suite demandé Thibaud.
- Non mon chéri mais … Il faut que vous sachiez que votre maman est malade.
- Ça on sait a dit Zoé, soudain grave. Elle vomit souvent et elle a mal à la tête et des fois elle se met en colère et après elle nous demande pardon.
- Elle est vraiment malade mes petits.
- Mais on la soigne ? a demandé Thibaud anxieux.
- Oui, bien sûr. Mais en ce moment elle est à l’hôpital parce qu’il faut l’opérer et elle ne va pas être guérie tout de suite.
Les enfants ne disaient rien. Leurs yeux plongeaient dans ceux de leur père, attendant qu’il en dise plus, qu’il les aide à comprendre le cataclysme.
- En attendant qu’elle soit guérie, elle m’a demandé de revenir habiter avec vous, pour que ça ne change pas trop votre vie. Alors samedi prochain Papy et Mamie vont vous ramener chez vous. Moi je partirai un peu plus tôt pour passer chercher des affaires là où j’habite, et je vous attendrai à l’appartement.
- Et quand elle sera guérie, tu vas pas repartir, dis ! a demandé Zoé.
- Je ne crois pas ma puce, répond-il en l’attirant plus près de lui pour l’embrasser. Tu sais, elle va peut-être rentrer à la maison bientôt, mais elle ne sera pas encore complètement guérie, elle aura encore besoin d’être soignée, alors elle préfère que je sois là pour m’occuper de vous. Et peut-être que quand elle sera vraiment bien on aura encore envie de rester ensemble.
- On pourra aller la voir ? a demandé Thibaud.
- Non mon grand. Les enfants ne sont pas admis pour les visites à l’hôpital. Et puis Maman ne voudrait pas que vous la voyiez avec des pansements, des tuyaux, tout ça. Vous avez déjà vu à la télé comment c’est les gens qu’on vient d’opérer ! Même moi, même avant, elle n’a pas voulu que je l’accompagne à l’intérieur de l’hôpital. On pourra juste téléphoner pour avoir des nouvelles.
Il y a un silence. Les petits en ont besoin pour réaliser ce qu’ils viennent d’entendre. Enfin Thibaud murmure timidement :
- Elle va pas mourir, dis, Papa !
Que répondre ? A-t-on le droit de tromper la confiance des enfants ?
- On va faire tout ce qu’on pourra pour la guérir, mon chéri, mais …on ne peut pas être vraiment sûr …
De grosses larmes débordent en silence des yeux des deux enfants, que leur père prend ensemble dans ses bras.
- Vous pouvez pleurer mes petits. C’est normal. Mais il faut garder l’espoir. Votre maman n’a pas voulu vous parler de son opération avant que vous partiez parce qu’elle voulait que vous profitiez bien de vos vacances ici. Et bien sûr elle veut que vous le sachiez maintenant, elle ne veut pas vous mentir ! Mais pour lui faire plaisir il faut ne pas trop vous inquiéter. Il faut vous amuser comme d’habitude. D’accord ?
Monique et Robert, qui se tenaient à quelques mètres pour assister à la scène sont rentrés précipitamment dans le mobil home pour que les enfants ne les voient pas pleurer. Puis, pendant le reste de la soirée, tout le monde s’est efforcé de faire bonne figure.
***
Il y a ce moment de solitude où, tandis que le corps fatigué appelle en vain le sommeil, l’esprit s’entête à imaginer ce qu’on ne veut pas imaginer. Un moment qui peut être très long. Puis, quand ce combat de l’esprit contre lui-même finit par détruire toute cohérence de la pensée, on bascule enfin.
Et l’on retrouve au réveil cette sourde inquiétude comme on retrouverait la douleur d’un membre malade. Et l’on s’immerge dans la vie quotidienne en espérant que l’habitude apporte une sorte d’anesthésie. Et en se le reprochant. Mais il faut donner aux enfants l’image de la sérénité. Et l’on ne peut s’empêcher de penser que c’est peut-être un alibi.
En leur présence, pour fixer leur attention sur des détails positifs et pratiques, Monique s’applique à interroger Clément sur la façon dont il va s’organiser seul avec eux, avec son travail. Il va leur rester une semaine de vacances et la rentrée à préparer. Puis il y aura les horaires de sortie de l’école, et les mercredis. Il faudrait peut-être qu’il essaie de trouver une baby-sitter.
- En attendant, je pourrais peut-être rester quelques jours avec vous, que ça te laisse le temps de te retourner. Papy rentrerait à Mâcon, lui, parce qu’il faut rouvrir le bureau de tabac. Pour quelques jours il saura bien se débrouiller seul.
- Évidemment, ça m’arrangerait, dit Clément. Tu es d’accord Papa ?
- Bien sûr mon garçon ! Alors les enfants, c’est d’accord : je vous la prête, mais ne me l’abîmez pas, rendez la moi en bon état !
- Promis, Papy ! répondent les enfants en riant.
L’inquiétude est là, chez eux aussi, présente en permanence en arrière-plan, prête à saisir toute occasion de refaire surface. Mais à leur âge la mort des parents reste sans doute de l’ordre de l’impensable. Et la pulsion de vie est plus forte, ils sont plus aptes que la plupart des adultes à vivre sans réserve l’instant présent.
La journée se passe et un témoin extérieur la jugerait semblable aux autres.
En fin d’après-midi, Clément appelle l’hôpital. Mélanie a donné son nom sur le formulaire qu’on lui a fait remplir avant l’opération, pour qu’on l’admette à recevoir des nouvelles.
L’intervention est terminée, mais la patiente est tombée dans le coma. Aucun pronostic n’est actuellement possible.
Et trois jours se passent sans aucune évolution. Tout est suspendu et on a l’impression insupportable de s’installer dans cette parenthèse, alors qu’on cède à la peur de ce qui la refermera.
Et puis, au soir du vendredi, c’est l’hôpital qui appelle. Tout est fini. Et à la douleur se mêle un horrible soulagement, parce que la certitude est finalement plus supportable que la peur.
***
La société de Pompes Funèbres à laquelle Mélanie s’était adressée prend en main l’emploi du temps de façon très professionnelle. Les proches n’ont qu’à se laisser guider, à collaborer dans une sorte de somnambulisme douloureux. Les uns sanglotent, les autres n’ont pas de larmes. Chacun survit comme il peut.
Après la crémation, c’est Clément qui reçoit l’urne pour aller l’immerger selon la volonté de Mélanie. Les enfants la regardent s’enfoncer dans le courant du fleuve. Ils sauront désormais que ce qui restait du corps de leur mère achève de se diluer dans la nature comme elle l’a souhaité.
Enfin, accompagnés de leur grand-mère, ils se retrouvent avec leur père dans cet appartement où elle ne reviendra plus jamais, pour y reprendre leurs habitudes, y recommencer à vivre comme elle leur avait appris à le faire.
mardi 3 novembre 2009
à suivre ...
Et maintenant ? La suite de l’histoire, je la connais mais comment la raconter ? En attendant vos réponses à cette question j'avais continué à jouer le témoin extérieur. Mais des réponses, il n'y en a pas eu. Donc je choisis moi-même et je reprends mes prérogatives de conteur. Car maintenant que vous avez fait plus ample connaissance avec les principaux protagonistes de cette histoire, il me semble que ce serait dommage de ne jamais parler de ce qui ne se voit pas de l'extérieur.
J'écris donc dans cette perspective et je mettrai la suite sur ce blog en plusieurs fois, à mesure que le texte sera arrêté.
A bientôt pour le numéro 1 de la 2ème partie.
samedi 31 octobre 2009
Puzzle (1ère partie 3)
La moto roule sur des routes de montagne. Fabienne, les bras passés autour de la taille de Clément, a appuyé la tête contre son dos.
***
Ils sont arrivés devant chez Fabienne. Elle descend la première.
- Tu viens ?
- Je te suis.
Il range la moto et la rejoint dans l’entrée de l’immeuble.
- Attends, il faut que je te dise ... C’est dommage qu’on ne se soit pas rencontrés plus tôt parce que je suis obligé de partir demain. Mais puisqu’on est tous les deux sur Lyon, on pourrait se revoir si tu veux bien.
- Oui, répond-elle d’une voix hésitante. Bien sûr ! Excuse-moi je ne m’attendais pas … J’espérais qu’on pourrait avoir quelques jours … Remarque, moi aussi il faut que je remonte sur Lyon mais … J’avais encore une semaine ici. Tu peux pas rester avec moi jusqu’à demain matin ?
- Si, bien sûr ! Mais je ne me voyais pas t’annoncer ça au réveil !
- C’est vrai que …
Elle s’est engagée dans l’escalier.
- Tu viens ?
Il la suit. La porte du studio refermée derrière eux, elle se pend à son cou.
- Tu es vraiment obligé de partir demain ?
- J’ai promis à mes enfants de les rejoindre dans les Cévennes, où ils seront en vacances avec mes parents pour quinze jours. Il y a trois mois que je ne les ai pas vus alors tu comprends …
- Bien sûr, tes enfants … Tes parents habitent là ?
- Non ils ont un bureau de tabac en Saône et Loire, à Mâcon . Mais ils emmènent les enfants dans un camping, en pleine nature, au bord de la Cèze.
- Ça doit être sympa … Si j’osais … Écoute, si tu me trouves indiscrète n’hésite pas à me le dire, je te comprendrai, mais … Si tu pars demain matin, tu ne pourrais pas m’emmener ? J’ai… J’ai envie de te connaître mieux. J’aimerais bien te voir avec tes enfants, tu sais, je crois que ça dit plein de choses sur un homme. Tu n’aurais qu’à me présenter comme une copine de Lyon et en fin de journée tu me jetterais à la gare la plus proche pour continuer le voyage.
- Si ça t’aide à me pardonner de te quitter déjà … Seulement il faut que je t’avertisse. Le camping, c’est un centre naturiste. Ils ont dû y arriver cet après-midi et ils m’attendent demain pour le déjeuner. Et si tu veux y entrer …
- Ah tes parents et tes enfants aussi ? Et bien sûr pour y entrer il faut se déshabiller !... Moi …
- À la rigueur, pour quelques heures tu peux circuler en paréo, tu risques juste de croiser des gens qui te foudroieront du regard, mais à la piscine ou à la rivière, il faudra l’enlever … À toi de voir …
- Au fond … Sans personne que je connaisse, à part toi bien sûr mais avec toi … Je crois que je pourrais. Mais… de quoi je vais avoir l’air avec mes marques ?
- Ça, tu ne seras pas la seule ! Tu sais, il y a pas mal de naturistes qui ne veulent pas se priver d’aller à la plage dès le printemps et … rien qu’ici par exemple, pour trouver une plage où on puisse bronzer nu il faut faire de la route ! Alors ils arrivent avec leurs marques et ça ne gêne personne !
- Alors tu m’emmènerais ?
- Pourquoi pas ?
Il l’embrasse. Ses mains remontent sous le tee-shirt …
***
Le soleil est haut dans le ciel.
À l’entrée de la Sablière, Clément ressort du local d’accueil et rejoint Fabienne qui l’attend près de la moto. Il consulte sa montre.
- On y va. Ils doivent nous attendre au mobil-home.
La moto suit la route qui descend sur quelques centaines de mètres au milieu de la végétation, puis emprunte un chemin de terre et s’arrête à côté d’une Clio grise. Deux enfants nus abandonnent sur la table en plastique de la terrasse leur partie de dames pour se précipiter vers Clément.
- Papa !
Ils l’ont crié en même temps et s’accrochent à son cou avant même qu’il ait mis la moto sur sa béquille. Un couple portant allègrement la soixantaine, également nu, sort à ce moment du mobil-home, affichant un large sourire de bienvenue. Fabienne reste en retrait, comme retranchée derrière la moto, manifestement embarrassée.
Après avoir embrassé tendrement ses enfants puis ses parents, Clément revient vers elle.
- Voici Fabienne, que j’ai rencontrée sur la Côte. Comme je vous l’ai dit au téléphone, elle habite Caluire, elle n’est pas naturiste mais, l’occasion se présentant sous ma forme séduisante, elle a eu envie de voir de plus près de quoi il s’agissait. Et je la conduis ce soir à la gare de Bollène d’où elle regagnera ses pénates… Fabienne, comme tu l’as compris, voici ma mère, Monique, mon père, Robert, et mes enfants, Zoé et Thibaud.
- Soyez la bienvenue, Fabienne, dit Monique en lui tendant la main. Entrez donc vous déshabiller. Mais pour le déjeuner, si vous préférez garder un paréo il n’y a pas de problème.
- Bonjour Fabienne, dit à son tour Robert en tendant la main.
- Bonjour Fabienne, disent à peu près en chœur les deux enfants en retournant à leur partie de dames.
- Les enfants, il va falloir dégager la table pour l’apéritif, dit Monique.
- Ça fait rien, on va finir par terre, répond Thibaud en prenant le jeu.
Fabienne est entrée après avoir pris son sac dans les sacoches de la moto. Clément, lui, se déshabille dehors sans plus de façons.
- Jolie fille ! lui glisse son père.
Clément le regarde en souriant :
- On s’est rencontrés il y a deux jours. Comme ça tout de suite on se plaît bien mais … Che sera sera !
Fabienne ne tarde pas à ressortir, enveloppée d’un paréo léger.
- Je peux vous aider Monique ?
- Papa, viens voir ! Thibaud triche !
- Non je triche pas ! Elle voit pas qu’elle peut prendre et y a rien à faire pour lui faire comprendre que souffler n’est pas jouer !
- Tu sais que chez les vrais joueurs on ne souffle pas, on oblige à prendre, ça règle le problème ! dit Clément en s’accroupissant près d’eux.
- Moi je préfère souffler, si elle voit rien tant pis pour elle !
- Oui mais le gros avantage d’obliger à prendre c’est qu’on peut tendre des pièges. Tiens tu vois, si elle fait ça…
- Ben ! Je prends !
- Oui, et elle t’en prend trois ! Si on joue souffler, tu fais semblant d’avoir rien vu et elle t’en souffle qu’un !
- Ah oui ! Bon, après on verra mais pour l’instant je préfère comme ça !
- Mais si Papa t’avait rien dit …D’abord c’est trop tard, t’avais déjà joué, proteste Zoé.
- C’est vrai ça, j’aurais pas dû m’en mêler, conclut Clément. Allez Thibaud, sois beau joueur, laisse la te prendre ces trois pions… De toutes façons, tel que ça se présente, si tu gagnes pas t’es vraiment nul !
- C’est pas drôle, boude Zoé. C’est toujours lui qui gagne !
- Il est juste un peu plus grand que toi ! Mais va, quand tu seras un peu plus entraînée je suis sûr que vous ferez jeu égal.
Il s’est relevé en tenant Zoé dans ses bras. Elle en profite pour se blottir contre lui, câline.
- Et moi ! proteste Thibaud.
- Tu aimes encore les câlins, un grand garçon comme toi ?
Clément s’assoit dans un des fauteuils en plastique, un enfant sur chaque genou, posant alternativement un bisou dans les cheveux de l’un et de l’autre.
- C’est joli ! dit Fabienne à Monique, tandis qu’elles ressortent ensemble portant verres et bouteilles.
- Ça me fait plaisir à voir, parce que ce n’est pas souvent qu’ils sont ensemble, dit Monique avec un soupir. Ils s’adorent mais … que voulez-vous, les grandes personnes ou prétendues telles ne sont pas toujours raisonnables !
- Je sais, dit Fabienne. Mais les miens … Je n’imagine pas leur père comme ça avec eux…
Elle rit.
- Vraiment pas !…
- Il était très câlin quand il était petit, lui aussi, se souvient Monique. Voyons : Robert un pastis bien noyé, moi un panaché, Clément un jus d’ananas et vous ?
- Je veux bien aussi un pastis… bien noyé !
- On peut avoir un coca ? demande Zoé.
- Un pour deux alors : n’allez pas vous remplir l’estomac de gaz avant de manger, répond la grand-mère.
***
Ils sont tous les six au bord de la Cèze, parmi les autres familles naturistes. Les enfants se baignent, grimpent sur les rochers en demandant à leur père, assis sur la berge à côté de Fabienne, de les regarder plonger. Les grands parents se sont allongés à l’ombre d’un buisson, quelques mètres en arrière. Fabienne a étendu sur le sol le paréo qu’elle portait. La position assise lui permet encore de ne pas étaler sa nudité.
- Tu t’y fais ? demande Clément.
- Ça va… C’est plutôt plus facile que je ne croyais, avec cette ambiance familiale. Ils n’ont pas du tout l’air de se rendre compte qu’ils sont tout nus ! C’est déjà ce qui m’a tout de suite frappé avec tes parents. À leur âge … Ils ne sont pas mal du tout mais enfin … Moi, imaginer mes parents et mes enfants nus ensemble… Complètement impensable. D’ailleurs mes parents, je ne les ai jamais vus nus et mes enfants, je te l’ai dit, Anaïs est encore petite mais Bruce… D’ailleurs eux non plus ne m’ont jamais vue nue. Ni moi ni leur père ! Enfin, Anaïs, j’ai quelquefois pris mon bain avec elle, mais c’était quand elle était plus petite, trop pour s’en souvenir. Ici c’est vraiment … Avec en plus ce cadre quasi sauvage, c’est une autre planète.
- Et tu aimerais y vivre ?
- Pour l’instant, pas vraiment. Tu vois, je suis bien, tout à l’heure je vais me lever avec toi pour aller me baigner et j’ai bien compris que personne ne va me regarder, enfin pas autrement que si j’étais en maillot … malgré mes marques. Mais je ne peux pas dire que je me sente chez moi, si tu vois ce que je veux dire.
- Normal pour une première fois. Tu sais, contrairement à mes enfants, moi non plus je n’y ai pas été habitué tout petit ! Mes parents non plus je ne les avais jamais vus nus jusqu’à … il y a quatre ans, après notre séparation.
- Il y a un rapport ?
- Oui. Autant tout te dire. C’est Mélanie, mon ex, qui nous a entraînés dans tout ça. Elle non plus ce n’était pas son éducation, ses parents étaient plutôt bourges, école catho etc. mais quand ils ont divorcé elle a décidé de tout remettre en question…
- Ça j’en connais d’autres, mais ça ne conduit pas nécessairement au naturisme !
- Tu veux vraiment que je remonte aux origines pour l’explication ?
- Oh oui ! Tu sais bien que j’adore les histoires !
- Bon, alors je te répète ce qu’elle m’a raconté. Donc, au départ, fille unique vivant avec ses parents dans un appart bon standing Montée de Choulans, école catho etc... En fait ça fait un certain temps que ses parents ont une liaison chacun de leur côté mais ils restent ensemble pour elle. Pas très câlins, mais enfin elle ne se doute de rien. Ils attendent qu’elle ait passé un BTS de secrétariat trilingue, à vingt et un ans, pour lui révéler la situation. Ils ont décidé de divorcer, ils partent chacun de son côté en lui laissant l’appart. « Pour solde de tout compte », c’est comme ça qu’elle l’a ressenti. Ils l’avaient acheté ensemble, en le lui donnant ils s’offrent une bonne conscience tout en évitant de se le disputer. Coup de blues, alcool, accident de voiture, hôpital, rééduc. La kiné la prend sous son aile et l’emmène en vacances avec sa petite famille à Euronat. La révélation. Et comme quand elle fait quelque chose ce n’est pas à moitié, elle est allée beaucoup plus loin que sa kiné. Elle s’est mise à vivre nue en permanence chez elle, plus d’alcool, ça l’accident y était aussi pour quelque chose mais plus de viande, la totale quoi ! Tu sais même chez les naturistes les plus convaincus, c’est une minorité. Puis on s’est rencontrés sur le terrain d’un club lyonnais, où j’avais suivi par curiosité un collègue de travail qui le fréquentait en famille. Moi, j’étais du genre conformiste par paresse. Quand j’habitais chez mes parents, on pouvait par hasard se voir nus entre deux portes sans problème mais ça arrivait rarement et c’était tout. Je crois que j’étais assez immature. Son enthousiasme m’a fasciné. J’ai suivi. Elle, au fond, je ne sais pas ce qui lui a plu. Peut-être ce pouvoir qu’elle avait sur moi. Elle m’a invité dans son appart. Elle avait même trouvé un boulot en télétravail pour y vivre en liberté. Et … j’y suis resté. Quand on a eu ces deux petites merveilles on a continué à vivre nus et ils ont poussé comme ça. Elle y tenait particulièrement.
- Ça ne leur a pas posé de problème quand ils sont allés à l’école ?
- Non, pourquoi ? Ils ont poussé avec un schéma très simple : à la maison avec Papa et Maman on vit tout nus, ailleurs on vit habillés. Tes enfants n’iraient pas à l’école en pyjama je suppose !
- C’est vrai. Excuse-moi, continue.
- Non, pas de problème ! Il a juste fallu les avertir que sur leurs dessins aussi il fallait être habillés à l’école.
Fabienne rit.
- Ah oui ! J’imagine la tête de la maîtresse en les voyant dessiner leur famille à poil !
- Remarque, on aurait pu lui expliquer ! Non c’est plutôt vis-à-vis des copains. Mais elle a raison tu sais : nos enfants, je les sens super bien dans leur peau, dans leur corps. Ils savent que les fringues c’est juste un truc qu’on met parmi les autres pour faire comme tout le monde.
- C’est vrai qu’on les sent dans leur état naturel ici. Je n’aurais pas imaginé à ce point … Mais attends, j’essaye d’imaginer et il y a encore un truc qui accroche. Quand on sonne à la porte chez vous, enfin … chez eux, chez ton ex ?
- On ne va pas ouvrir à poil bien sûr ! D’abord parce que ça aurait des chances de choquer celui à qui on ouvre, et même sans ça, lui, il est habillé ! Lui ou elle … Nus ensemble, ça va, habillés ensemble, ça va, mais nu en face de quelqu’un qui est habillé ça ne va pas. On a toujours un jogging sous la main. Un jogging parce que ça s’enfile en quelques secondes et que si tu sonnes et que quelqu’un vient t’ouvrir en jogging tu ne remarques rien d’anormal.
- Évidemment … En fait ce n’est pas compliqué.
- On avait tout pour être heureux, quoi. C’est moi qui ai déconné.
- Une autre femme ?
- Pire : l’alcool.
- Je suis bête, c’est vrai que tu m’en as parlé. Moi forcément je pense tout de suite à une autre femme parce que c’est ce qui m’est arrivé avec mon mari. Mais je croyais que tu avais adopté son régime.
- Oui. Mais au bout d’un certain temps je me suis dit qu’un verre avec des collègues en sortant du boulot, ça ne serait pas désagréable et qu’elle n’en saurait rien. C’était nul. Mais je pense que j’étais avec elle un peu comme un gamin qui aime ses parents mais qui en a marre de leur obéir. La première fois qu’elle s’en est aperçue à mon haleine elle m’a fait une scène. J’ai promis de ne pas recommencer et naturellement, j’ai recommencé. Et là, c’était l’engrenage : j’avais honte de ce que je faisais, j’avais honte de lui mentir, et plus j’avais honte plus je buvais. Jusqu’au jour où j’ai eu un accident avec les enfants dans la voiture. Rien de très grave, mais l’alcootest a parlé. Et alors là … J’avais mis les enfants en danger, je risquais de recommencer, je n’étais plus fiable, elle m’a viré, en me disant de ne pas revenir tant que je ne serais pas désintoxiqué pour de bon.
- Dur !
- Dur. Aujourd’hui je la comprends : c’est vrai que je mettais les enfants en danger. Et son intransigeance, je n’ai pas à m’en plaindre puisque c’est pour ça, entre autres, que je l’aimais. Mais sur le moment, ça ne m’a pas aidé, c’est sûr. J’étais complètement désemparé, j’ai plongé encore plus profond. J’ai mis du temps à remonter. C’est là que mes parents entrent en scène. Pour commencer, c’est grâce à eux que je n’ai pas perdu le contact avec mes enfants. Ils les adoraient et ils appréciaient leur mère. Le naturisme à la maison, ils étaient plutôt réservés mais ils considéraient que ça nous regardait. Quand Mélanie m’a viré ils sont restés en relations. Elle a accepté de les leur confier quelques jours de temps en temps. Elle savait que j’en profiterais pour les voir mais ça, elle n’était pas contre dans ces conditions-là.
Pour que les enfants soient à l’aise chez eux, mes parents ont admis qu’ils ne changent rien à leurs habitudes : rester nus autant qu’ils en avaient envie, même si Mamie et Papy, eux, préféraient vivre habillés. Mais l’appartement de mes parents, c’est pas grand. Alors ils ont fait un essai tous les deux sans rien dire à personne, ici parce qu’ils s’étaient renseignés sur internet et que le site leur avait plu. Et comme ils ont vu qu’ils pourraient s’habituer, ils ont proposé d’y emmener les enfants l’été suivant. Voilà. C’est la troisième année qu’ils y reviennent passer deux semaines et la deuxième que je les y rejoins. Ils adorent. Sinon en juillet les enfants vont en colo, comme tu peux le constater en les regardant : bras et jambes bronzés et le reste plus clair. Pas vraiment blanc parce que chez eux il y a le balcon avec le soleil le matin, et que leur mère a dû les emmener à Miribel les week-ends de printemps. Dans quelques jours il n’y paraîtra plus !
- C’est vrai, j’ai entendu dire qu’il y avait une zone où le naturisme est autorisé au bord du lac. Mais toi et leur mère …
- Je te l’ai dit, il n’y a que deux ans que je suis vraiment clean. Et d’ailleurs, avec les alcooliques anonymes, le naturisme m’y a aidé. J’avais laissé tomber : ma période de révolte contre Mélanie, mais le copain dont je t’ai parlé tout à l’heure m’y a ramené. Ça a été un chemin pour me réconcilier avec mon corps. Me retrouver comme avant avec les petits aussi. Puis Mélanie, au départ je lui en avais voulu mais plus maintenant … Je ne l’ai pas revue depuis ces quatre ans, la rancune s’est refroidie … en même temps que l’amour... Et puis… j’ai repris goût à la vie de célibataire … comme tu as pu le constater !
- Comme moi … Enfin moi, à temps partiel ! Mon ex-mari prend les enfants classiquement, un week-end sur deux et la moitié des vacances. Ce que je fais pendant ce temps ne les concerne pas, ça ne déborde jamais sur leur temps à eux.
- Tu n’as jamais été tentée ?
- Pas jusqu’à présent. Trop compliqué. Les enfants aiment leur père. Ils ont déjà eu un peu de mal avec sa nouvelle femme et leur gamine mais je ne sais pas comment ils supporteraient de me voir le remplacer. Surtout Bruce, évidemment. Puis en fait, non, moi non plus je n’en avais pas envie…
Mais à ce moment elle s’abandonne contre lui dans un mouvement qui n’est pas dépourvu de sensualité. Il pose un baiser rapide sur ses cheveux et se lève :
- Tu viens te baigner ?
Elle le suit sans hésiter.
- Bouh ! Elle est froide dis donc ! s’exclame-t-elle, de l’eau jusqu’aux aisselles.
Il se rapproche d’elle :
- Tu as pu t’en rendre compte, ici on peut voir une belle femme nue sans avoir de réaction … visible. Mais quand on est nu en public il vaut mieux éviter les contacts physiques trop tendres !
- Ah bon, c’est pour ça que …
Elle rit.
- C’est vrai que ce n’est pas vraiment l’endroit ! Dommage ! Mais si tu veux on pourra se revoir à Lyon, je te donnerai mon numéro. Le second week-end de septembre je suis libre !
Ils sont ressortis et sont en train de se sécher sommairement quand les enfants les rejoignent.
- On a faim ! dit Zoé.
- Venez goûter ! appelle justement Monique en exhibant un paquet de biscuits.
Suivant les enfants, Clément et Fabienne viennent s’installer auprès d’elle.
- Ça va Fabienne ? demande Robert.
- Oui, pourquoi ?... Ah vous voulez dire … En fait vous voyez, je commence à oublier que je suis nue ! Bon appétit les enfants !
- Merci répondent-ils, la bouche pleine.
***
Par la route, tous les six remontent vers le mobil home. Clément a pris le couffin où l’on a mis les serviettes. Fabienne porte son paréo jeté sur une épaule. Clément et elle s’arrêtent un instant pour admirer le panorama le la vallée. Zoé, qui courait devant avec son frère revient vers eux en sautillant.
- Tu me portes, Papa ? Je suis fatiguée !
- Tu en as l’air, ça fait peur ! Allez grimpe sur mes épaules, coquine !
***
Devant le mobil home, Fabienne et Clément, rhabillés, se dirigent vers la moto.
- Vous ne voulez pas manger un morceau avant de partir ? propose Monique. Ça va vous faire tard ! une petite omelette, vite fait !
- Il ne faudrait pas rater mon train, s’inquiète Fabienne.
- Bah, si on le rate, je n’aurai plus qu’à t’amener jusqu’à Lyon, dit Clément.
- Moi je ne dis pas non ! répond Fabienne.
- Alors va pour l’omelette, Maman, conclut Clément. Mais ne t’inquiète pas si tu ne me vois pas rentrer ce soir !
- On va manger ? demande Thibaud.
- Seulement ton père et son amie, qui ont de la route à faire mon chéri. Nous, nous dînerons un peu plus tard. Celui-là, continue Monique en riant, il est toujours prêt à manger ! Allez donc vous doucher en attendant tous les deux !
- Quand Papa sera parti ! plaide Zoé. Tu seras là demain, Papa ?
- Bien sûr ma puce !
***
Dans la nuit, la moto s’arrête devant une villa. Fabienne ôte son casque et dit :
- Tu entres ?
Elle ouvre le portail et Clément pénètre dans le jardin et arrête le moteur. Il extrait les bagages de Fabienne des sacoches de la moto et la suit dans la maison, où il les pose à terre, puis il ôte à son tour son casque. Fabienne a allumé l’électricité. Du petit vestibule le couple passe dans un salon à l’ameublement banal. Fabienne se pend au cou de Clément.
- Tu n’as pas besoin de repartir avant demain matin ?
Il lui sourit et la prend dans ses bras.
***
Sur la terrasse, devant le mobil home, Clément lit un mail sur l’écran de son ordinateur portable. Dans le jour qui décline, Thibaud et Zoé reviennent des sanitaires collectifs serviettes sur l’épaule et trousse de toilette à la main. Leur bronzage désormais presque uniforme atteste que quelques jours ont passé. À leur arrivée, Clément referme l’appareil en s’efforçant de sourire.
- Ça y est, vous êtes récurés ?
- On est tout propres, tu peux sentir ! répond Zoé.
Clément se baisse et flaire bruyamment ses deux enfants.
- Mmm ! Ça sent bon. Je crois que je vais pouvoir vous manger !
Et les prenant tous les deux à la fois entre ses bras il les couvre de baisers au hasard de ce qui se présente tandis que les enfants poussent des cris qui se terminent en éclats de rire. Monique et Robert sont sortis pour profiter de cette image du bonheur.
***
Clément sort du mobil home et s’étire dans l’air matinal. Sa mère sort derrière lui, une enveloppe à la main.
- Clément, dit-elle, Mélanie m’a donné cette lettre pour toi, mais elle m’avait fait promettre de ne pas te la donner avant ce matin. Je profite de ce que les enfants ne sont pas encore levés …
- Bizarre, dit Clément en prenant l’enveloppe. Au bout de quatre ans !...
- Je te laisse lire. Mais je lui ai trouvé mauvaise mine…
Clément lit la lettre en silence et son visage reflète une intense émotion. Enfin il la tend à sa mère qui lit à son tour :
Bonjour Clément.
Je préfère t’écrire parce que ce ne serait pas facile au téléphone.
Je sais que je ne t’ai pas fait de cadeau à un moment où tu avais besoin d’aide, mais c’est aux enfants que je pensais, tu peux le comprendre. Maintenant aussi, c’est à eux que je pense et j’espère que toi aussi.
Voilà. Je vais probablement mourir. Ce n’est pas du roman : c’est comme ça. J’ai une tumeur au cerveau. Un cancer. On va essayer d’opérer parce que c’est la seule chance de me guérir, mais il y a un gros risque, et même si je survis à l’opération ce n’est pas gagné. J’en aurai pour un bout de temps à l’hôpital avec les traitements complémentaires et personne ne sait comment j’en sortirai.
Les enfants ne se doutent de rien pour l’instant. Je ne veux rien demander à mes parents. Tu connais leur situation : leurs petits-enfants, eux ils les aiment bien mais ni le mari de ma mère ni la femme de mon père n’en ont rien à foutre. Et de toutes façons, si j’ai répudié leur éducation pour moi ce n’est pas pour leur confier celle de mes enfants … Et puis quoi c’est toi leur père, même si j’ai eu l’air de l’oublier depuis quatre ans.
Je sais que tu les vois quand ils sont avec tes parents, je sais que ça se passe bien. Je sais aussi que tu peux compter sur eux au besoin pour les enfants. Tu es probablement avec eux à la Sablière en ce moment. Il paraît que tu n’as plus bu depuis presque deux ans. J’espère que pour eux tu auras la force de continuer.
Je n’ai ni le temps ni la force de tourner autour du pot, alors voilà ce que je voudrais que tu fasses, si c’est possible. Sinon … fais pour le mieux.
Quand vous quitterez la Sablière, je serai déjà à l’hôpital. J’y entre lundi prochain. Ça va être dur pour les enfants. Alors si tu pouvais venir habiter avec eux … Tu comprends, je voudrais qu’ils soient dans leur cadre, dans leurs habitudes, qu’à part moi, rien ne soit changé pour eux. Tu n’aurais qu’à dormir dans ma chambre.
Fais- moi juste signe pour me dire si tu es d’accord. Tu trouveras sur mon bureau toutes les explications dont tu auras besoin pour préparer la rentrée.
Dis à tes parents que je les remercie pour tout et que je les aime. Je compte sur toi.
Je t’embrasse quand même, si tu ne m’en veux pas trop.
Mélanie
- Mon Dieu mon petit ! dit Monique. Moi qui espérais …
- Tu as son téléphone ?
Il frissonne et va chercher une serviette sur le séchoir pour se la mettre sur les épaules.
- Il est encore tôt, elle dort peut-être, objecte Monique, tout en lui tendant son portable et un petit carnet.
- Ça m’étonnerait. Elle a retardé mais mon signe, elle doit l’attendre. Pour les enfants …
Il s’éloigne de quelques pas.
- Mélanie ? … Oui, c’est moi. Je … Je suis bouleversé naturellement. Évidemment tu peux compter sur moi pour les enfants mais… Je voudrais te voir, qu’on en parle. Je peux venir ? … Je devrais être là en fin de matinée. Je … je t’embrasse.
Il revient vers sa mère.
- J’y vais !
- Déjeune d’abord mon grand. Ne pars pas à jeun !
- Pas très faim, tu t’en doutes… Mais je vais être prudent, d’accord.
***
Les enfants sortent alors que Clément embrasse ses parents avant de prendre sa moto.
- Tu t’en vas Papa ? demande Zoé.
- Il faut que j’aille à Lyon ma chérie.
- Tu vas voir ta copine ? demande Thibaud. T’avais dit que tu restais avec nous jusqu’à samedi prochain !
- Non mon grand. Je suis obligé d’y aller, mais ce n’est pas pour elle. Je … Je reviendrai vite … Ce soir … Ou demain …. Et je vous expliquerai, c’est promis.
Il les embrasse tous les deux très fort, puis il coiffe son casque et démarre doucement.
***
La sonnerie retentit dans l’entrée de l’appartement de Mélanie.
- Oui ?
- C’est moi, Clément.
- Je t’ouvre.
Elle hésite un instant puis s’enveloppe d’un paréo qu’elle noue derrière sa nuque avant d’ouvrir la porte de l’appartement devant Clément qui sort de l’ascenseur. Ils se regardent longuement dans les yeux. L’émotion est palpable.
- Merci d’être là, dit enfin Mélanie en s’effaçant pour le laisser entrer.
Clément a pris ses mains.
- J’ai longtemps espéré que tu m’appellerais tu sais. Puis je ne l’attendais plus et j’avais fini par me persuader que je ne le souhaitais plus. Et puis …
- Je t’avais viré pour les enfants, je te rappelle pour les enfants … Les enfants ont bon dos. Je t’en voulais de m’avoir déçue et j’étais trop orgueilleuse pour te rappeler. Toi aussi sans doute … Mais maintenant c’est moi qui ne suis plus en état d’assumer les enfants et ils ont besoin de toi. Et tu es là. Tu sais quand la mort s’approche les choses prennent une autre perspective … Tu veux un café ?
- Je veux bien.
Il la suit dans la cuisine.
- Mais tu ne vas pas mourir ! Si on t’opère c’est tout de même bien pour te guérir !
- Tu sais j’ai réclamé la vérité et comme j’étais seule avec les enfants, qu’il fallait bien que je m’organise, on me l’a donnée. Pour l’instant, à part des migraines et des nausées, des sautes d’humeur aussi qui m’ont inquiétée pour les enfants, ça va. Mais sans opération ça va se dégrader rapidement et sans espoir. Des fonctions qui vont se bloquer sans prévenir. L’opération c’est la seule chance, mais je peux y rester et si j’y survis ça ne suffira pas. Et même avec les traitements complémentaires on ne sait pas trop dans quel état ni pour combien de temps. Très peu de chances d’en sortir vraiment.
- À ce point ?
- À ce point. Au point que je ne suis pas sûre de souhaiter me réveiller après l’anesthésie. De toutes façons, il va bien falloir que les enfants s’habituent à vivre sans moi. Au moins ils seront avec toi… Toujours deux sucres ?
- Non, je n’en mets plus.
- C’est vrai qu’en quatre ans les habitudes peuvent changer. Mais s’il te plaît, je voudrais que pour les enfants ça change le moins possible …
- Tu penses à l’habitude de vivre nus ? C’est vrai que chez moi je l’avais plus ou moins perdue mais ne t’inquiète pas à ce sujet : au retour de la Sablière on continuera tout naturellement, eux et moi. Tu les as trop bien réussis pour que je prenne le risque de les abîmer ! Ce sera déjà assez dur …
Ils se sont assis pour boire leur café. Elle sourit.
- Merci de me dire ça. C’est vrai qu’on les sent bien dans leur peau. Tout le monde me le dit, même ceux qui n’imaginent pas pourquoi. Parce que je reste persuadée que le naturisme y est pour beaucoup.
- En tout cas le résultat est là et je n’ai aucune raison de penser le contraire. Je sais que tu es une maman formidable.
- J’ai essayé mais … je ne suis pas vraiment fière de t’avoir écarté. Et je sais que tu as fait de ton mieux de ton côté dans le peu d’espace que je t’ai laissé. Les enfants t’aiment et ils seront heureux avec toi.
Sur la table, Clément a pris la main de Mélanie. Elle hésite à continuer.
- Tu es … vraiment disponible pour eux ?… Je veux dire… Je suppose que depuis le temps… Enfin tu n’as personne ?
Il hésite.
- J’aurais honte de te mentir. Des brèves rencontres et puis … Il y a seulement quelques jours une jeune femme divorcée avec deux enfants avec qui ça aurait peut-être pu … Mais on ne s’était rien promis et ça n’a plus aucune importance … C’était quand je croyais que je t’avais oubliée. Et de toutes façons plus rien ne compte que les enfants.
- Tu avais le droit et tu l’as encore… Mais nous sommes d’accord : les enfants d’abord.
Elle le regarde intensément.
- Je te fais confiance. Vraiment. Pas juste parce que je n’ai pas le choix.
- Tu peux.
Elle se lève et va vers son bureau, dans le living où il la suit.
- J’ai pensé à quelques détails pratiques. Les enfants hériteront de l’appartement. Il n’y aura pas de droits de succession, on est dans la limite de l’abattement, mais il y aura des frais de notaire. Ne t’inquiète pas : je gagnais assez d’argent pour élever nos enfants alors je leur ai ouvert un compte à chacun, où j’ai mis tout ce que tu m’as envoyé pour eux. Ils auront largement de quoi payer. Tu trouveras tous les papiers dans ce tiroir. J’ai aussi écrit à mes parents, pour qu’ils sachent bien que si tu t’installes ici avec les petits c’est parce que je te l’ai demandé, que je te fais confiance et qu’ils doivent en faire autant. Ils ne demandent sûrement pas mieux mais ils auraient pu se croire obligés de … Et puis j’ai pensé aussi : toi tu as une moto, pour les enfants ça ne va pas. Moi, même si finalement je m’en sortais, ce n’est pas demain que je serais en état de conduire sans risque. Alors j’ai préparé un certificat de vente…fictif évidemment …
Elle s’assoit devant le bureau, sort un papier du sous-main et le signe.
- Voilà. Je vais te donner la carte grise et tu n’auras qu’à la faire mettre à ton nom.
Il la regarde, admiratif.
- Tu as pensé à tout ! Et je suppose que ce n’est pas la peine de discuter !
- À tout, j’espère. Il faut bien. Et il va falloir que tu t’habitues à le faire à ma place ! Tiens, tu as pensé à mes obsèques ?
Elle a dit cela d’un ton enjoué. Il baisse la tête, pinçant les lèvres.
- J’ai parlé de ça aussi à mes parents, reprend-elle. J’ai laissé mes instructions à une société de Pompes Funèbres. Le contrat est aussi dans ce tiroir. Il suffira de les appeler le moment venu. Et ils récupèreront l’argent sur mon compte en banque : il paraît que ça se fait et il y a ce qu’il faut. Je veux une incinération sans office religieux. Une urne biodégradable que vous irez immerger dans le Rhône en aval de Lyon. Tout ça se diluera et s’en ira vers la mer. En aval parce que je veux que les petits puissent voir passer l’eau, en ville, sans se dire que mes cendres sont peut-être dedans.
- Comment fais-tu pour en parler avec… ce détachement ?
- « Mourir, la belle affaire » comme chantait Brel … Dormir et ne plus se réveiller, voilà tout … Simplement, j’aurais bien aimé voir grandir les enfants … Je n’ai pas voulu leur en parler, je ne veux pas les revoir avant l’opération, pas d’adieux, c’est trop dur. Pour moi et encore plus pour eux. Je préfère qu’ils se souviennent de moi… normale, quoi. Tu leur diras que je suis à l’hôpital, que c’était urgent et que je les aime. Qu’ils se souviennent de ça. Que leur maman et leur papa les aiment plus que tout au monde. Je crois que ça les aidera à grandir.
Des larmes ont jailli de ses yeux pendant qu’elle parlait. Ceux de Clément débordent à leur tour. Il prend les mains de Mélanie et les baise avec ferveur. Elle vient enfin contre lui et il referme ses bras sur elle.
- Ce n’est pas juste !...
Elle ne répond pas. Elle reste blottie contre lui, le visage contre son épaule. Il reprend :
- Je me sens tellement … nul… Je voudrais pouvoir t’aider et je ne peux rien …
- Si. Tu me fais du bien. En ce moment il me semble que tu m’aimes et ça me fait du bien.
Il caresse ses cheveux et y pose des baisers.
- Je n’ai aimé personne comme toi …
- Je ne sais pas. C’est peut-être seulement que tu es ému mais …ça m’aide à te demander une dernière chose …
- Quoi mon amour ?
- Tu veux bien me faire l’amour encore une fois ?
Clément ne dit rien. Ses yeux s’emplissent de larmes tandis que ses mains caressent le corps de Mélanie avec une infinie tendresse, puis dénouent le paréo qui glisse sur le parquet. Il s’agenouille et sa bouche glisse sur les seins, le ventre. Elle dit : « Viens ! » et l’entraîne vers la chambre …
vendredi 30 octobre 2009
Puzzle ( 1ère partie 2)
Par un sentier escarpé Clément et Fabienne descendent vers un petit bassin naturel qu’on aperçoit en contrebas dans le lit de l’Estéron. Ils croisent une famille en train de remonter vers la route : deux adolescents précèdent un couple, les parents sans doute.
- On vous laisse la place, profitez en ! lance le père avec un clin d’œil.
Ils s’installent sur un grand drap de bain pour pique-niquer. Personne en vue. Clément a ôté ses bottes et trempe ses pieds dans l’eau.
- On se baigne ?
- Elle n’est pas trop froide ?
- Si tu n’es pas trop frileuse.
Fabienne se déshabille. Sous ses vêtements elle porte un bikini. Elle explique :
- Comme tu m’avais parlé de cette halte, j’ai pris mes précautions, tu vois !
Clément se déshabille à son tour. Il porte un shorty qui peut aisément passer pour un maillot.
- En même temps, nous sommes seuls, dit-il. Ça te dérange si je me baigne nu ?
- Après cette nuit, tu trouverais ça un peu ridicule que ça me dérange, non ? En fait j’avoue : j’aime bien te voir nu.
- Moi aussi !
Il l’attire contre lui et dégrafe son soutien-gorge. Debout corps contre corps, les pieds dans l’eau, ils finissent de se déshabiller mutuellement et c’est elle qui les entraîne dans le bassin où ils s’ébrouent :
- Bouh ! C’est frisquet ! s’exclame Fabienne.
Clément l’a reprise dans ses bras.
- J’adore tes seins avec la chair de poule et le tétin tout petit ! dit-il en les effleurant de ses lèvres.
- Si quelqu’un nous voyait …
- Viens. Un peu plus bas c’est moins bien pour se baigner mais … mieux abrité.
Ils récupèrent leurs affaires et, toujours nus, descendent le torrent en marchant dans l’eau.
Un peu plus tard, le soleil au zénith éclaire dans le fond de la gorge un grand drap de bain sur lequel deux corps nus reposent, allongés côte à côte.
Fabienne s’assoit, fouille dans le sac d’où elle sort les deux sandwiches enveloppés dans du papier blanc.
Un moment plus tard, elle repose après y avoir bu la bouteille d’eau de source, tandis que Clément, assis à côté d’elle, achève son pan bagnat. Elle s’essuie la bouche du dos de sa main.
- Tout compte fait j’avais faim !
Elle s’allonge en chien de fusil, la tête sur les genoux de Clément.
- Tu me la racontes ton histoire marrante ?
Clément sourit :
- Tu es sûre d’avoir trente trois ans ? À te voir comme ça, tu as l’air d’une petite fille ! En fait je suis venu ici parce qu’une fille avec qui je correspondais sur internet depuis un certain temps m’y avait donné rendez-vous. On avait parlé de plein de choses, on était bien sur la même longueur d’ondes, elle habitait ici, les vacances, pour se rencontrer en vrai c’était l’occasion et puis … Au rendez-vous, avec les signes de reconnaissance convenus je trouve un mec !
- Non !
- Si ! Il s’est excusé. Il m’a raconté une histoire assez émouvante mais… Je ne sais pas si c’était vrai et de toutes façons je la trouvais plutôt inquiétante.
- Raconte !
- Le mec pouvait avoir trente ans. Il m’a dit qu’il y a cinq ans sa sœur jumelle avait été tuée dans un accident, qu’il n’arrivait pas à faire son deuil. La photo qu’il avait mise en ligne c’était la sienne et en prenant son identité il se donnait l’impression de prolonger sa vie… Quand j’avais proposé qu’on se rencontre il n’avait pas su comment s’en sortir. Et puis, avant de m’avouer la vérité il avait eu envie de me voir en chair et en os.
- Et comment tu as réagi ?
- Je ne pouvais pas lui en vouloir, si son histoire est vraie. Elle est plausible et le mec n’est pas antipathique, mais … Moi, un gars qui peut à ce point prendre l’identité d’une sœur jumelle morte, ça me fait quand même un peu peur. On s’est quittés sans rancune mais … définitivement. Et puis, comme j’étais là j’ai décidé d’y rester les quelques jours que j’avais prévus.
- C’est romanesque ! J’adore ! Mais je crois qu’à ta place j’aurais réagi comme toi. Et tout compte fait … moi je trouve que ça finit bien ton histoire.
- On peut dire ça …
- Je voulais dire que … Tu aurais pu rentrer direct à Lyon ! précise-t-elle en se frottant contre lui.
- Mais le Destin en avait décidé autrement ! reprend-il sur un ton grandiloquent en la prenant dans ses bras. Tu es adorable !
***
Plus tard encore, Fabienne et Clément, rhabillés, remontent vers la route. Au bord du bassin où ils s’étaient baignés tantôt, ils surprennent un jeune couple et deux enfants de cinq ou six ans qui se baignent nus. Les adultes font un mouvement pour se cacher mais Clément dit :
- Ne vous dérangez pas, on ne fait que passer !
On échange des sourires et tandis qu’ils remontent le sentier, Fabienne dit :
- J’avoue que cette petite famille en pleine nature, c’est … idyllique. Mais moi, mes parents m’ont inculqué une pudeur rigoureuse. Mon ex, c’est pareil alors nos enfants … Mon fils surtout, depuis qu’il est capable de se laver tout seul je ne l’ai plus vu tout nu !
- Chacun ses idées mais franchement, on n’était pas bien tout à l’heure, quand on descendait le torrent ? Et quand on pique-niquait ?
- On n’était que tous les deux, quand on descendait tu ne me voyais pas puisque tu marchais devant moi en regardant où tu mettais les pieds et …on était pratiquement en train de faire l’amour !
- Et le pique-nique ?
- C’était la suite ! Non, honnêtement, je ne sais pas si c’est parce que toi je te sens tellement à l’aise mais nue avec toi, ça va. C’est drôle, c’est la première fois. Je suis bien avec toi.
- Moi aussi.
***
La moto roule sur des routes de montagne. Fabienne, les bras passés autour de la taille de Clément, a appuyé la tête contre son dos.
***
Ils sont arrivés devant chez Fabienne. Elle descend la première.
- Tu viens ?
- Je te suis.
Il range la moto et la rejoint dans l’entrée de l’immeuble.
- Attends, il faut que je te dise ... C’est dommage qu’on ne se soit pas rencontrés plus tôt parce que je suis obligé de partir demain. Mais puisqu’on est tous les deux sur Lyon, on pourrait se revoir si tu veux bien.
- Oui, répond-elle d’une voix hésitante. Bien sûr ! Excuse-moi je ne m’attendais pas … J’espérais qu’on pourrait avoir quelques jours … Remarque, moi aussi il faut que je remonte sur Lyon mais … J’avais encore une semaine ici. Tu peux pas rester avec moi jusqu’à demain matin ?
- Si, bien sûr ! Mais je ne me voyais pas t’annoncer ça au réveil !
- C’est vrai que …
Elle s’est engagée dans l’escalier.
- Tu viens ?
Il la suit. La porte du studio refermée derrière eux, elle se pend à son cou.
- Tu es vraiment obligé de partir demain ?
- J’ai promis à mes enfants de les rejoindre dans les Cévennes, où ils seront en vacances avec mes parents pour quinze jours. Il y a trois mois que je ne les ai pas vus alors tu comprends …
- Bien sûr, tes enfants … Tes parents habitent là ?
- Non ils ont un bureau de tabac en Saône et Loire, à Mâcon . Mais ils emmènent les enfants dans un camping, en pleine nature, au bord de la Cèze.
- Ça doit être sympa … Si j’osais … Écoute, si tu me trouves indiscrète n’hésite pas à me le dire, je te comprendrai, mais … Si tu pars demain matin, tu ne pourrais pas m’emmener ? J’ai… J’ai envie de te connaître mieux. J’aimerais bien te voir avec tes enfants, tu sais, je crois que ça dit plein de choses sur un homme. Tu n’aurais qu’à me présenter comme une copine de Lyon et en fin de journée tu me jetterais à la gare la plus proche pour continuer le voyage.
- Si ça t’aide à me pardonner de te quitter déjà … Seulement il faut que je t’avertisse. Le camping, c’est un centre naturiste. Ils ont dû y arriver cet après-midi et ils m’attendent demain pour le déjeuner. Et si tu veux y entrer …
- Ah tes parents et tes enfants aussi ? Et bien sûr pour y entrer il faut se déshabiller !... Moi …
- À la rigueur, pour quelques heures tu peux circuler en paréo, tu risques juste de croiser des gens qui te foudroieront du regard, mais à la piscine ou à la rivière, il faudra l’enlever … À toi de voir …
- Au fond … Sans personne que je connaisse, à part toi bien sûr mais avec toi … Je crois que je pourrais. Mais… de quoi je vais avoir l’air avec mes marques ?
- Ça, tu ne seras pas la seule ! Tu sais, il y a pas mal de naturistes qui ne veulent pas se priver d’aller à la plage dès le printemps et … rien qu’ici par exemple, pour trouver une plage où on puisse bronzer nu il faut faire de la route ! Alors ils arrivent avec leurs marques et ça ne gêne personne !
- Alors tu m’emmènerais ?
- Pourquoi pas ?
Il l’embrasse. Ses mains remontent sous le tee-shirt …
***
Le soleil est haut dans le ciel.
À l’entrée de la Sablière, Clément ressort du local d’accueil et rejoint Fabienne qui l’attend près de la moto. Il consulte sa montre.
- On y va. Ils doivent nous attendre au mobil-home.
La moto suit la route qui descend sur quelques centaines de mètres au milieu de la végétation, puis emprunte un chemin de terre et s’arrête à côté d’une Clio grise. Deux enfants nus abandonnent sur la table en plastique de la terrasse leur partie de dames pour se précipiter vers Clément.
- Papa !
Ils l’ont crié en même temps et s’accrochent à son cou avant même qu’il ait mis la moto sur sa béquille. Un couple portant allègrement la soixantaine, également nu, sort à ce moment du mobil-home, affichant un large sourire de bienvenue. Fabienne reste en retrait, comme retranchée derrière la moto, manifestement embarrassée.
Après avoir embrassé tendrement ses enfants puis ses parents, Clément revient vers elle.
- Voici Fabienne, que j’ai rencontrée sur la Côte. Comme je vous l’ai dit au téléphone, elle habite Caluire, elle n’est pas naturiste mais, l’occasion se présentant sous ma forme séduisante, elle a eu envie de voir de plus près de quoi il s’agissait. Et je la conduis ce soir à la gare de Bollène d’où elle regagnera ses pénates… Fabienne, comme tu l’as compris, voici ma mère, Monique, mon père, Robert, et mes enfants, Zoé et Thibaud.
- Soyez la bienvenue, Fabienne, dit Monique en lui tendant la main. Entrez donc vous déshabiller. Mais pour le déjeuner, si vous préférez garder un paréo il n’y a pas de problème.
- Bonjour Fabienne, dit à son tour Robert en tendant la main.
- Bonjour Fabienne, disent à peu près en chœur les deux enfants en retournant à leur partie de dames.
- Les enfants, il va falloir dégager la table pour l’apéritif, dit Monique.
- Ça fait rien, on va finir par terre, répond Thibaud en prenant le jeu.
Fabienne est entrée après avoir pris son sac dans les sacoches de la moto. Clément, lui, se déshabille dehors sans plus de façons.
- Jolie fille ! lui glisse son père.
Clément le regarde en souriant :
- On s’est rencontrés il y a deux jours. Comme ça tout de suite on se plaît bien mais … Che sera sera !
Fabienne ne tarde pas à ressortir, enveloppée d’un paréo léger.
- Je peux vous aider Monique ?
- Papa, viens voir ! Thibaud triche !
- Non je triche pas ! Elle voit pas qu’elle peut prendre et y a rien à faire pour lui faire comprendre que souffler n’est pas jouer !
- Tu sais que chez les vrais joueurs on ne souffle pas, on oblige à prendre, ça règle le problème ! dit Clément en s’accroupissant près d’eux.
- Moi je préfère souffler, si elle voit rien tant pis pour elle !
- Oui mais le gros avantage d’obliger à prendre c’est qu’on peut tendre des pièges. Tiens tu vois, si elle fait ça…
- Ben ! Je prends !
- Oui, et elle t’en prend trois ! Si on joue souffler, tu fais semblant d’avoir rien vu et elle t’en souffle qu’un !
- Ah oui ! Bon, après on verra mais pour l’instant je préfère comme ça !
- Mais si Papa t’avait rien dit …D’abord c’est trop tard, t’avais déjà joué, proteste Zoé.
- C’est vrai ça, j’aurais pas dû m’en mêler, conclut Clément. Allez Thibaud, sois beau joueur, laisse la te prendre ces trois pions… De toutes façons, tel que ça se présente, si tu gagnes pas t’es vraiment nul !
- C’est pas drôle, boude Zoé. C’est toujours lui qui gagne !
- Il est juste un peu plus grand que toi ! Mais va, quand tu seras un peu plus entraînée je suis sûr que vous ferez jeu égal.
Il s’est relevé en tenant Zoé dans ses bras. Elle en profite pour se blottir contre lui, câline.
- Et moi ! proteste Thibaud.
- Tu aimes encore les câlins, un grand garçon comme toi ?
Clément s’assoit dans un des fauteuils en plastique, un enfant sur chaque genou, posant alternativement un bisou dans les cheveux de l’un et de l’autre.
- C’est joli ! dit Fabienne à Monique, tandis qu’elles ressortent ensemble portant verres et bouteilles.
- Ça me fait plaisir à voir, parce que ce n’est pas souvent qu’ils sont ensemble, dit Monique avec un soupir. Ils s’adorent mais … que voulez-vous, les grandes personnes ou prétendues telles ne sont pas toujours raisonnables !
- Je sais, dit Fabienne. Mais les miens … Je n’imagine pas leur père comme ça avec eux…
Elle rit.
- Vraiment pas !…
- Il était très câlin quand il était petit, lui aussi, se souvient Monique. Voyons : Robert un pastis bien noyé, moi un panaché, Clément un jus d’ananas et vous ?
- Je veux bien aussi un pastis… bien noyé !
- On peut avoir un coca ? demande Zoé.
- Un pour deux alors : n’allez pas vous remplir l’estomac de gaz avant de manger, répond la grand-mère.
mercredi 28 octobre 2009
Puzzle (1ère partie)
I
Un liseré rose qui se dégrade en vert pâle avant de s’effacer dans le ciel blanc marque l’horizon marin de la baie des Anges. Il borde aussi la masse noire de l’horizon alpin qui fait face à la colline de Fourvières, tandis que plus au nord une nappe nuageuse enveloppe le Jura, retardant l’aube d’été pour la plaine de la Saône.
La première éveillée c’est la jeune femme brune qui dormait seule et nue sur son grand lit dans un immeuble dont la façade se détache, à mi-pente entre Saint-Irénée et Perrache. Un spasme la dresse soudain dans la pénombre qui baigne la chambre. Elle saisit aussitôt sur la table de chevet une serviette qu’elle porte devant sa bouche, réprimant la nausée qui la secoue pour aller vomir dans la cuvette des toilettes, de l’autre côté du couloir, en face de la porte ouverte de sa chambre. Puis elle passe dans la salle de bains voisine, emplit un verre au robinet du lavabo, se rince la bouche avant de prendre un comprimé déjà prêt sur la tablette, qu’elle avale avec le reste du verre d’eau. Elle ouvre avec précautions la porte fermée qui fait face à celle de la salle de bain et glisse un regard dans la pièce qu’à travers les perforations du store baissé le petit jour commence à éclairer. Elle s’approche sur la pointe des pieds des lits superposés qui en occupent un côté. Elle remonte doucement le drap sur le corps d’une petite fille, sept ou huit ans peut-être, qui semble profondément endormie sur celui du bas. Au-dessus c’est un garçon à peine plus grand qui se retourne en se recouvrant lui-même.
La jeune femme quitte la chambre des enfants, dont elle referme soigneusement la porte puis, pressant sa main droite sur son front en fermant les yeux, elle va actionner la chasse d’eau et vérifier que la cuvette est propre avant de regagner la sienne. Elle n’en ferme la porte qu’à demi et s’allonge sur le dos en tirant le drap sur elle jusque par-dessus sa tête. Elle reste ainsi quelques secondes avant de le rabattre sur sa poitrine.
***
Le soleil levant a fini par percer les nuages pour éclairer Mâcon. Au-dessus du bureau de tabac dont la grille est fermée, des persiennes s’ouvrent. L’homme que l’on aperçoit torse nu se penchant à la fenêtre pour les accrocher peut avoir la soixantaine.
- Robert ! appelle sa femme, depuis le lit où elle s’assoit, ses épaules nues émergeant du drap. Mets-toi quelque chose avant d’ouvrir les volets ! On peut te voir depuis la rue !
- Hé quoi ! répond Robert revenant vers elle. On peut me voir torse nu ! Par cette chaleur ça ne peut choquer personne et quant au reste, la première fenêtre qui aurait une vue plongeante est trop loin pour qu’on puisse voir quelque chose, à moins de prendre des jumelles ! Et là, pour mater des vieux machins comme nous, faudrait avoir du vice !
Car en fait Robert est intégralement nu.
- Vieux machins ! Dis donc, parle pour toi ! réplique-t-elle en riant. Non, je sais bien que tu as raison, mais moi, quand cette fenêtre est ouverte je ne suis pas à l’aise. Passe-moi donc mon peignoir et mets-toi quelque chose.
- On va passer deux semaines à poil et tu t’inquiètes pour une fenêtre ouverte ! Ah Monique !...Ça doit être ça la logique féminine ! plaisante Robert en lui donnant le vêtement demandé avant d’enfiler un caleçon.
- Là ! Ça te va ?
- Tu es gentil. Je préfère ! répond Monique en se levant. Avoue que c’est pas pareil ! Nus à la Sablière je m’y suis faite. J’y ai même franchement pris goût. Et au lit, c’est vrai que surtout quand il fait chaud on dort mieux nu. Mais là, non, je trouve pas ça naturel.
- Ça fait combien de fois qu’on se répète ça ma chérie ? reprend son mari en riant. On radote ! C’est comme ça que ça commence !
- Ma parole, ça t’obsède ! Moi je me sens pas vieille ! proteste Monique en riant aussi. Pas encore !
Elle s’approche de lui pour l’embrasser.
- Et je te sens pas trop vieux non plus ! Tu fais le café ?
Il la serre dans ses bras.
- Est-ce que je t’ai déjà dit que je t’aime, toi ?
- Il me semble, oui !
- Tu vois ! Je perds la mémoire !
- Va faire le café, chameau !
***
La fenêtre est ouverte et la lumière qui déjà inonde la Baie trace entre les lames blanches du store presque entièrement baissé des pointillés éblouissants. On entend un clocher sonner huit heures. Sur le lit défait, un homme jeune au bronzage discret et presque uniforme, repose sur le dos, les bras derrière la tête, les yeux au plafond, auprès d’une jeune femme endormie encore, dont le visage à demi enfoui dans l’oreiller tourne un profil vers lui. Sur son corps nu, les traces blanches d’un bikini soulignent un hâle plus soutenu. Le désordre des vêtements d’été éparpillés sur la moquette laisse imaginer les étreintes fiévreuses qui ont dû précéder le coucher.
L’homme s’accoude pour regarder dormir sa compagne. Puis il se lève avec précautions, inspecte le studio du regard pour y découvrir le coin cuisine et la porte de placard dissimulant le coin toilette, où il disparaît. Le bruit de la chasse d’eau réveille la jeune femme qui se retourne, s’assoit et ramène le drap sur elle pour regarder son compagnon, toujours nu, ouvrir le frigo, servir deux verres de jus d’orange et revenir vers elle en les portant.
- Pudique ? questionne-t-il en souriant.
- Pas toi, à ce que je vois ! répond-elle, lui souriant à son tour. Et bronzé partout ! Serais-tu naturiste ?
- Pas toi, à ce que j’ai vu … et que tu me caches maintenant ! Naturiste … plus ou moins, oui. Tu es contre ?
Tous deux reposent leurs verres après les avoir vidés à demi.
- Jamais essayé et pas vraiment envie de le faire en ce qui me concerne mais … rien contre pour les autres. Surtout quand je vois le résultat sur toi !
- Hé, les marques blanches, tout compte fait c’est plutôt sexy ! Une naturiste nue, elle est nue. Toi, avec tes marques de maillot tu es déshabillée. Moi, ça m’excite !
Il s’est approché. Tout en l’embrassant dans le cou il tire doucement le drap dont elle se couvrait pour dénuder un sein vers lequel sa bouche descend…
***
- Maman !
- Oui mon chéri !
- J’ai envie de faire pipi !
- Va faire pipi mon grand. Tu sais y aller tout seul !
L’agence immobilière doit appeler ça une studette. Quinze mètres carrés tout au plus, dans la pénombre, avec tout de même un petit évier, un plaque de cuisson électrique sur le petit frigo.
Le petit garçon de trois ans à peine, vêtu d’un pyjama d’été, descend de son lit d’enfant et trotte vers une porte s’ouvrant sur un minuscule cabinet de toilette. Puis, son besoin soulagé, il revient vers sa mère, encore couchée dans son clic-clac, et grimpe auprès d’elle.
Les longues mèches d’un blond foncé s’étalant sur l’oreiller et sur le tee-shirt bleu ardoise encadrent un visage très jeune. Elle attire contre elle pour un câlin le petit bonhomme qui se cale et suce son pouce. Il va peut-être se rendormir.
***
Le garçon qui tout à l’heure se retournait dans son lit en descend maintenant. Il jette un regard sur sa petite sœur qui, nue comme lui car elle a de nouveau rejeté le drap que tantôt sa mère avait remonté sur elle, semble dormir encore. Il passe aux toilettes en s’efforçant de ne pas faire de bruit, puis glisse un regard par la porte entrebâillée de la chambre de sa mère avant de regagner la sienne.
- T’as pensé à rabattre le couvercle ? demande à mi-voix la petite fille depuis son lit.
- T’es chiante, Zoé ! répond le garçon sans hausser le ton.
- Écoute ! Maman arrête pas de te le répéter : quand tu as juste fait pipi, tu tires pas la chasse mais tu rabats le couvercle ! C’est pas dur !
- Ça va ! C’est pas à toi de me dire ça !
Le petit garçon va quand même réparer son oubli puis revient près de sa sœur.
- Elle dort encore. Tu veux déjeuner tout de suite toi ?
- Non, ça presse pas. On a qu’à rester dans notre chambre à lire un peu, comme ça on fera pas de bruit. Je crois qu’elle a encore été malade ce matin.
La petite fille s’est levée, elle a soulevé légèrement le store pour avoir un peu plus de lumière, puis elle va chercher sur le coffre à jouets un album de Kirikou, l’ouvre sur son oreiller et s’installe à plat ventre pour le lire, tandis que son frère remonte dans son lit après y avoir jeté un album de Titeuf.
- Thibaud !
- Oui !
- C’est bien aujourd’hui que Mamie et Papy viennent nous chercher ?
- Oui. T’es contente de partir à la Sablière ?
- Oui, et toi ? Surtout que Papa va nous rejoindre !
- C’est cool. Maintenant laisse-moi lire !
***
La salle de bains est classique : faïence beige aux murs, sanitaires assortis et larges surfaces de miroirs. Un homme paraissant la quarantaine, vêtu d’un pantalon de pyjama également classique, se rase avec un rasoir électrique tandis que derrière lui une jeune femme de vingt-cinq ans, peut-être un peu plus, un peignoir de coton léger croisé sur la chemise de nuit, brosse de longs cheveux roux.
Dans la glace ils se sourient. La jeune femme attache ses cheveux en catogan, puis elle sort. Un couloir, la cuisine. Elle prend dans un placard cinq bols et des couverts qu’elle va disposer sur une table ronde, sur la terrasse. Elle descend les trois marches menant à la pelouse dont une assez grande piscine hors-sol occupe le centre. Au-dessus des hauts murs de pierre blonde qui l’encadrent, le soleil traverse quelques frondaisons pour s’y refléter. Par les persiennes entrouvertes sur le jardin, la jeune femme appelle :
- Les enfants ! Petit déjeuner !
Puis elle regagne la cuisine pour achever de le préparer.
Arrivent successivement sur la terrasse deux blondinettes en chemises de nuit mi-longues à qui l’on peut donner quatre et six ans, un garçon d’une dizaine d’années en pyjama aussi classique que celui de son père, veste sagement boutonnée, et ce dernier désormais vêtu d’un complet de lin. Ils s’installent autour de la table, la benjamine à la droite du père, puis l’autre fillette et le garçon. La jeune femme les y rejoint avec du café chaud qu’elle sert à son mari avant de s’asseoir à sa gauche et tout le monde attaque le petit déjeuner.
Quelques minutes plus tard, le père de famille se lève et fait le tour de la table.
- Un gros bisou pour Lisa, un pour Anaïs, un pour Bruce, et un pour Ariane…
- Et le bébé alors ? réclame la jeune femme qu’il vient de nommer.
Le père qui avait tourné le dos revient vers elle, s’agenouille et pose un baiser sur son ventre, puis sur sa main. Puis il se relève et s’éloigne vers l’intérieur de la villa, qu’il traverse en prenant au passage un attaché-case, avant de sortir du côté opposé à la terrasse.
- Il a pas de nom, le bébé ? demande Anaïs.
- Pas encore, répond Ariane en souriant. On ne sait pas encore si c’est un garçon ou une fille.
- On peut se baigner tout de suite ? demande Bruce en se levant à son tour.
- D’accord, si vous voulez. Allez mettre vos maillots !...Stop ! D’abord les bols à la cuisine ! Et n’oubliez pas d’aller faire pipi pendant que vous y serez à vous changer. Sinon vous allez encore attendre dans l’eau pour y penser et il va falloir vous sécher pour rentrer !
- Prem’s au cabinet ! proclame Bruce.
La table débarrassée, Ariane se dirigeant vers sa chambre pour se changer aussi tombe sur Lisa qui sort des toilettes toute nue, sa culotte à la main.
- Hé bien Lisa ! Depuis quand on se promène toute nue ?
- Ben… intervient Anaïs qui, à l’entrée de leur chambre, achève d’enfiler un maillot une pièce, …elle a enlevé sa culotte pour faire pipi et elle revenait pour mettre son maillot alors …
- Il y a deux solutions, explique Ariane calmement. Soit on y va avant d’avoir enlevé la chemise de nuit, soit on emporte le maillot aux toilettes pour le mettre avant de sortir. C’est compris les filles ?
- Oui Ariane ! dit Anaïs docilement.
- Oui Maman ! Bisou Maman ! dit Lisa qui s’étant arrêtée pour l’écouter, est toujours toute nue au milieu du couloir.
Ariane la soulève pour l’embrasser sur les deux joues et la repose dans la chambre.
- Allez ! Le maillot, en vitesse ! Tu veux bien lui mettre ses brassards Anaïs ? Je vous rejoins dans trente secondes !
Puis à Bruce qui sort de la chambre voisine en maillot :
- Lisa ne va pas à l’eau avant que je sois là, o.k. ? Tu y veilles !
***
Il a enfilé un jean et elle s’est enveloppée d’un paréo. Ils n’ont pas ouvert le store et dans la pénombre légère qui baigne encore le studio ils sont attablés devant un classique petit déjeuner.
- Moi, l’amour le matin, ça m’ouvre l’appétit, dit-elle en riant avant de mordre dans une tartine de taille respectable. Pas toi ?
- Tu vois, dit-il en finissant de préparer la sienne. Et à part ça, tu avais prévu quelque chose pour ta journée ? Moi je comptais faire une virée à moto dans l’arrière pays. Ça te tente ?
- Pourquoi pas ? La moto, j’aime bien et je n’ai pas souvent l’occasion d’en faire.
Je te fais confiance pour le programme.
- Tu aimes l’art moderne ?
- Ça dépend lequel. Moderne moderne, je ne connais pas trop. Il y a des trucs qui m’étonnent. Par exemple une fois dans une expo j’ai vu un néon dans une cuvette de chiote, il paraît que c’était de l’art. Un gros mot à la craie sur une ardoise signé Ben aussi … Je ne vois pas quels sont les critères de jugement. Mais si tu parles de Picasso, Matisse, Nicolas de Staël, par exemple, ça va.
- Et Miro ? Je te propose un petit tour à la fondation Maeght, tu connais ?
- J’ai entendu parler mais je n’y suis pas encore allée.
- Ça devrait te plaire. Puis un déjeuner dans un restau à Saint-Paul, puis l’après-midi sur les routes de montagne, avec une halte peut-être dans la vallée de l’Estéron, à un endroit que j’aime bien … s’il n’y a pas eu trop de monde pour avoir la même idée ! Bah, sinon on en trouvera d’autres !
- Vendu ! Un jean , un tee-shirt et des baskets, ça va .
- Parfait, vu la température ça devrait suffire et on sera assortis. J’ai un casque qui devrait t’aller. Je passe à mon hôtel me raser et chercher la moto et je reviens te prendre. Une demi-heure, ça te suffira pour être prête ?
- Largement mais tu ne veux pas que je te conduise à ton hôtel ?
- Merci, mais pas la peine c’est à dix minutes maxi à pied… Et pour moi, la toilette, dix minutes suffisent, douche et rasage compris, conclut-il en souriant !
***
Sur le balcon ensoleillé de leur appartement, Thibaud et Zoé, toujours nus, jouent tranquillement, l’un avec de la pâte à modeler, l’autre à baigner ses poupées Barbie dans une mini piscine gonflable. Leur mère, s’approche d’eux en enfilant une tunique de lin.
- Il va falloir s’habiller les enfants ! On monte au marché de Saint-Irénée acheter de la menthe, des citrons et des tomates pour faire un taboulé. Mamie et Papy aiment bien ça. Thibaud, tu te laves les mains et Zoé tu t’essuies. Je vous ai préparé vos affaires dans votre chambre. Tâchez de ne pas trop vous salir, ça m’arrangerait que vous les mettiez pour le voyage cet après-midi avec eux.
***
À la fondation Maeght, les amants du matin s’arrêtent devant les œuvres exposées, échangeant quelques commentaires. Ils se tiennent par la main, très tendrement. Il est plus grand qu’elle. Par instants il pose un baiser dans ses cheveux.
Un peu plus tard ils vont reprendre la moto. Le regard de la jeune femme s’arrête sur la plaque d’immatriculation.
- Soixante- neuf ? J’avais pas remarqué tout à l’heure ! Ça alors, comme coïncidence ! Il fallait qu’on se retrouve entre Lyonnais !
- Ah bon, toi aussi ? Je pensais que tu habitais ici.
- Non, le studio, c’est ma sœur qui me le prête pendant qu’elle est en Grèce avec son copain ! Moi j’habite Caluire.
- Moi Saint-Priest mais je bosse en ville. Curieux qu’on se rencontre ici !
- C’est vrai ça. Qu’est-ce que deux Lyonnais esseulés viennent faire sur la Côte d’Azur ? Et pourquoi là plutôt qu’ailleurs ? Moi, je t’ai dit, je profite du studio, mais toi, naturiste et apparemment célibataire, on t’imaginerait plutôt du côté du Cap d’Agde !
- Je viens d’y passer quelques jours, d’où le bronzage que tu as remarqué tantôt. Après … Une histoire plutôt marrante tout compte fait. Je te la raconterai tout à l’heure si ça t’amuse. On y va ?
Tous deux remettent leurs casques et enfourchent la moto.
***
Zoé, Thibaud et leur maman, un couffin à l’épaule, rentrent dans l’appartement. Tandis que la jeune femme se dirige vers la cuisine, les enfants courent dans leur chambre. Trente secondes plus tard ils en ressortent nus pour retourner à leurs jeux sur le balcon.
- Hé bien, vous n’avez pas perdu de temps, lance leur mère depuis la cuisine en les voyant traverser ainsi l’appartement.
- Tu nous as dit de pas nous salir ! explique Thibaud.
La jeune femme rit.
- Comme s’il vous fallait une raison !
- Et toi, tu fais pas comme nous ? s’étonne Zoé.
- Pas cette fois. Vos grands parents ne vont sans doute guère tarder et je sais que dans l’appartement ils n’aiment pas trop me voir nue.
- Mais nous on peut ? s’inquiète Thibaud.
- Bien sûr mon chéri. À votre âge ce n’est pas pareil !
***
Dans un parking à ciel ouvert, sous les remparts de Saint-Paul, les amants, main dans la main, s’éloignent de la moto. Elle dit :
- Tu sais, j’ai pas envie de passer une heure dans un restaurant. On ne pourrait pas juste prendre un pan bagnat dans une boulangerie ou un bistrot ?
- Si tu veux, belle enfant !
- Belle, c’est gentil, mais enfant tu exagères. Quel âge crois-tu que j’aie ?
- Vingt…huit, trente maxi ?
- Tu es gentil ! Trente trois ! Et en fait d’enfants j’en ai deux ! Bruce, dix ans, et Anaïs, six. Moi c’est Fabienne.
- Moi c’est Clément, et j’ai aussi deux enfants ! Thibaud, neuf ans, et Zoé, huit. Et on a presque le même âge. Divorcée ?
- Depuis quatre ans, oui. Et profitant de ma liberté quand les enfants sont chez leur père, comme tu vois.
- Pas divorcé puisque pas marié mais … ça fait quatre ans aussi. Les enfants sont avec leur mère bien sûr mais … Le pan bagnat, ça ne devrait pas poser de problème. Et si tu n’as pas trop faim tout de suite, on peut même l’emporter pour aller pique-niquer au bord de l’Estéron. Il y a … disons une grosse demi-heure de moto et une autre à pied. Ça te va ?
- Ça me va.
- Il faut juste que je t’avertisse, si tu as envie d’un petit rosé avec, moi je ne bois pas d’alcool.
- Pas de problème. J’aime bien le rosé mais avec la chaleur qu’il fait je préfère aussi de l’eau fraîche. L’alcool, tu n’en as jamais bu ?
- Si, justement !
- Excuse-moi.
- Pas de mal. Tu sais, c’est le principe des alcooliques anonymes : la première démarche si on veut guérir c’est de dire « Je suis alcoolique. » Ça ne suffit pas mais c’est un début et … il ne faut jamais l’oublier. Moi j’ai replongé une fois, mais maintenant ça fait presque deux ans que je suis clean.
- Et ça ne te manque pas ?
- L’alcool non, je n’en ai plus besoin. Mais j’avoue que les bons vins, pour un Bourguignon comme moi … Mais quoi, il faut choisir, si tu fais une exception tu en feras d’autres et… Il y a d’autres plaisirs !
Il la regarde en souriant et porte à ses lèvres la main qu’il tenait. Elle le regarde à son tour et elle dit :
- Oui.
***
- Ils arrivent ! s’écrie Zoé. Je reconnais leur voiture qui est en train de monter.
- Des Clios grises, il y en a des tas, réplique Thibaud.
- Si ce sont eux nous n’allons pas tarder à le savoir conclut leur mère.
Une minute plus tard, la sonnerie retentit. Zoé se précipite vers le parlophone.
- C’est nous ! dit une voix. Papy et Mamie !
- J’avais raison ! triomphe Zoé. Je vous ouvre !
Elle ouvre aussi la porte de l’appartement mais sa mère intervient :
- Non Zoé ! Tu ne sors pas toute nue sur le palier !
Zoé surveille l’arrivée de l’ascenseur par l’entrebâillement de la porte qui cache son corps. Thibaud est derrière elle. Leur mère s’approche.
Voilà Robert et Monique, à qui les enfants sautent au cou. La jeune femme les embrasse à son tour affectueusement.
- Les enfants vous guettaient depuis le balcon ! Je vous ai fait un taboulé.
- Merci ! Ton taboulé est toujours délicieux ma petite Mélanie, approuve Monique en la suivant à la cuisine. Et à part ça, tu vas bien ? Je te trouve une petite mine !
- Elle a encore été malade ce matin, dit Zoé qui les a suivies.
Monique lance à Mélanie un regard clairement interrogatif.
- Oh non ! y répond la jeune femme. Il faudrait que ce soit le Saint-Esprit et tu sais bien que je ne le fréquente pas !
- Mais de quoi vous parlez ? interroge Zoé.
- C’est juste une plaisanterie ma puce. Et ce serait trop compliqué à t’expliquer. Va donc retrouver Papy, je crois que ton frère l’a emmené sur le balcon pour lui montrer ses chefs d’œuvre en pâte à modeler.
Et tandis que la petite obéit, sa mère continue à mi-voix, avec un sourire rassurant :
- J’ai un petit problème mais je vais justement en profiter pour me soigner. Partez en vacances tranquilles. Clément vous rejoint, je crois ?
- À partir de demain en principe. Tu sais, il ne boit plus du tout et il est tellement heureux de passer deux semaines avec les enfants !
- Eux aussi … Je sais … Je te donnerai une lettre pour lui. Mais il faut me promettre de ne la lui remettre que dimanche prochain. Non ! Je ne peux rien te dire de plus. Juste que peut-être quand il l’aura lue il voudra venir me voir et que … je préfère que vous ne changiez rien au programme pour la première semaine. Je peux compter sur toi ?
- Bien sûr mon petit. Tu sais que nous n’avons jamais voulu nous mêler de vos affaires à tous les deux mais … nous t’aimons beaucoup.
- Je sais. Vous avez été formidables. Moi aussi je vous aime.
Les deux femmes s’étreignent longuement.
- Je t’aide à mettre la table ? propose enfin Monique d’un ton léger.
- Les enfants l’ont fait. Je vais y porter le taboulé. Tu veux bien prendre la carafe d’eau fraîche ?
***
Et voilà. Sur une matinée d’été, je vous ai présenté les protagonistes de cette histoire. Nous les retrouverons tous à un moment ou à un autre.
J’ai joué au metteur en scène : j’ai choisi les séquences (en fait j’ai aussi écrit les dialogues) ce n’est donc pas du tout objectif bien que ça fasse semblant, mais je les ai décrites en m’interdisant de les commenter.
Maintenant je vais suivre un peu plus longuement Clément, qui est au centre de l’histoire, sans changer de méthode. Quelques jours. Jusqu’au tournant décisif. La lettre de Mélanie à Clément, évidemment. Puis on verra. Peut-être, passé ce tournant, un récit plus classique où j’entrerais dans les têtes ? Qu’en pensez-vous ? Après tout c’est pour vous que j’écris : dites-moi donc ce que vous préférez !
mardi 6 octobre 2009
Pour les fidèles ...
Il y en a semble-t-il, et que j'aimerais bien connaître un peu...lundi 14 septembre 2009
Le bloc-notes de Noémie (fin)
C’est décidé : Papa va partir aux Etats-Unis. On s’enverra des e-mails et il me fera venir pour quelques jours pendant des petites vacances. Donc on ne se manquera pas et donc ne plus avoir à bloquer un week-end sur deux pour aller chez lui, au fond ça nous arrange plutôt tous.
La vraie grande nouvelle, c’est que Patrick a réussi un truc de ouf.
Juste au-dessus de chez nous, il y a un studio en mansarde, qui est occupé par un jeune ménage avec un enfant de trois ans. Évidemment ils sont un peu à l’étroit. Patrick leur a proposé un échange avec son deux pièces. Comme ça ils auront la chambre d’Enzo pour le petit et lui il va habiter presque chez nous. Le studio, pour lui et Enzo (seulement un week-end sur deux etc.), il dit que ça suffit. Et ils sont d’accord et les propriétaires aussi.
Et ça, c’est la solution « chacun chez soi » comme avant. Mais Patrick dit que si Maman veut bien il y en a une autre. Ce serait que le studio soit leur appartement de nuit à eux deux et que comme ça, les poussins, moi et Enzo quand il viendra, on s’arrange avec les deux chambres. Il dit qu’avec un interphone pour les appeler au besoin et juste un étage à descendre ce serait pareil que s’ils étaient dans l’appartement. Maman hésite, mais je vois bien qu’elle est tentée. Tous les deux là-haut ils seraient superbien, ils auraient plus d’intimité que dans l’appart. Ce serait comme si on avait un duplex, sauf qu’il faudra s’habiller pour aller dans l’escalier. Mais un peignoir, ça devrait suffire au besoin puisque personne d’autre ne s’en servirait. Et nous, on n’est plus des bébés, on peut dormir sans l’avoir à côté. Moi j’aimerais bien. Les poussins aussi à condition qu’on ne les sépare pas et moi, partager ma chambre avec Enzo quand il est là ça ne me dérangerait pas : on aime bien bavarder tard tous les deux dans le noir. Et là j’aurais une vraie grande chambre.
J’en ai parlé à Enzo, lui aussi il trouve que ce serait génial.
***
Un mail d’Enzo. Il me dit que le week-end était super et qu’il me racontera ça vendredi soir parce que ce serait trop long et qu’il ne veut pas résumer. Il me dit aussi qu’il ne manquait que moi. Et moi, à Héliomonde, je trouvais qu’il ne manquait que lui… Le week-end prochain on sera ensemble. Ce sera le dernier à Héliomonde pour cette année. Et peut-être quinze jours après, chez nous, on aura fini de réinstaller. Maman s’est décidée, elle me laisse sa chambre, on enlève son lit, on met le mien, mon bureau et le lit d’Enzo qui est chez Patrick, et les poussins restent seuls dans leur chambre. Peut-être qu’après on arrangera autrement pour les meubles, mais en attendant ça peut très bien marcher comme ça. Enzo et moi, on est ravis.
Sur ce qu’il va me raconter, je sais déjà une chose, c’est que samedi il a téléphoné à Patrick pour lui demander la permission de passer chez lui prendre son cerf-volant, et que Patrick lui a répondu qu’il n’y avait pas de problème puisqu’il a la clé. C’est lui qui le lui a acheté pour quand il l’emmenait à la plage à Berck et c’est pour ça qu’il est resté chez lui. Donc ils ont dû aller quelque part pour le faire voler. J’ai hâte d’être vendredi.
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Cette fois ce sont les poussins qui ont eu envie de dormir sur les banquettes et Enzo et moi on a eu la petite chambre à deux lits. Et voilà ce qu’il m’a raconté.
Vendredi soir, après avoir vu des cerfs-volants sur une plage à la télé, Loreleï a dit qu’elle aimerait bien faire ça. Alors Enzo lui a dit qu’il en avait un chez son père et qu’il pourrait peut-être lui apprendre. Et pour faire plaisir à Loreleï, qui en avait envie tout de suite, la mère d’Enzo a dit que s’il pouvait le récupérer, elle les emmènerait à Berck le dimanche.
Donc dimanche ils sont allés à Berck. Pour apprendre à Loreleï ils sont partis un peu plus loin, là où il n’y avait presque personne, pour ne pas risquer de s’emmêler les ficelles avec les autres ou de blesser quelqu’un si on le fait tomber. Et là, voilà ce qu’Enzo m’a raconté. Je m’en souviens bien parce que c’était super de l’écouter dans le noir. J’avais l’impression de tout voir comme si j’y étais. C’était assez facile parce que la plage de ce côté-là je la connais. Une étendue de sable toute plate, immense, surtout à marée basse, séparée de la route par des dunes. Et on voit les vagues arriver de loin les unes derrière les autres parce que dans l’eau aussi c’est plat. Donc j’essaie de répéter ce qu’il a dit :
« C’était un peu couvert et il y avait juste assez de vent pour que ce soit facile d’apprendre à diriger le cerf-volant. On a trouvé un endroit où il n’y avait personne à moins de cent ou deux cents mètres. Comme il ne faisait pas froid on y est allé en maillot avec des serviettes en laissant les habits dans la voiture, Maman s’est assise sur une serviette, moi j’ai monté mon engin, je l’ai fait voler un moment seul pendant que Loreleï me regardait faire et puis je lui ai passé les poignées en restant derrière elle pour pouvoir corriger. Elle a pigé assez vite et c’était beau à voir comme elle était heureuse. Je te jure, j’avais l’impression d’être plus grand qu’elle. Et Maman nous regardait nous amuser, heureuse comme tout, elle aussi. Et puis il est arrivé un grain qui a abattu le cerf-volant. Le temps d’aller le récupérer et de tout plier, on était déjà trempés. Et là, du coup, il n’y avait vraiment plus personne en vue. Maman voulait qu’on aille se mettre à l’abri dans la voiture, nous aussi, mais Loreleï restait debout face au vent pour prendre la pluie dans la figure et elle disait que c’était génial. J’ai fait comme elle, elle avait raison. Et alors tout d’un coup elle a enlevé son maillot et elle a couru vers la mer en nous criant de venir. Moi quand j’ai vu ça j’ai fait comme elle, tu penses ! Arrivée aux vagues elle s’est retournée, elle m’a applaudi et elle a continué à appeler Maman, qui hésitait, en lui disant de faire comme nous. Elle disait « Allez Mario, libère-toi ! Dis-lui, Enzo comme c’est bon ! » Mario, c’est comme ça qu’elle appelle Maman : Marie-O, Marie-Odile. Alors moi aussi j’ai dit « Allez Maman ! » et finalement elle s’est décidée. On a joué dans les vagues, on a couru sur la plage en se donnant la main, c’était génial. Comme l’autre dimanche avec toi à Héliomonde mais là en plus on était tout seuls sur une plage immense. On était tout nus dans le vent et la pluie et le monde était à nous, si tu vois ce que je veux dire. Je n’avais jamais vu Maman comme ça. Nue, bien sûr, mais c’est pas ça que je veux dire : on avait le même âge tous les trois. Qu’est-ce que j’aurais voulu que tu sois là ! ... Voilà … Bien sûr on n’était que tous les trois. Je crois pas qu’elle serait mûre pour Héliomonde ! Loreleï, oui, sans doute, mais Maman, non. Pas encore. En attendant, cette semaine je l’ai vue par hasard qui se risquait déjà à traverser le couloir entre sa chambre et la salle de bain. Quand elle m’a vu elle a fait « Oups ! » et puis elle a ri. Elle n’a pas fait un geste bête pour se cacher. Je crois que c’est Loreleï qui la pousse. Elle dit que sur la plage elle nous sentait tout propres tous les trois et que ça lui fait du bien. Maman a l’air de la comprendre et de penser que c’est important. Et avec moi elle n’est plus tout à fait pareille non plus, Maman. Je trouve qu’elle me traite plus comme un grand. On est bien, tous les trois. »
C’est vrai aussi qu’il a grandi depuis le mois de juin. Sinon moi, sa mère et Loreleï je ne les connais pas, alors ça me serait un peu égal tout ça. Mais lui, il y a à peine trois mois il vivait seul avec elle, qui lui avait appris qu’il faut être tordu pour se balader tout nu, et il ne voulait pas trop le montrer mais il était gêné de voir la culotte de Vanessa. Alors pour lui, avec nous d’abord et maintenant avec elles deux ça fait un drôle de changement. Il me semble qu’il est plus vivant, plus libre, plus heureux et ça, ça ne m’est pas égal du tout… On est bien, tous les deux. Et avec Maminou les poussins et Patrick, bien sûr ! Mais tous les deux …
Entre les deux lits il y avait juste trente centimètres. En pensant à tout ça j’ai eu envie de prendre sa main et je crois bien qu’on s’est endormis comme ça. Et quand je me suis réveillée bien sûr on s’était lâchés en dormant, mais il était tourné vers moi et il me regardait. Il m’a souri, il m’a dit : « Tu permets ? », il a repris ma main et il lui a fait un petit bisou. Tout petit. Ça m’a fait tout drôle.
On entendait du bruit à côté, alors on s’est levés et on est allé rejoindre les autres.